La fausse Paix de 1763 par Hallé ou la consécration du futur Louis XVI

Au Salon de 1767, selon le Mercure de France, un tableau de Noël Hallé se trouvait au-dessus de L’Allégorie à la mort du dauphin de Lagrenée, il s’agissait de Minerve conduisant la Paix à l’Hôtel de Ville, en 17631.  Naturellement, la disposition des tableaux invitait à établir un rapport entre la France devenue Minerve du tableau de Lagrenée et la Minerve de Hallé. Suivre ce lien pour consulter la version zoomable.

Noël Hallé, Minerve conduisant la Paix à l’Hôtel de ville, huile sur toile, 1767, Château de Versailles.

Or la Minerve et la Paix de Hallé sont bien singulières elles-aussi. D’une part, la Minerve de Hallé a la tête couverte de plumes. On distingue à peine si elle porte un casque, comme si elle ne s’était même jamais disposée à combattre. C’est significatif parce que ce n’est pas le cas sur une esquisse conservée au Musée Carnavalet. 

Noël Halle. “Minerve et la Paix”. huile sur toile. Musée Carnavalet.

Le peintre semble d’ailleurs avoir changé d’intention entre l’esquisse et le tableau final. Sur l’esquisse, Minerve était drapée de jaune, sur le tableau, c’est du rose. Sur l’esquisse, elle ne fait que désigner la branche d’olivier, sur le tableau, elle force la main de la Paix. Sur l’esquisse, la corne d’abondance est vide, c’est étrange, mais sur le tableau, ce n’est guère mieux puisqu’elle ne déverse que des roses, le blé restant dans la corne. Enfin, deux putti font leur apparition sur le tableau, l’un étant devant et l’autre se dissimulant derrière la corne d’abondance. 

En fait, le tableau a manifestement changé de sens entre l’esquisse et la réallsation finale. Au début, il s’agissait bien de parler de la Paix, même si c’était une Paix traîtresse, qui amenait une abondance vaine. Mais comment ne pouvait-elle pas être traîtresse quand il s’agissait de combattre l’Angleterre avec un Louis XV acquis à l’Angleterre ? C’est l’inscription des deux allégories dans le décor qui a fait évoluer le sens. En effet, le tableau s’inspire de celui de Jean-Baptiste Van Loo sur la réception des échevins par Louis XV, lors de la naissance du dauphin en 1729. La place des échevins a juste été inversée, cette fois ce sont eux qui reçoivent. De la même manière, le tableau qui se trouvait derrière le groupe de la cour chez Van Loo, et qui présentait un ange remettant un enfant à un roi, prend vie chez Hallé sous la forme des allégories.

Contrairement à l’Allégorie à la mort du dauphin, on prit soin cette fois de bien veiller aux ressemblances, ce que le Mercure de France souligne : “avec le mérite des ressemblances dans les portraits de toutes le personnes qui formaient l’assemblée que l’on a voulu représenter, condition principalement requise pour ces sortes de monuments historiques2“.

En réalité, tout cela nous aide à comprendre que Hallé ne parle pas réellement de la fin de la guerre de Sept Ans, mais de la fin d’une autre guerre, une guerre de succession. C’est pour ça qu’il a attendu 1767 pour le réaliser.

D’ailleurs, ce double sens semble avoir été présent dès la commande du tableau par l’Hôtel de ville. En effet, si Hallé ne l’a livré qu’en 1767, c’est aussi parce qu’un marché avait été initialement passé avec Jean-Baptiste Deshays, le 23 août 1763, comme indiqué sur l’esquisse qu’il livra. Seulement, Deshays mourut en 1765 sans avoir réalisé le tableau et la commande échut à Hallé. Or le 23 août, c’est l’anniversaire du futur Louis XVI, l’idée de sa légitimation par les arts semblait donc être dans l’air dès l’origine et, en passant d’un peintre qui s’appelait Jean-Baptiste à un autre qui s’appelait Noël, la commande commençait déjà à changer de sens. On passait de l’idée d’une légitimation conférée par un baptême, et cachant généralement un adultère (Voir notamment l’usage que Louis XV fit des peintres nommés Jean-Baptiste), à une autre relevant de la naissance à une date symbolique.

