Autour du recyclage de gravures de Nicolas de Larmessin de Louis XV à Louis XVI : entre adultère et postillon de la guerre

Continuité de l’adultère de Marie Leszczynska à Marie-Antoinette

A une date inconnue, Nicolas de Larmessin diffusa une gravure de Marie Leszczynska d’après Van Loo. Lequel ? C’est ce qui n’est pas certain. 

D’après François-Louis Bruel1, il s’agit de Carle, mais le château d’Augustusbourg en détient une version peinte attribuée à Louis-Michel

Van Loo, Nicolas de Larmessin, Marie Leszczynska, estampe, date inconnue, BNF/Gallica, De Vinck 274.

On y voit Marie Leszczynska en véritable détentrice du pouvoir, en robe fleurdelisée et tenant la couronne de la main gauche. La particularité, c’est ce qui se joue autour de cette couronne. Elle est surmontée de deux colonnes insinuant la présence de deux phallus et, sous la couronne, se déploie sur le pied de la table une sorte de combat entre une tête de satire et un dragon, comme si le dragon cherchait à récupérer la couronne gardée par le satire. On a donc là une nouvelle évocation de l’adultère de Marie Leszczynska

Le dragon représente apparemment Louis XV et le satire, son rival Louis d’Orléans. Ce contexte explique d’autant mieux l’importance symbolique du rétablissement de Louis XV à Metz en 1744, qui apparaît ainsi comme une espèce de revanche du Graoully, le dragon de Metz, contre saint Clément qui l’avait tué. La légende du saint  raconte aussi qu’il avait sauvé un cerf. Clément était donc le protecteur du cerf/cocu que Louis XV voulait chasser. Le roi voulait chasser le cerf mais sauver le dragon. 

Ce qui est intéressant, c’est que cette gravure a bénéficié d’une réédition en 1774, réadaptée avec la tête de Marie-Antoinette. 

Nicolas-Joseph Voyez, Marie-Antoinette, estampe, 1774, BNF/Gallica, De Vinck 275.

La seule différence, c’est que Marie-Antoinette tourne la tête vers la gauche, vers le passé. La lutte entre le dragon et le satire était à nouveau d’actualité puisque Louis XV passait pour avoir choisi Marie-Antoinette afin d’en faire sa maîtresse

La gravure de Marie Leszczynska avait un pendant sous la forme d’un portrait de Louis XV. 

Van Loo, Nicolas de Larmessin, Louis XV, estampe, date inconnue, BNF/Gallica, De Vinck 277.

Elle répond à celle de Marie Leszczsynska par plusieurs éléments. Il y a tout d’abord le dragon se trouvant sur le casque, qui remplace la couronne de Marie Leszczynska. Ce qui est notable en effet, c’est que la couronne a disparu dans la version gravée, ce que l’on peut constater si on la compare à la version peinte conservée à Versailles. ou à celle conservée au Louvre, la gravure semblant faire la synthèse de ces deux peintures. Autre différence majeure entre la gravure et le peintures, la couronne s’orne d’une couronne de feuilles de chêne sur la gravure. Comme on l’a vu, elle renvoie d’abord à la couronne civique, mais elle a surtout une forte connotation sexuelle. Le message martial porté par les peintures est ainsi plus clairement orienté vers une guerre amoureuse sur la gravure. 

L’autre élément qui relie la gravure à son pendant, c’est le petit Amour sous la table, un peu dissimulé par la draperie fleurdelisé et qui semble répondre à la lutte du dragon et du satire. Il s’apprête à décocher une flèche mais on ne sait pas lequel des deux elle va toucher. 

Cette gravure a connu un second état, montrant un Louis XV plus âgé et où il détourne la tête, comme pour ignorer que ce n’est pas lui qui a été touché par la flèche. 

Van Loo, Nicolas de Larmessin, Louis XV, vers 1740, estampe, galerie Xavier Seydoux.

Louis XVI en postillon de la guerre

C’est ce second état qui, en 1774, a inspiré une version Louis XVI, en pendant à Marie-Antoinette, puisqu’il détourne également la tête. 

