Dans son Discours sur les Monuments publics de tous les âges et de tous les Peuples connus, publié en 1775, l’abbé de Lubersac donnait un projet de monument dédié à Louis XVI accompagné de gravures1 . Les gravures furent tirées à part et présentées au roi le 3 mars 1777. Le Mercure de France fait savoir qu’il en a paru si satisfait qu’il a accordé au graveur, Pierre Laurent, le titre de son graveur par brevet2


Comme pour la gravure qui servait de frontispice à l’ouvrage de l’abbé de Lubersac, le projet décline l’idée des trois qui sont quatre, ne serait-ce que par sa conception. Elle fait intervenir trois artistes autour d’une idée de l’abbé de Lubersac. L’un porte le même nom que le peintre du roi, Duplessis, l’autre porte les prénoms du demi-frère du roi, Jacques-Louis David. Ce qui est intéressant également, c’est que le nom de Pierre Laurent, le graveur, est latinisé pour la signature. On nous précise aussi qu’il est de l’Académie de Marseille, la ville catholique qui avait résisté à Henri IV. Enfin son nom, Pierre Laurent, faisait écho à celui de Pierre-Laurent de Belloy, l’auteur du Siège de Calais. dans laquelle les protagonistes préfèrent se rendre plutôt que de se battre. Bref, le message de puissance envoyé par la représentation d’un obélisque phallique est remis en question par la participation de Pierre Laurent. La puissance de qui incarne-t-il ? On a vu, par exemple, qu’il pouvait parfois être associé au comte d’Artois.
La fontaine de la place Navone et ses dérivés
Comme l’a souligné Grimm, le monument est inspiré par la fontaine de la place Navone, à Rome, par le Bernin. Elle se compose d’un obélisque égyptien et elle domine les quatre fleuves qui représentent les différentes parties du monde. Commandée par le pape Innocent X, elle participe à présenter l’Église comme l’héritière de l’empire romain et de la religion universelle des Égyptiens. L’obélisque est toutefois surmonté par une colombe, symbole de la famille Pamphili dont était issue le pape, mais également symbole protestant et prisé en art pour cette ambiguïté, comme on l’a déjà vu.
La symbolique de la fontaine de la place Navone a déjà été exploitée dans le cadre de l’alliance autrichienne. Elle a par exemple inspiré la fontaine de la place d’Alliance, à Nancy. Il s’agissait à l’origine d’une fontaine commémorant les victoires de Louis XV et destinée au palais de l’intendance à Nancy : elle symbolisait donc surtout l’asservissement de la Lorraine à la France. Les fleuves représentés étaient l’Escaut, la Meuse et le Rhin.

La fontaine de Nancy véhicule toutefois un sens bien différent de celle du Bernin. L’obélisque n’a rien d’égyptien, il s’élève au milieu d’une coquille comme un hommage à Vénus et il porte une Renommée qui, en soufflant dans sa trompette, paraît surtout préfigurer Louis XV en Éole qui brasse du vent. La coquille semble d’autre part écraser des fleuves vieux et rabougris, ce qui renvoie à la structure de la statue envisagée pour Rouen et montrant Louis XV élevé sur la pavois.
Pour célébrer l’alliance franco-autrichienne de 1756, cette fontaine a été transportée sur une place de 1751 initialement dédiée à saint Stanislas et devenue la place d’Alliance. L’idée d’asservissement de la Lorraine par la France laissait donc la place à celle d’un asservissement de la France par l’Autriche. Et si la fontaine a été modifiée, elle était toujours chargée de ses connotations négatives, d’autant que l’on a ôté la couronne de laurier que tenait la Renommée. Les fleuves sont toujours écrasés mais, cette fois, par un plateau en plomb portant des cornes d’abondance.
On y voit notamment un médaillon sommital avec l’inscription « Perennæ Concordiæ Fœdus Anno 1756 » (« Éternel traité de concorde année 1756 ») ; deux mains unies sortant de nuées décorées de l’écu de France et d’Autriche avec : « Publicam spondent salutem »(« Elles promettent le salut ») ; deux mains qui brandissent un faisceau de flèches avec : « Optato vincta discordia nexu »(« La discorde est vaincue par cette alliance qui a été voulue ») et un écu qui unit des fleurs de lys et la croix de Lorraine avec : « Prisca recensque fides votum conspirat in unum » (« L’ancienne et la nouvelle fidélité forment maintenant un même vœu »).
