L’Autoportrait aux trois collets de 1791 : David en roi de la République

En 1791, Jacques-Louis David peignit un autoportrait dit “aux trois collets” qui, comme les autres tableaux que nous avons déjà étudiés, était loin d’être dénué d’arrière-plan politique. C’est une inscription au dos de la toile qui nous permet d’apprendre qu’il fut peint en mai 1791 dans son atelier des Horaces. Philippe Bordes juge la date convaincante, au vu des évènements elle me paraît légèrement précoce1.

La vrai roi-peintre

Tout d’abord, c’est un petit tableau, ce qui indique peut-être que David l’a réalisé dans l’urgence, mais il me semble surtout  qu’il est important de le replacer dans son contexte. On a vu que les autoportraits d’artistes étaient surtout devenus un thème à la mode suite à la présentation de l’autoportrait de Joseph Boze, au Salon de la Correspondance en 1782. Joseph Boze y proposait un portrait du roi en peintre, un manière détournée pour Louis XVI de répondre aux ambitions de David et de déclarer qu’il n’y avait pas d’autre roi-peintre que lui. Et David s’était cantonné dans une position critique du pouvoir sans plus revendiquer le trône, plus particulièrement après son mariage. L’autoportrait de 1791 paraît marquer une évolution de cette position. En réalisant son autoportrait, David vient contester la revendication de l’autoportrait de Boze : le roi-peintre, c’est bel et bien lui. On remarque que David reprend la moue et l’air outré de Boze.

Mais David choisit également de se représenter en redingote, ce qui me paraît devoir aider à dater cet autoportrait. Le choix du costume renvoie à la redingote portée par Louis XVI au moment de Varennes, le tableau n’est donc probablement pas antérieur à la fin juin 17912

Contrairement à Boze, David choisit un format rectangulaire, masculin, signalant que le roi a tout à fait la puissance d’agir, même si l’on ne voit pas ses mains. Mais sa manière d’agir consiste, en espérant pouvoir revenir à la politique d’Henri IV, à endosser toujours de nouveaux costumes : d’abord un gilet rayé jaune et bleu qui signale la folie de devenir un roi catholique pour pouvoir trahir le catholicisme, puis un habit rouge anglais, en fomentant une révolution que l’on attribue à l’Angleterre, et enfin en enfilant la redingote de Monsieur Durand pour faire croire qu’on avait été enlevé par les Autrichiens. Le résultat, c’est que l’on finit par régresser toujours plus alors que l’on voudrait avancer : David est tourné vers la gauche, vers le passé. Les trois collets, et la mention de l’atelier des Horaces sur le dos de la toile, renvoient également aux trois frères, que David est toujours obligé de reprendre parce qu’ils se montrent indignes de l’héritage paternel. 

La révélation de David pour sauver la République

Mais pourquoi David réalise-t-il ce portrait sous forme de déclaration ? Probablement parce que Louis XVI comptait sur lui après l’échec de Varennes. Le roi avait espéré que ce voyage le conduirait à Metz, où il aurait pu déployer son projet militaire et propager la Révolution en Europe, mais il s’était rendu compte qu’on était en train de l’enlever et avait en conséquence tout fait pour être arrêté. Pour comble de malheur, il avait eu l’imprudence de fournir au comte de Provence, une version manuscrite de sa Déclaration du roi, adressée à tous les Français, à sa sortie de Paris qui, sur le modèle de la Déclaration de Monsieur de La Châtre aux habitants de Bourges de 1589, n’aurait dû être connue qu’en version imprimée et aurait dû paraître être extorquée par les Autrichiens. Le comte de Provence ayant trahi Louis XVI, la version manuscrite fut produite à l’Assemblée et la fiction de l’enlèvement, bien que réelle finalement, s’est effondrée 3. Dès lors, Louis XVI se trouvait discrédité et la crainte, c’était qu’on utilise à nouveau l’excuse de la folie pour le destituer et pousser le comte de Provence sur le trône. Il était nécessaire de couper rapidement l’herbe sous le pied de l’ennemi. 

Ce fut d’abord fait par une campagne, relayée par la presse dès le 29 juin 1791, visant à laisser croire à la folie de Louis XVI4. Mais si le roi était fou, par quoi fallait-il le remplacer ? Dès le 3 juillet, commença à paraître le journal Le Républicain, lancé par de futurs Girondins. Au même moment, Manon Roland travaillait à diffuser l’idée d’un consulat. Dès le 15 juillet commença à circuler une pétition demandant l’abdication du roi et son remplacement “de manière constitutionnelle”. Mais le 17 juillet, les Cordeliers portèrent une autre pétition au Champs-de-Mars, qui demandait, elle, la déchéance de Louis XVI. Il y eut à cette occasion une fusillade, dont les circonstances son mal éclaircies mais dont on s’empressa d’accuser La Fayette et Bailly. Suite à cela, le projet de consulat parut s’évanouir, si bien que l’on peut se demander si La Fayette et Bailly devaient faire partie des consuls5