Hallé s’inspire néanmoins du tableau de Jean-Baptiste Van Loo de 1729 parce qu’il est à nouveau question d’adultère, d’où le rose pour Minerve qui n’est plus casquée, et de la manière dont on a mis fin à la guerre de succession du dauphin, entre ses deux familles. Minerve donne en gage de paix un enfant, celui qui est sous la branche d’olivier, le futur Louis XVI, et elle en cache un autre, celui qui est derrière la corne d’abondance, David

La Paix déverse les roses de l’adultère sur les deux enfants adultérins du dauphin, David et Marie-Aurore. Le blé reste dans la corne d’abondance parce que tout cela se fait sur fond d’émeutes frumentaires, suite à la libéralisation du commerce des grains de 1764. Comme chez Van Loo, le peuple est écarté. On ne fait que l’apercevoir, à droite, retenu par des gardes. 

A l’extrêmité du groupe des magistrats, on remarque des hommes en costume de ville, accompagné d’un enfant. Il pourrait s’agir d’une représentation du futur Louis XVI, avec son équipe pédagogique, assistant à sa consécration face à David. Les deux hommes qui encadrent l’enfant ont la main gauche dans la poche, indiquant qu’ils ne jouent pas franc-jeu sur leur positionnement politique. Le premier pourrait être La Vauguyon et l’abbé, Radonvilliers. 

Dans le groupe d’échevins, on remarque un homme, au premier plan, qui regarde le public et a la main droite sur la hanche. Il reprend la gestuelle de l’homme en jaune chez Van Loo qui, lui, regardait délibérément ailleurs et était manifestement le véritable père du dauphin, Louis d’Orléans. Ici, l’homme rappelle surtout le dauphin/magistrat représenté dans la gravure de Le Barbier. Il est donc aussi une figure paternelle, mais par procuration, en assignant un nouveau père à Marie-Aurore. Il y a donc un rapprochement entre les échevins et les magistrats, dont les costumes sont proches (Dans son Allégorie sur la naissance du dauphin, Ménageot reprendra la figure de l’homme qui regarde le public et effectuera un rapprochement entre les échevins et le Parlement britannique.).

Le bas-relief qui domine la scène nous ramène toutefois bien à l’Hôtel de ville. Il présente en effet une femme s’appuyant sur un navire, faisant penser à la devise “Fluctuat nec mergitur”. Dans le cadre de la consécration du futur Louis XVI, elle renvoie aussi à Arion sauvé par le dauphin qui ne fera pas naufrage (d’où peut-être la reprise de la même image à la fin de La Sibyle gauloise).

Le tableau a eu une longue postérité puisqu’on a vu qu’il a inspiré Ménageot en 1783, mais il a également été gravé en 1784. 

Charles-Nicolas Cochin, François-Denis Née, Minerve annonce la paix à la ville de Paris, estampe, 1784, BNF, Gallica.

Un exemplaire de la BNF porte une curieuse inscription : “Paix d’Aix-la-Chapelle _ 18 octobre 1748”. Elle confirme l’interprétation que nous venons de donner à la peinture. Il s’agit officiellement de célébrer la signature de la paix, mais ce qui compte vraiment, c’est la date : 1748, soit l’année de naissance attribuée à Jacques-Louis David et Marie-Aurore de Saxe, dont l’une au moins est nécessairement fausse puisqu’ils ont les mêmes parents. 

La réalisation de cette gravure, en 1784, pouvait se comprendre en réaction au tableau de Ménageot de 1783, mais aussi en lien avec la querelle entre David et Louis XVI autour d’Andromaque. Le choix d’un graveur nommé Née renforce le choix initial d’un peintre nommé Noël et l’idée d’une naissance symbolique, mais Née, c’est aussi une naissance au féminin, ce qui rejoint la caricature de Louis XVI en femme. Enfin la gravure présente une différence notable avec le tableau. Le personnage que j’ai identifié comme La Vauguyon y a la tête de Louis XVI, venant rappeler que c’est La Vauguyon, en fabriquant son image de successeur légitime de son père, qui l’avait fait roi. 

 

  1. Mercure de France, septembre 1767, p. 175. []
  2. Mercure de France, septembre 1767, p. 175. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (3 avril 2026). La fausse Paix de 1763 par Hallé ou la consécration du futur Louis XVI. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/160k3


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