Le 17 juillet 1789, suite à la prise de la Bastille, Louis XVI se rendit à l’Hôtel de ville de Paris où il fut reçu par La Fayette, en tant que commandant de la milice nouvellement créée et Bailly, le nouveau maire, qui lui remit les clés de la ville et la cocarde nationale. Pour comprendre toute la portée symbolique de l’évènement, il faut le replacer dans le contexte où Louis XVI voulait faire croire que c’est le duc d’Orléans qui organisait la Révolution.
Le vrai sacre de Louis XVI
Tout d’abord, le jour choisi, était comme on l’a déjà vu le jour de Jacques-Louis David, celui de la saint Alexis, le patricien devenu mendiant auquel il s’identifiait après que Louis XVI lui avait usurpé son trône. Envoyer Louis XVI à l’Hôtel de ville le 17 juillet, c’était donc rejouer le tableau de Hallé sur la Paix de 1763, celui qui avait consacré, avec la bénédiction du Bureau de la ville de Paris, le futur Louis XVI en successeur légitime de son père au détriment du frère naturel du roi, David. Cela pouvait passer pour une vengeance du duc d’Orléans : il offrait à Louis XVI son véritable sacre, celui de roi de l’Hôtel de ville.

Le commentaire accompagnant la gravure parue dans les Révolutions de Paris sur la sortie du roi de l’Hôtel de ville, pointe d’ailleurs vers le tableau de Hallé. Elle explique en effet : “toute la garde nationale parisienne composée de plus de 200 milles hommes reconduisit Sa Majesté ayant les armes renversées en signe de paix.” Comme chez Hallé, c’est une consécration de Louis XVI associée à une paix où des hommes en armes refusent de combattre.
Allant toujours dans le sens de Hallé, c’est Bailly qui remit la cocarde au roi. Or Bailly était issu d’une famille de peintres, renvoyant à David, qui avait choisi l’astronomie. C’était donc quelqu’un qui observait le ciel, à l’instar des échevins de Hallé qui avaient le nez en l’air pour contempler Minerve et la Paix. Bailly avait fermé les yeux sur le roi-peintre pour les ouvrir sur le roi venant du ciel.
On retrouve cette idée dans la première gravure de Janinet sur le 17 juillet. On y voit Bailly remettre les clefs de la ville à Louis XVI en délaissant complètement un homme, accompagné de son chien, qui est dans son dos et paraît vouloir lui réclamer quelque chose. On peut y voir une référence à David en saint Alexis, à travers un clin d’œil à son portrait de Potocki, sur lequel il s’était assimilé au peuple maltraité en signant son nom sur le collier du chien1.
Des couleurs équivoques et le triomphe du Roi-Soleil
Le sens à donner à la cocarde est très débattu, c’est qu’il est aussi volontairement trouble, pour que l’on puisse aussi bien le rattacher à la fausse révolution du duc d’Orléans qu’à la vraie révolution de Louis XVI. Une estampe, censée en définir le sens, est très clairement ironiquement équivoque.

Elle commence déjà par réaffirmer le statut de Louis XVI en tant que roi de l’Hôtel de ville puisqu’elle s’appelle “cocarde royale et de la liberté, aux couleurs distinctives de l’Hôtel de ville de Paris”. La cocarde est royale parce qu’elle est de l’Hôtel de ville. La précision de “la nation française régénérée le 17 juillet 1789” renvoie toujours à Hallé et à sa renaissance du futur Louis XVI à l’Hôtel de ville.
La gravure inscrit aussi la cocarde dans un soleil, renvoyant Louis XVI au Roi-Soleil, ce qui est à nouveau une moquerie orléaniste. En effet, on a vu que le duc d’Orléans s’était moqué de Louis XVI, à travers la gravure, en constatant que Louis XIV avait encore été le roi le plus révolutionnaire concernant la législation sur les protestants. Louis XVI, qui voulait poursuivre la politique de Henri IV, était renvoyé à la politique révolutionnaire de Louis XIV telle que perçue par les Orléans.
L’analogie avec Louis XIV est également matérialisée dans une médaille en étain, commémorant cette journée, et dédiée A / LOUIS XVI / PERE DES FRANCAIS / ET ROI D’UN PEUPLE / LIBRE” venant s’inscrire dans une sorte de cadran solaire mêlant fleurs de lys et heures.