C’est peut-être ici qu’intervient l’autoportrait de David. Tous les plans de Louis XVI paraissaient avoir échoué et il redoutait d’être forcé d’adopter une Constitution monarchique dont il ne voulait pas. S’il y en avait encore un qui pouvait parler pour la solution républicaine et se proposer comme consul, c’était David. Il pouvait expliquer que ses frères, Louis XVI en premier lieu, s’étaient empressés de l’écarter du trône parce qu’ils ne voulaient pas qu’il s’en serve pour établir une république qui s’inscrirait dans un projet impérial, ce qui était le désir de leur père. David assurait ainsi la rupture dans la continuité : il faisait entrer la France en République mais parce qu’elle était l’horizon des Bourbons, plus particulièrement celui du dauphin. 

A vrai dire, un plan impliquant David était probablement en gestation avant cette date, ce qui expliquerait la mention “mai 1791” sur le tableau. Elle ne renverrait pas à la date du tableau lui-même mais à celle du plan impliquant David. En effet, c’est à partir du 14 juin 1791 que fut donné  à l’opéra une nouvelle version du Castor et Pollux de Rameau, revu par Joseph Candeille. A en croire le Journal de Paris, il changea assez peu de choses6. Ce qui était manifestement le plus important, c’était la participation de Candeille, compositeur orléaniste et donc soutien de David.  Mon hypothèse est que cet opéra, en renvoyant aux Castor et Pollux avatars de Louis XVI et David chez Lubersac, annonçait ce qui aurait dû se passer à Metz, où Louis XVI voulait initialement aller. Prisonnier d’un siège autrichien, Louis XVI aurait pris la place du Castor mort que Pollux va rechercher aux Enfers. David/Pollux aurait profité du siège pour se faire connaître en tant que frère de Louis XVI et aurait mené l’Assemblée pour aller délivrer le roi, initiant leur réconciliation et leur union contre les Autrichiens. C’est grâce à David que les véritables intentions politiques de Louis XVI auraient été connues et ce dernier, comme Castor, aurait pu revenir le temps d’apparaître sous son vrai visage avant de céder sa place à la République. Mais l’échec de Varennes obligeait à tout reconfigurer. Et si Louis XVI n’avait pas été enlevé, la réconciliation devenait plus difficile, d’où l’émergence du plan du portrait et la mise en scène de la condamnation radicale de Louis XVI par David. 

On peut se demander également si David n’a pas été mêlé plus ou moins malgré lui à la pétition du 17 juillet, ce qui pourrait encore mieux expliquer qu’il émerge à ce moment-là. Il aurait en effet signé la pétition, ce que la plupart des Jacobins avaient refusé de faire. C’était logique puisqu’il existait une pétition antérieure. David se rendit aussi au Champ-de-Mars 7. Or le 17 juillet est une date qui a un sens pour lui. C’est en effet déjà un 17 juillet qu’il avait décidé de quitter Rome pour venir réclamer son trône en 1780. Or le 17 juillet, c’est la saint Alexis de Rome. un jeune patricien devenu mendiant, qui avait renoncé jusqu’à son identité. Ce qui s’est passé le 17 juillet 1789 plaiderait aussi dans le sens d’un avènement de David comme premier consul le 17 juillet 17918.

On a déjà vu que David se présentait comme le candidat russe. Or il y avait déjà un personnage qui se prénommait Alexis dans l’opéra-comique à thème russe Pierre le grand de Grétry, en janvier 1790. Le rôle de David après Varennes pourrait également expliquer pourquoi des caricatures sur l’évènement insistèrent sur le rôle de Catherine II, la présentant comme le cerveau de l’affaire, à l’instar de Ainsi va le monde. C’est la tsarine qui domine la voiture et cravache George III. 

Anonyme, Ainsi va le monde : dedie a tout ce qui reste de princes et de potentats en Europe, estampe, 1791, BNF, Gallica.

Le Salon de 1791

La promotion de David sembla aller au-delà du seul autoportrait. En effet, Louis XVI s’efforça de mettre en scène une rivalité réelle avec David jusqu’au Salon de peinture qui s’ouvrit le 8 septembre. David avait obtenu la fin du contrôle du Salon par l’Académie et il y était commissaire-adjoint. Cela pouvait laisser penser que Louis XVI avait complètement perdu la main sur le Salon et que c’est désormais David qui le contrôlait.

