L’illégitimité de Louis XVI dans le mausolée de Mégret d’Etigny à Auch
Lorsque les États du Languedoc confièrent à François Lucas la réalisation du bas-relief des Ponts-Jumeaux, en 1773, ils ne pouvaient ignorer quels étaient ses sentiments envers le futur Louis XVI. En effet, Lucas venait d’achever un mausolée pour Antoine Mégret d’Etigny, intendant de la généralité de Gascogne, Béarn et Navarre décédé le 24 août 1764 à 47 ans. On ne sait pas ce qui lui a valu de mourir si jeune à la Saint-Barthélemy. Son mausolée fut édifié à l’origine dans l’ancienne église Saint-Orens d’Auch, mais elle fut vandalisée à la Révolution ainsi que le mausolée. En l’an IX, on décida cependant de rechercher les cendres de Mégret d’Etigny et de les transporter, ainsi que le mausolée, dans la cathédrale d’Auch, où il est toujours visible1.

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Le rapport avec Louis XVI, c’est qu’Etigny était une terre à côté de Sens et que le mausolée de Lucas visait à prendre parti dans les débats sur l’iconographie qui s’était développée suite à la mort du dauphin, père de Louis XVI.
Lucas en a donné une description en1801 qui montre que l’œuvre a manifestement été un peu modifiée depuis puisqu’on ne voit plus l’obélisque. Selon lui, on y voit la Piété pleurant. “Elle écrit sur un obélisque noir qui lui sert de fond les vertus de d’Etigny (…) elle aide à soutenir le médaillon que le Génie de l’Immortalité place sur l’obélisque, l’Hymen à côté éteint son flambeau2.”
La figure du Génie de l’Immortalité s’apprêtant à couronner d’Etigny est une référence au duc de Bourgogne dans L’Allégorie à la mort du dauphin de Lagrenée. Comme chez lui, on peut donc y voir une allusion à David, le demi-frère de Louis XVI. Quant aux autres figures, elles renvoient à la gravure de Schenau et Lucas de Montigny.
La Piété, comme la France sur la gravure, semble donner le portrait à l’Immortalité mais elle n’est pas fâchée, elle détourne la tête. Elle a plutôt l’air gêné d’afficher le portrait sur ce qui était, selon Lucas, un obélisque. En d’autres termes, comme au Palais de justice de Toulouse ou comme dans le monument de Lubersac, elle attribuait à l’obélisque/phallus une identité qui n’était pas la sienne. Bref, elle est gênée parce que c’est un aveu d’adultère. Sa jambe, qu’elle découvre jusqu’au genou, est une invitation à la galanterie. A côté, voyant la scène et comprenant, l’Hymen éteint son flambeau et pleure, comme le Génie de la gravure, représentant le futur Louis XVI, qui pleurait en comprenant que son père n’était pas son père.
Lucas postulait donc l’illégitimité du futur roi et on peut par conséquent comprendre que celui-ci ait très mal pris le choix de Lucas pour le bas-relief du canal des deux mers, qui promettait des allusions du même ordre. Le mausolée d’Auch, bien que très éloigné de Versailles, a manifestement inspiré le projet de Lubersac, qui le cite et lui répond en mettant en avant l’union de Louis XVI et de David contre l’Autriche.
Au-delà, on peut aussi raisonnablement supposer que le lien entre le mausolée gascon et Lubersac, avec son obsession pour le thème des trois qui sont quatre, a été à la base de l’inspiration d’Alexandre Dumas pour Les Trois mousquetaires.
Le ressentiment tenace contre Auch explique manifestement aussi la légende rapportée par Hector Fleischmann, selon laquelle la guillotine qui a tué Louis XVI aurait fini à Auch3.
Le mausolée Roux de Puyvert et Louis XVI en tyran caché
En 1784, Lucas conçut un autre mausolée, pour la famille Roux de Puyvert cette fois.

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Jean-François-Sylvestre Roux de Puyvert était président à mortier au Parlement de Toulouse et il est décédé en 1781. Son fils Joseph, avocat général au Parlement, était lui mort en 1780. L’œuvre de Lucas rend donc hommage aux deux hommes et elle est située dans la chapelle Saint-Roch.
La première chose curieuse, c’est que cette chapelle s’est longtemps appelée Saint-Pierre, c’était encore le cas en 1686, et que l’on ne sait pas quand elle est devenue Saint-Roch4. Est-ce en lien avec le mausolée ? C’est possible.
Le choix de Saint-Roch avait le mérite de rappeler les doubles chapelles, dédiées au dauphin et à la dauphin, à l’église Saint-Roch de Paris, les rendez-vous galants de Louis XVI rue Saint-Roch et surtout l’épidémie de suette qui avait frappé Toulouse en 1782 puisqu’on invoquait saint Roch pour les épidémies. Or cette épidémie avait été particulièrement dévastatrice du côté du canal des deux mers, où Lucas œuvrait difficilement au bas-relief des Ponts-Jumeaux, puisqu’elle avait tué Joseph-Marie de Saget, mais aussi François Garipuy et son fils Bertrand, tous trois administrateurs des travaux. La mort des Roux de Puyvert, père et fils, rappelait donc celle des Garipuy, père et fils et Lucas laisse entendre que l’épidémie n’était qu’un prétexte pour faire disparaître des hommes devenus gênants pour le roi.