Dans la même lignée, il y eut, en 1770, la fontaine de Noyon que nous avons déjà évoquée. Elle levait l’ambiguïté de la fontaine de la place Navone en faisant surmonter l’obélisque d’une gigantesque croix, attestant que l’alliance autrichienne était avant tout une alliance catholique, mais elle en soulevait une autre sur la puissance représentée par l’obélisque. En effet, la fontaine a été modifiée depuis le XVIIIe siècle. A l’origine, comme en atteste ce dessin, ce sont les vertus soutenant l’obélisque qui versaient l’eau, donnant l’impression qu’elles étaient dotées d’un pénis, ce qui est encore plus clairement visible sur cette lithographie de Adolphe Rouargue datée de 1847.

La description du monument de Lubersac
En présentant son projet de monument à la gloire de Louis XVI en 1775, Lubersac avait déjà une idée très précise de l’emplacement où il devait se trouver. Et il commençait par cette étonnante déclaration :
“Le Louvre est la demeure principale des rois de France, il doit s’annoncer par conséquent comme le premier et le plus beau palais du royaume, tant par ses façades que par ses abords” (p. LXIX.). Il ignore totalement Versailles, comme si c’était un accident et que ça restait une résidence secondaire. Ce faisant, l’abbé révélait les véritables intentions de Louis XVI : il voulait revenir à Paris.
Cette fois, il n’était plus question de colombe pour couronner l’obélisque, réalisé en marbre blanc : on devait y voir un globe à trois fleurs-de-lys surmonté d’un coq en bronze doré. C’est donc la France qui était triomphante, du moins en apparence. Sur deux faces de l’obélisque apparaissaient des médaillons. Sur l’un d’eux, on voyait le profil du roi, bien reconnaissable, mais sur l’autre, ceux des comtes de Provence et d’Artois, absolument pas ressemblants en dépit de ce qu’en dit l’abbé, avec la légende Concordia fratrum et les prénoms des deux princes. On ne comprend pas non plus pourquoi Lubersac nous dit que le médaillon désigne Castor et Pollux puisque Provence et Artois n’étaient pas jumeaux (p. 224). En fait, l’allusion à Castor et Pollux et l’absence de ressemblance ne peuvent s’expliquer que par une chose : le deuxième médaillon ne désigne Provence et Artois qu’en surface. Derrière, c’est l’alliance de Louis XVI et de David qui se profile, celui qui était roi et celui qui aurait dû l’être. Comme avec le frontispice, Lubersac rejoue les trois états qui sont quatre.
L’autre particularité avec ces médaillons, c’est qu’ils sont enchaînés à l’obélisque, comme si on voulait les forcer à assumer la puissance proclamée par l’obélisque. Au-dessus du médaillon de Louis XVI, on voyait une Renommée soufflant dans sa trompette qui rappelle celle de la fontaine de la place d’Alliance. Puis en-dessous, c’est le Temps qui venait fixer le médaillon. Ce temps se trouvait donc être libéré de ses entraves depuis la gravure de Cochin sur la mort du dauphin. On avait progressé mais le message restait ambigu puisque les Génies du Temps lui enlevaient sa faux, pour l’empêcher de détruire le monument dit Lubersac (p. 223), mais on peut surtout comprendre qu’il s’agit de fixer à nouveau le Temps en lui donnant une apparence de modernité. Le fait est aussi que ce Temps qui évolue le fait dans le cadre d’un éternel retour puisque c’est une couronne Ouroboros qu’un génie vient poser sur la tête de Louis XVI en signe d’Immortalité (p. 223). Mais l’éternel retour de quoi ? Des princes illégitimes élevés sur le pavois ? Ce que semble vouloir dire Lubersac, c’est que c’est David qui aurait dû être roi, mais ce qui importe plus que la succession dynastique effective, c’est le fait que tous les princes soient unis par le même combat : la fin de l’alliance autrichienne.
En-dessous se trouve la figure de la Vertu qui a la particularité de mélanger l’iconographie de la Vérité et de la Religion chez Lagrenée : elle est voilée mais elle montre le ciel ou, selon l’abbé, l’inscription Regi benefico. Elle est censée représenter les tantes de Louis XVI (p. 224).
Assise à côté de la Vertu se trouve la France sous les traits de Marie-Antoinette, ce qui constitue le véritable danger. Elle porte un faisceau, qui renvoie au tableau du roi Scilurus de Hallé. Chez ce dernier, en 1767, le faisceau représentait la révolution qui survivait mais si elle est tombée dans les mains de Marie-Antoinette, elle est en danger. Ce danger est renforcé par sa main droite qui “tient le sceptre, qu’elle présente dans l’attitude du commandement absolu” (p. 224). Ce que l’abbé ne précise pas, c’est qu’elle tient le sceptre en direction d’un vase, symbole matriciel. Tout cela confirme que l’obélisque représente sa puissance à elle et qu’elle entend déterminer elle-même qui sera le père du futur héritier du royaume.