C’est à ce moment que parut une brochure : Explication et critique impartiale de toutes les peintures, sculptures, gravures, dessins, etc. exposés au Louvre […] au mois de septembre 1791, par un certain M. D… Elle eut tellement de succès que Restout envisagea de la faire interdire parce qu’elle compromettait la vente du livret officiel. Mais qui pouvait bien être ce fameux M. D… ? Philippe Bordes exclut à raison Philippe Chéry, à qui on continue cependant d’attribuer la brochure9. Le D. pouvait renvoyer à Ducreux, mais l’auteur avait surtout la particularité d’exécuter péremptoirement tous les artistes favorables à Louis XVI, Boze en premier lieu, ce qui contrastait avec les grands compliments qu’il adressait à David. Son ton lapidaire le faisait apparaître comme le tyran du Salon. On pouvait lire des choses telles que : “67. Ah ! M. Defrance, votre tableau est bon pour faire une enseigne à bière ; souvenez-vous une prochaine fois qu’on n’en boit pas au Salon.”, “75. Croûte par M. Chevreux”, “84, Tableau exécrable par M. Genillon. M. Genillon, vous êtes la honte de la peinture : comment osez-vous montrer au public votre ignorance et de tels barbouillages. Que ceci vous serve de leçon.”.

Le D… renvoyait assez (trop) aisément à un David en roues libres qui aurait trop longtemps subi l’oppression de l’Académie, mais cette transformation de David en tyran sentait un peu trop sa caricature pour qu’on n’y soupçonne pas une manœuvre de Louis XVI contre son frère. 

Plusieurs tableaux mettaient aussi en scène la rivalité fraternelle. On trouvait ainsi un Caïn après la mort d’Abel par Châtelain et une Mort d’Abel par Fabre, un élève de David, à propos de laquelle une autre brochure, Lettres analitiques, critiques et philosophiques sur les tableaux du Sallon, nous disait : “M. David seul la trouve mauvaise ; ce n’est pas étonnant. M. Fabre est sorti de la manière de son maître, et hors de cette manière point de salut.”. On cherchait encore une fois fois à le faire passer pour un tyran. Au contraire, M. D…, qui était censé révéler les véritables sentiments de David, admirait cette Mort d’Abel sous le numéro 71, mais remarquait : “Nous croyons que son cou est un peu trop coloré et trop coupé à l’endroit des clavicules, en sorte qu’il semble ne pas appartenir au corps.”. Comme Durosoy ou Marie-Antoinette en Salomé, il voyait déjà son frère la tête séparée du corps. 

François-Xavier Fabre, La Mort d’Abel, huile sur toile, 1790, Musée Fabre, Montpellier, Wikimedia Commons.

Malgré les efforts des deux frères, ils ne parvinrent toutefois pas à imposer la République et Louis XVI se trouva contraint d’accepter la Constitution le 14 septembre. 

 

  1. Philippe Bordes, Le Serment du Jeu de Paume, de Jacques-Louis David. Le peintre, son milieu et son temps, de 1789 à 1792, RMN, 1983, p. 147. []
  2. Pour la même raison, les autoportraits de Ducreux en redingote, qui paraissent également moquer Louis XVI, peuvent certainement se classer dans la période qui suit Varennes. []
  3. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 373-385. []
  4. Elle a été analysée par Annie Duprat : Duprat, A. (2006). Une campagne de presse en 1791 : la folie de Louis XVI. Le Temps des médias, 7(2), 10-19. https://doi.org/10.3917/tdm.007.0010. []
  5. L’Intrigant, op. cit., p. 390. []
  6. Journal de Paris, 19 juin 1791, p. 683. []
  7. Le Serment du Jeu de Paume, op. cit. p. 50-51. []
  8. On peut prendre aussi un autre élément en considération. Le 11 juin 1791, Joseph Martin-Dauch, assimilé à Louis XVI en tant que bâtard d’Auch, s’était mis en congé de l’Assemblée. Le 11 juin, c’était l’anniversaire du sacre de Louis XVI. On pouvait y voir le signe que le “bâtard” voulait se retirer en faveur de David. Et c’est peut-être la raison qui devait être invoquée à l’appui de l’enlèvement de Louis XVI par les Autrichiens. Ils devaient l’enlever pour l’empêcher de laisser le pouvoir à David  qui allait fonder une république. Or, c’est le 17 juillet que Martin-Dauch revint, ce qui devait peut-être signifier l’avènement de David après une brouille définitive avec Louis XVI qui ne voulait plus lui laisser sa place. Voir Martin-Dauch Joseph. Retour de congé de M. Martin d’Auch, député de l’Aude, lors de la séance du 17 juillet 1791. In: Tome XXVIII – Du 6 juillet au 28 juillet 1791. p. 381. www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1887_num_28_1_11709_t1_0381_0000_8 []
  9. Ibid. p. 115, note 265. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (30 mars 2026). L’Autoportrait aux trois collets de 1791 : David en roi de la République. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15z1i


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