Louis XVI, François Lucas et les capitouls : l’amour-haine

Une statue pour les capitouls

Après avoir reçu la commande du bas-relief de la jonction du canal des Etats du Languedoc en 1773, François Lucas reçut une autre commande officielle après l’avènement de Louis XVI. Elle émanait cette fois des capitouls, il s’agissait d’une statue du roi. Eux aussi étaient impliqués dans l’affaire Calas puisqu’ils étaient “Capitouls-Gouverneurs de la Ville de Toulouse, Chefs des Nobles, Juges és Causes Civiles, Criminelles, de la Voyrie & de la Police en ladite Ville & Gardiage d’icelle”. Et c’est François-Raymond David de Beaudrigue, un conseilleur municipal, qui mena l’enquête1. Par conséquent, eux aussi voulaient enfermer Louis XVI dans une image qu’il ne voulait pas incarner. Et la situation était tendue dans la mesure où, dès le début du règne, on accusa les capitouls de détenir des prérogatives et des privilèges indus, l’autre problème majeur étant qu’il n’était même pas nécessaire qu’ils soient toulousains. Il en résulta plusieurs réformes tout au long du règne2. Louis XVI ne tenait donc pas particulièrement à se voir consacré représentant de cette petite caste.

La statue commandée n’était vraisemblablement pas du goût du roi non plus.

François Lucas, Louis XVI, marbre, 1777, Musée des Augustins, Toulouse.
François Lucas, Sacre de Louis XVI, marbre, 1777, Musée des Augustins, Toulouse.
François Lucas, Rétablissement du Parlement le 14 mars 1775, marbre, 1777, Musée des Augustins, Toulouse.

Elle a été ainsi décrite dans les Affiches et annonces de Toulouse : “Statue de Louis XVI, à peu près de grandeur naturelle. Ce prince y est couronné d’olivier. Il est assis sur des trophées, qui caractérisent les sciences et les arts. De la main droite, il cueille les richesses et les fruits que répand une corne d’abondance. L’attitude de la main gauche, en signe de protection, annonce, ainsi que l’expression générale de la figure, que le monarque reçoit d’une main pour répandre de l’autre. La statue est de marbre blanc d’Italie. Deux bas-reliefs décorent les côtés du piédestal. L’un représente le sacre du roi ; l’autre le Parlement rendu par cet auguste prince. Selon le vœu du corps de ville, le tout est porté sur une table saillante, où sont sculptées les armes des capitouls actuellement en exercice.3

Ce qui est curieux, c’est qu’on ne voit pas “les trophées qui caractérisent les sciences et les arts” sur la statue. Cela pourrait être une erreur volontaire du journal. En effet, on a déjà vu que ces trophées étaient surtout représentés pour tourner en simples hobbies des domaines d’intérêt stratégique comme la géographie. 

En ne les représentant pas, Lucas pourrait vouloir dire que Louis XVI n’était pas aussi démuni qu’il voulait le laisser penser. D’ailleurs, il ne ne le montre pas en grand costume royal, mais en imperator. Dès lors, est-ce bien d’olivier qu’il est couronné ou s’agit-il encore d’une facétie du journal ? On attendrait plutôt du laurier. Il y a une contradiction entre le costume martial et l’olivier.

Ce que semble dire la statue, c’est que si le piédestal reprend l’idée du roi de la Paix de Hallé ou de l’obélisque du Parlement de Toulouse ; un roi fait par les échevins et les magistrats, puisque l’on voit le rétablissement du Parlement placé sur le même plan que le sacre, Louis XVI s’en est émancipé. Ca n’était qu’un marchepied. Et comment a-t-il fait ? En contrôlant l’abondance. Il a placé la corne d’abondance sous lui et il n’a pas l’air de répandre ses fruits, contrairement à ce qu’affirme le journal. Il les retient. En fait, il s’agirait d’une allusion à la guerre des farines, comme chez Cochin. Le roi a repris le pouvoir en attisant la révolte. 