Nicolas-Joseph Voyez, Louis XVI, estampe, 1774, BNF/Gallica, De Vinck 278.

Il s’agissait certainement d’une réponse à ceux qui le pressaient de faire du Louis XV, ce qui conduisait à produire des portraits de Louis XVI sur lesquels on ajustait sa tête sur le corps de Louis XV. Quand on insistait, il le faisait mais pour affirmer, comme Louis XV, qu’il était cocu, ce que nous avons eu l’occasion de voir

L’autre différence avec la gravure de Louis XV, ce sont les bottes, qui deviennent d’énormes bottes de postillon chez Louis XVI. L’objectif principal de ces bottes n’était pas de marcher mais de protéger le cavalier en cas de chute du cheval, si bien que souvent elles étaient directement arrimées sur le cheval. Il s’agit certainement d’une référence aux Chasses de Louis XV d’Oudry, dont nous avons déjà parlé. Dans l’un des tableaux, Rendez-vous au carrefour du puits du roi, Louis XV roi enfile une botte tout en désignant celui qui était apparemment l’amant de la reine : si c’était apparemment Louis XV qui enfilait la botte, c’est en réalité un autre qui en profitait. Ici, Louis XVI enfile les bottes arrimées au cheval/Marie-Antoinette, supposées être celles avoir déjà servi à Louis XV. Et si les bottes avaient déjà servi, elles serviraient encore car le postillon avait pour mission de précéder et d’annoncer le courrier, pas de le délivrer. 

Cette gravure de Louis XVI en “postillon de la guerre” connut plusieurs suites. On comprend notamment qu’elle a inspiré la représentation du comte d’Artois dans l’Arrivée du courrier pour l’Almanach de 1782 sur la naissance du dauphin

Auparavant, en 1779, elle avait certainement inspiré à Mozart, le grand complice de Joseph II, sa Sérénade du cor de postillon, commentant la relation de Louis XVI et de ses maîtresses. Si le postillon ne délivrait pas le courrier, il n’en avait apparemment pas pour autant renoncé à donner la sérénade et à souffler dans le cor qui, formant un cercle, évoque le sexe féminin. 

On trouve aussi, au Musée de la Poste, un portrait réputé être celui d’un courrier d’armée, mais il est représenté dans une galerie du Palais-Royal. 

Anonyme, Portrait du duc d’Orléans en facteur ?, dit Portrait d’un courrier d’armée, huile sur toile, vers 1785, Musée de la Poste.

Il présente également une certaine ressemblance avec le duc d’Orléans, ce qui est renforcé par le port d’une créole. Il est en outre vêtu de rouge et noir, référence au tableau de la Paix de Hallé également exploitée par Debucourt, Mais le rouge et noir, représentant le roi, est associé à une culotte jaune représentant la trahison. On peut donc en conclure qu’il s’agit de quelqu’un qui trahit le roi. Il tient une lettre dans la main gauche, ce qui rappelle le rôle du cousin du roi dans l’interception de sa correspondance amoureuse et l’exploitation qu’il en avait faite dans Les Liaisons dangereuses2.

De la main droite, il tend son chapeau, comme s’il voulait demander de l’argent. On a donc vraisemblablement là une caricature du duc d’Orléans qui, toujours en quête d’argent, prenait tous les emplois qui se présentaient, qu’il s’agisse de tenir boutique au Palais-Royal ou de se faire facteur quand le roi était postillon. Au-delà, on peut supposer que le tableau servait à accréditer la véracité des correspondances leurres que, échaudés, le roi et Françoise Boze s’étaient mis à produire pour berner les curieux. 

Enfin, en avril 1792, la création du journal contre-révolutionnaire Le Postillon de la guerre est certainement toujours une référence ironique à cette gravure. 

  1. François-Louis Bruel, Collection De Vinck : inventaire analytique. Ancien Régime. Tome 1, Paris, 1909, p. 116. []
  2. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 213-216. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (11 mai 2026). Autour du recyclage de gravures de Nicolas de Larmessin de Louis XV à Louis XVI : entre adultère et postillon de la guerre. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1676j


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