Ensuite, la gravure prétend résoudre la question des couleurs de la cocarde en parlant ouvertement des “significations mystérieuses des trois rubans de couleurs différentes”. Cependant, elle ne fait que semer plus de trouble encore.
Elle évoque ainsi un “ruban bleu azuré, nommé par quelques-uns couleur saphirique et céleste”. Il y a déjà une contradiction entre le bleu azuré et céleste, généralement le bleu protestant, et le bleu saphir, plus foncé et donc proche du bleu marial. Ce bleu indéfini moque toujours Louis XVI en roi protestant qui ne parvient pas à s’extraire du catholicisme. En outre, pour ajouter à la confusion, la cocarde représentée en haut de la gravure est peinte en bleu marine.
Le ruban rouge, quant à lui, “désigne vaillance, hardiesse et générosité”, évitant de préciser que le rouge est surtout associé à l’Angleterre.
Quant au ruban blanc, il “dénote l’étendard et le pavillon de la monarchie française […] sous la protection de Marie, mère du sauveur du monde”, sans jamais mentionner l’écharpe blanche d’Henri IV, qui est pourtant celle pour laquelle Louis XVI se rattachait au blanc. Ici le blanc est associé au Christ pour rappeler, encore une fois, la naissance du futur Louis XVI comme un nouveau Christ sous le pinceau de Noël Hallé.
Une note de bas de page finit par évoquer “L’arc-en-ciel”, rappelant celui que l’on voyait dans le Noé de Taraval, et achevant de confirmer que ces couleurs avaient surtout le sens qu’on voulait bien leur donner en fonction de l’opportunité du moment.
Henri IV inversé, le Vert-Galant devient le roi du gland
La référence à Henri IV est soit occultée, soit renversée. Ainsi, sur une estampe anonyme montrant l’arrivée du roi à l’Hôtel de ville, on précise que Bailly remit les clefs de la ville au roi en précisant : “Sire, ce sont les mêmes clefs qui furent présentées à Henri IV ; il vint conquérir son peuple, aujourd’hui votre peuple vous reconquit !”, plaçant Louis XVI dans un rôle passif, loin d’être un combattant comme Henri IV.
On retrouve l’idée qu’il n’a su poursuivre que la politique sexuelle d’Henri IV dans la gravure de Jean-François Janinet, le montrant à la fenêtre de l’Hôtel de ville. Il agite son chapeau avec la cocarde, au-dessus d’un bas-relief de Henri IV à cheval, métaphore sexuelle pour Louis XVI. En bas, des femmes sont électrisées par sa présence et n’hésitent pas à monter sur le carrosse royal pour mieux le voir. On retrouve l’idée qui avait été diffusée par la gravure de Sergent de 1785 : Louis XVI ne sait imiter la politique d’Henri IV qu’en tant que Vert-Galant.

Une autre gravure le réinscrit quant à elle dans la politique galante de son père.

On y voit le roi reprendre la gestuelle paternelle, mais vêtu du jaune de la trahison et du rose de la sexualité, comme la Paix et Minerve de Hallé.
La représentation du roi portant une couronne de feuilles de chêne pleine de glands, dite couronne civique, qui apparaît à cette occasion, est tout aussi ambiguë, d’autant que chez Duvivier, elle s’accompagne d’une représentation de la Liberté écrivant sur un obélisque phallique. Du Vert-Galant au roi du gland, il n’y a qu’un pas.
En conclusion tout cela, et surtout la mise en perspetive avec le tableau de Hallé, doit certainement être pris en considération pour comprendre ce qui aurait dû se passer le 17 juillet 1791. Si la Fayette et Bailly devaient effectivement prendre la tête d’un consulat au sein d’un triumvirat, alors il est en effet fort probable que c’est David qui devait y exercer le rôle de premier consul. Le 17 juillet serait enfin devenu le jour du véritable sacre de David, le mendiant Alexis de Rome aurait retrouvé sa place et aurait corrigé la fiction édifiée par le tableau de Hallé.
- Le dessin de Janinet pour la deuxième gravure du 17 juillet renvoyait aussi au portrait de Potocki en montrant Louis XVI brandissant le fond de son chapeau au lieu de présenter la cocarde, comme s’il s’apprêtait à quetter. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (4 avril 2026). 17 juillet 1789, la renaissance du roi de la Révolution à l’Hôtel de ville. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/160l7