Ce qui montre que c’est elle qui a récupéré le faisceau de la révolution, c’est le fait que l’on voit à ses pieds un Génie vengeur, qui retient l’aigle de Jupiter et s’est emparé de son foudre, allusion à un autre tableau de Lagrenée, pour terrasser le Désordre. En écho à l’aigle de Jupiter retenu, on voit de l’autre côté une Minerve/Pallas, qui serait représentée par la comtesse de Provence, qui retient un lion, le signe astrologique de Louis XVI, tout en le caressant (p. 225). Son attitude est ambiguë puisqu’elle permet de dissimuler un canon sur lequel un Génie brandit un étendard fleurdelisé. A côté du canon, un homme désigne le collège des Quatre-Nations, où est inhumé Mazarin, comme un signe des ingérences étrangères à abattre.
A gauche, la Paix, qui serait représentée par la comtesse d’Artois, tend un rameau d’olivier et désigne une zéphyr versant une corne d’abondance sur un char où apparaît une scène galante. L’abbé n’en dit naturellement rien (p. 226.). Derrière la Paix, on voit un Amour éteindre son flambeau, le tout représentant la réalité du mariage du comte d’Artois.
Sur l’autre gravure, on note également que le fût du canon pointe vers la figure du Commerçant naturaliste sous les traits duquel il faudrait reconnaître Buffon, selon Grimm. Louis XVI ne l’appréciait guère, en effet.
Au bas de cette autre face de l’obélisque est représenté un laboureur dépité. Il n’a même pas de charrue et doit se contenter d’un soc de charrue renversé et de s’appuyer sur un joug de bœuf. A ses pieds, un chien de berger semble partager sa désillusion. Il est représenté en habits gaulois sous les traits de Victor Riquetti de Mirabeau, l’auteur de L’Ami des hommes qui était un proche du dauphin, père de Louis XVI. Il tient de la main droite un boisseau de blé sur lequel un Génie inscrit Libertas, référence à la libéralisation du commerce du grain qui ne profitait donc ni au laboureur, ni au peuple représenté par le chien. Mais leur insatisfaction était aussi une réponse à l’alliance autrichienne en ce qu’elle poussait à la révolte, comme pendant la guerre des farines.
Sous le rocher sur lequel s’élève l’obélisque, on voit surgir un navire qui ne correspond pas à la description donnée par l’abbé (p. 227). Revenant en effet à l’idée d’origine de la fontaine de la place Navone, il prétend assoir son obélisque sur des fleuves : la Seine et la Marne, parce qu’elles convergent à Paris. Mais ce que l’on voit surtout, c’est une femme couronnée de tours, comme une ville, tenant un caducée sur un vaisseau aux armes de la ville de Paris. Ce ne serait donc pas un fleuve mais la ville de Paris qui sortirait de sous le rocher. Le caducée, attribut de Mercure, rappelle le prévôt des marchands. On est également censé voir Neptune avec son trident, mais il n’y a pas trace de trident. C’est plutôt la Seine qui paraît accompagner Paris. Comme les fleuves généralement, elle est représentée par un homme barbu. Contrairement à Louis XV, il ne s’agit plus d’écraser les fleuves mais de les utiliser comme moteur. On voit également deux naïades, dont l’une qui présente une écrevisse et un poisson-chat à Paris. L’écrevisse symbolise le retour en arrière et le chat, la révolution. On peut donc comprendre qu’il s’agirait de retourner à Paris pour réaliser la révolution, un programme qui annonçait donc 1789 dès 1775. Devant la Seine, Triton chevauchant trois dauphins rejouait encore une fois les trois états qui étaient quatre.
Et comme le projet de Lubersac annonçait déjà la Révolution, c’est vraisemblablement en référence à la gravure de Pierre Laurent, qui revendiquait sa qualité de graveur marseillais, qu’a été choisie la date du 10 août 1792, date de la saint Laurent. Mettre en avant le triomphe de Laurent sur Duplessis-Bertaux et Jacques-Louis Touzé allait bien dans le sens d’une perte de contrôle et d’une révolution effectuée par l’étranger, qui était ce que Louis XVI voulait laisser penser.
- L’ouvrage avait été présenté le 2 septembre au roi, à la reine et à la famille royale, avec deux tableaux représentant le monument à Louis XVI. Ces deux tableaux furent exposés aux Tuileries où on pouvait les voir au mois d’octobre. Voir Gazette de France du 18 septembre 1775, p. 338 et du 16 octobre 1775, p. 370. [↩]
- Mercure de France, avril 1777, p. 208. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (3 mai 2026). Le projet de monument à Louis XVI par Lubersac : l’annonce d’un retour à Paris. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/165xp