Qu’en était-il pour les Roux de Puyvert ? Je n’en sais rien. Comme tout à Toulouse, leur histoire est pleine de zones d’ombre. Ainsi, l’Histoire du Parlement de Toulouse nous apprend que Jean-François-Sylvestre a été condamné à mort et gracié, à une date inconnue et pour une raison encore plus obscure, et que cela ne l’a pas empêché de devenir président à mortier5. Si l’on n’en sait pas plus puisque personne d’autre n’en parle, on peut tout de même supposer que cette affaire a joué un rôle dans le choix d’évoquer les Garipuy à travers les Roux de Puyvert : il ne s’agissait définitivement pas d’une épidémie mais d’une condamnation à mort déguisée.
Lucas va toujours dans le même sens en 1801, lorsqu’il décrit son mausolée comme étant élevé à Hyacinthe Puyvert : Hyacinthe avait été tué par le disque d’Apollon dévié par Zéphyr6. Or, comme on aura l’occasion de le voir, il avait sculpté Louis XVI en Apollon en 1775. La mort de Roux de Puyvert était-elle faussement attribuée au roi ?
Reprenant toujours le fond d’obélisque, Lucas ajoute qu’il a représenté “la Justice et la Paix qui s’embrassent ; elles soutiennent l’urne cinéraire en marbre jaune de Sienne”. D’autre part, contrairement à ce que l’on dit généralement, il précise que les deux portraits en médaillon ne sont pas Puyvert et son fils, mais bien deux fois Puyvert père.
En fait, quand on regarde les figures sculptées par Lucas, la Justice et la Paix ne s’embrassent absolument pas. Elles sont juste disposées de part et d’autre d’une urne jaune, couleur de la trahison. La Justice n’a ni balance ni glaive, mais un poignard qu’elle a l’air de dissimuler à la Paix tout en faisant mine de la consoler. C’est la représentation d’une justice expéditive faite de règlements de comptes.
Dès lors, les deux médaillons représentent bien le même homme parce qu’ils ne sont que la déclinaison des deux corps du roi. Le vieillard impuissant est affiché sur l’obélisque pour prétendre que c’est lui qui détient la puissance, mais elle appartient en réalité au jeune homme, en-dessous, à moitié dissimulé par un rideau.
Le mausolée a pu inspirer cette formule qu’on lit dans les Mémoires de Brissot :
“Louis était de cette espèce bénigne de tyrans qui, énervés par la civilisation, ne commandent pas les exécutions sanglantes, mais pour qui elles sont toujours d’agréables surprises, quand le bourreau, sorti de derrière sa cloison, vient leur annoncer qu’il a compris leurs désirs, et que ceux qu’ils détestaient ont vécu7.”
Les deux Génies, de part et d’autre du jeune Puyvert, dont l’un pleure et l’autre brandit un sablier, rappellent ceux du mausolée Mégret d’Etigny pour montrer que l’histoire avait recommencé avec l’échange du dauphin. Le fils de Françoise Boze montre le sablier pour dire que son heure est venue et veut dévoiler le portrait de son vrai père tandis que le fils de Marie-Antoinette pleure. Dès lors, les deux figures féminines apparaissent également comme des avatars de Françoise Boze et de Marie-Antoinette. La trahison de l’urne jaune, c’est celle de Françoise, navigant dans le cercle de Marie-Antoinette pour mieux la poignarder.
- Charles Bourgeat, “Fêtes d’inauguration de la statue de l’intendant d’Etigny”, Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers, 2e trimestre 1940, p. 209-218. [↩]
- Bonnin-Flint Brigitte. Un inventaire des œuvres en marbre du sculpteur toulousain François Lucas (1736-1813). In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 106, N°205, 1994. Du commerce : l’urbanisme : Toulouse, XIIe-XIXe siècles. pp. 73-78. DOI : https://doi.org/10.3406/anami.1994.2400 www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1994_num_106_205_2400 [↩]
- Hector Fleischmann, La Guillotine en 1793, Librairie des Publications Modernes,
- Jules de Lahondès, L’église Saint-Etienne, cathédrale de Toulouse, Toulouse, Privat, 1890, p. 327. [↩]
- Jean-Baptiste Dubédat, Histoire du Parlement de Toulouse, Paris, 1885, t. I, p. 259-260. [↩]
- Voir Bonnin-Flint Brigitte, art. cit. [↩]
- Mémoires de Brissot, t. IV, Paris, 1832, p. 170. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (10 mai 2026). Les secrets de Louis XVI dissimulés dans les mausolées de François Lucas. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1671i