En 1779, en même temps qu’il annonçait la parution de la gravure de la reine et de Madame de Bellegarde, le Journal Encyclopédique informa ses lecteurs d’une souscription pour une gravure qui “représentera S.M. daignant honorer le célèbre Boussard du titre de Brave homme” d’après Le Barbier Le Jeune1. Elle parut en effet en 1780 et répondait notamment à une gravure parue quelques mois auparavant : La Valeur récompensée par Janinet.

La gravure s’accompagne d’un long commentaire mais curieusement, à aucun moment elle ne rappelle ce qui vaut à Jean Boussard, aussi nommé Bouzard, la reconnaissance du roi. C’est le Journal de marine, dédié au duc de Chartres, qui en donne le compte rendu le plus complet en 1778.
Boussard, garde-pavillon à Dieppe, fut le témoin d’un naufrage le 31 août 1777. Il s’agissait d’un bateau chargé de sel en provenance de La Rochelle et Boussard n’hésita pas à plonger dans la mer pour aller sauver six personnes. Il en fut récompensé par une gratification de mille livres et une pension de trois-cents livres. Au début de l’année 1778, il se rendit à Versailles pour remercier Necker, où il fut reçu par les ministres et les grands de la cour qui le couvrirent à nouveau de cadeaux. Se postant dans le Salon d’Hercule, il finit par rencontrer le roi qui, reprenant l’expression que Necker avait utilisé dans sa lettre à Boussard lui dit : “Ah! Voilà le brave homme !” Interrogé sur ses motivations, Boussard avait répondu : “C’est l’humanité et la mort de mon père. Il a été noyé ; je n’étais pas là pour le sauver ; aussi j’ai juré de courir au secours de tous ceux que je verrais tomber à la mer…”2.
Tout cela relevait bien évidemment de la mise en scène à la manière de la Fête des Bonnes Gens. Boussard sauvant, en Normandie, des naufragés en provenance de La Rochelle, la ville protestante, qui naviguaient sur un bateau chargé de sel blanc était une métaphore du roi sauvant la révolution protestante d’Henri IV. Les propos que Boussard tenait sur son père ne faisait que le confirmer. Louis XVI aussi agissait pour s’inscrire dans l’héritage de son père. Il voulait le sauver de la noyade, contrairement au duc de Chartres, que Vincent représentera en train d’essayer de le noyer dans la piscine en 1781.
La gravure de Le Barbier Le Jeune montre la défaite de Louis XVI et de Boussard représentant les deux corps du roi. Si c’est la ville de Dieppe qui a été choisie, ce n’est pas seulement parce qu’elle se trouve en Normandie mais parce que, avec ses armoiries représentant un bateau, elle est le miroir de Paris en inversant sa devise : elle est battue par les flots et elle sombre ; il lui faut des Boussard pour sauver les meubles. Elle est représentée de dos, à genoux au bas des marches, dans une attitude bien moins triomphante que ne l’était Paris chez Lubersac. La révolution qu’annonçait Paris chez Lubersac est donc mal engagée. On reconnaît Dieppe aux armoiries qui sont devant elle. Selon le commentaire : “Elle tient les fastes de son histoire, où elle va graver les paroles du roi.” Mais les fastes de son histoire, c’est surtout d’être régulièrement conquise par les Anglais et comment pourrait-elle écrire quoi que ce soit si elle sombre ?
A côté de Boussard, c’est la “Vertu héroïque” qui est représentée. Elle prend, “pour le couronner, des mains de l’Amour de la patrie, la couronne civique, qui fait ici allusion à la pension et aux bienfaits dont le roi l’a comblé.” Cela paraît antinomique avec la Vertu héroïque et l’Amour de la patrie, si le civisme se résume aux récompenses que l’on en attend. Boussard caricature ici la noblesse, qui voudrait les récompenses sans combattre.
La composition de l’œuvre rappelle celles du début du règne mettant en scène Henri IV montrant à Louis XVI le Temple de la Gloire. Mais c’est cette fois Louis XVI qui montre le temple sans que personne ne veuille le suivre. On voit même un courtisan s’interposer. On remarque aussi que Louis XVI à la main dans le dos, comme si la cour ne lui permettait d’agir que de la main droite.
Le temple affiche les médaillons d’Henri IV et de Titus qui renforcent l’idée des deux corps du roi, à travers les deux Henri IV de Villette et à travers Titus, le débauché devenu modèle de vertu une fois empereur.
On note surtout que Louis XVI et Boussard ne se regardent pas. Ils sont dans deux mondes différents dont un est tenu par la cour et Marie-Antoinette, représentée derrière le roi et l’autre, par le clergé. La figure du prêtre derrière Boussard répond à celle de Marie-Antoinette.
Enfin, le choix de Le Barbier le Jeune pour le dessin rappelle la gravure de Le Barbier l’Aîné, son frère, sur la mort du dauphin. Elle signait la fin des aspirations dynastiques de Marie-Aurore, qui pouvait amener la révolution. Ici, la gravure semble signifier la fin des aspirations révolutionnaires de Louis XVI.
- Journal Encyclopédique, juillet 1779, p. 345-346. [↩]
- Journal de marine ou Bibliothèque raisonnée de la science du navigateur, premier cahier, 1778, p. 32-36 et Friedrich Melchior von Grimm, Correspondance littéraire, Ed. Maurice Tourneux, t. XII, 1880, janvier 1778, p. 41-43. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (6 mai 2026). Jean Boussard ou la fin des aspirations révolutionnaires de Louis XVI ? À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166id