Il tend la main gauche en avant vraisemblablement en référence à Mucius Scavevola, le gaucher qui a brûlé sa main droite pour pouvoir aller assassiner l’ennemi, ce qui justifie le costume romain. 

La statue a probablement inspiré Achille Valois pour son Louis XVI aujourd’hui à Louisville. Valois inverse en effet Lucas en présentant un Louis XVI debout, en grand costume royal et qui étend une main droite amovible, peut-être en référence à la mutilation de la main gauche de la statue de Lucas. 

Lucas vantant la fausse impuissance du roi

En 1780, la statue de Louis XVI se trouva à nouveau mise à l’honneur au Salon de Toulouse. Une certaine Sophie Meschin exposa en effet un portrait de Lucas désignant sa statue. 

Sophie Meschin, Portrait de François Lucas, huile sur toile, 1780, Musée des Augustins, Toulouse.

Contrairement au canon des portraits d’artistes, Lucas n’est pas présenté au travail, comme Valade ou Lemoyne. Il est en négligé mais il ne tient aucun outil de sculpture, contrairement à Coustou, qui ne travaille pas non plus directement à son œuvre. Il est montré dans une situation d’intimité avec une artiste femme qu’il cherche à impressionner. 

Vêtu de rouge avec un grand col de fourrure brune, il fait écho à la situation de Louis XVI qui se disait paralysé entre le rouge de l’Angleterre et le brun de l’Autriche. Et en effet, il désigne un Louis XVI pétrifié. Seulement, on a vu que le Louis XVI de Lucas n’était pétrifié qu’en apparence. On a donc une sorte de Lucas, avatar de Louis XVI, essayant de séduire une artiste en lui faisant valoir sa fausse impuissance. La situation renvoie évidemment aux relations de Louis XVI avec ses maîtresses. L’impuissance qu’il revendiquait auprès du public n’était qu’une feinte. Lucas connaissait-il déjà aussi la véritable identité de sa nouvelle maîtresse, Françoise Boze ? C’est possible. L’abbé de Vanmalle, parent de Françoise, était archidiacre à Toulouse et secrétaire de Loménie de Brienne. C’est lui qui avait joué les intermédiaires entre le roi et Françoise. 

Cette Sophie Meschin est en tout cas bien mystérieuse et elle n’a eu qu’une très brève carrière retracée par Neil Jeffares. Elle a exposé des peintures à l’huile, mais aussi des miniatures et un pastel, comme Joseph Boze. Son adresse est successivement donnée “rue du Petit-Versailles” ou même directement à Versailles. Elle n’est vraisemblablement qu’une fiction couvrant le frère de Lucas, Jean-Paul, qui était peintre. Les Meschin étaient une famille de Rochefort s’illustrant dans la marine, en écho au Triomphe d’Amphitrite qui avait introduit la première maîtresse de Louis XVI à la cour. 

En 1780, outre le portrait de Lucas, Sophie Meschin exposa le pastel d’un “Chevalier Meschin” qui aurait été le mari d’une certaine Jeanne de Maillard, comme le Maillard qui a tué le prévôt des marchands Étienne Marcel et qui revenait régulièrement hanter le règne de Louis XVI. Les relations d’amour-haine entre le Bureau de la ville de Paris et Louis XVI se décalquaient sur ses relations avec les capitouls. Mais si les tensions étaient surtout feintes avec Paris, elles étaient réelles avec Toulouse. 

  1. Birnstiel, Eckart. « Pour en finir avec Jean Calas ». Byzance et ses périphéries (Mondes grec, balkanique et musulman), édité par Christophe Picard et Bernard Doumerc, Presses universitaires du Midi, 2004, https://doi.org/10.4000/books.pumi.26196. []
  2. Voir le chapitre consacré au règne de Louis XVI dans Léon Clos, Étude historique sur le capitoulat toulousain, Toulouse, Privat,
  3. Affiches et annonces de Toulouse, 7 mai 1777, p. 76. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (8 mai 2026). Louis XVI, François Lucas et les capitouls : l’amour-haine. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166zr


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