En mars 1775, le Mercure de France annonçait la publication de Dialogue entre Henri IV, le maréchal de Biron et le brave Crillon par l’abbé Regley1 . S’inspirant du Resurrexit apposé sur la statue d’Henri IV au Pont-Neuf lors de l’avènement de Louis XVI, le dialogue imaginait Henri IV réincarné en Louis XVI face à ses deux plus fidèles guerriers : Biron et Crillon. Ils venaient le trouver pour lui dire qu’ils étaient prêts à reprendre les armes mais Henri IV, étonnamment, leur répondait d’abandonner, qu’il fallait se consacrer à la paix et à la prospérité. Évidemment, cette vision d’Henri IV, renonçant de lui-même et de son plein gré au combat protestant, n’était pas si surprenante venant d’un abbé. Il célébrait également Turgot comme un nouveau Sully. Nous n’étions donc plus chez Villette, il n’y avait plus deux Henri IV : il ne restait que le pacificateur, le combattant avait disparu. Il s’agissait de montrer que les catholiques avaient remporté la partie avec l’alliance autrichienne. Il n’y avait plus que des abbés qui publiaient : Regley, Lubersac et le Salon fut marqué par une résurgence de la peinture religieuse.
La gravure en frontispice rappelait celle utilisée chez Villette. Mais là où, chez Villette, elle mettait en scène une confrontation entre Henri IV et Louis XV et introduisait la révolution, ici Louis XVI et Henri IV apparaissent dos au mur et il n’y a plus signe de révolution.

En outre, Louis XVI est représenté d’après une gravure anglaise de George Brookshaw ce qui, comme la Fête des Bonnes Gens, promettait de la mièvrerie, ce qui est d’ailleurs renforcé par les vers sous les portraits :
“Héritier des vertus du plus chéri des rois,
Louis l’est aussi de sa gloire ;
Il veut par ses bienfaits rappeler sa mémoire,
Et ne régner que par les lois.”
Mais à bien des égards, l’ouvrage apparaissait comme une supercherie. L’abbé s’était auparavant illustré par la rédaction d’un atlas de la France : L’Atlas chorographique, historique et portatif et Louis XVI n’allait pas tarder à montrer à quel point il aimait la géographie en déclenchant, un mois plus tard, une série d’émeutes dans le royaume dans le cadre de la guerre des Farines.
Lorsqu’elles atteignirent Paris, au mois de mai, le nouveau maréchal de Biron sut se souvenir de l’ouvrage de Regley. Lui aussi, il avait remisé les armes. Alors qu’on le pressait d’intervenir pour réprimer l’émeute, il répondit qu’il avait prévu d’emmener ses troupes à Notre-Dame pour faire bénir des drapeaux et qu’il ne changerait pas ses plans. La catholicisme avant tout2 !
Les émeutes avaient démarré à Dijon et c’est probablement encore dans cet ouvrage qu’on en trouve l’explication. En effet, de manière assez curieuse, le dialogue d’Henri IV est suivi de la IVe églogue de Virgile dont on peine un peu à comprendre le rapport avec le Vert-Galant sinon que son éloge du laboureur rejoint plus ou moins la glorification de la nature par Virgile.
L’églogue de Virgile est donnée d’emblée comme un texte sur la naissance de Drusus, fils d’Auguste. Or rien n’était moins sûr, le fait était et est toujours débattu. On parlait aussi d’un fils de Pollion, de Julie ou de Marcellus. Gibbon en parle même comme d’un texte éventuellement prophétique annonçant la venue du Christ3, peut-être pour se moquer de Louis XVI, nouveau Christ chez Hallé. La IVe églogue est surtout connue pour porter un mystère insondable. Aussi, choisir de dire qu’elle parlait de Drusus sans hésitation n’était pas anodin. Drusus avait combattu en Germanie mais n’avait jamais régné, étant mort des suites d’une chute de cheval. En fait, son histoire a été transposée pour expliquer la mort du duc de Bourgogne, en 1761, tué par son père. Fils de Marie-Josèphe de Saxe, l’Allemande, on a prétendu qu’il était mort des suites de la chute d’un cheval en carton.
L’ambiguïté autour du sujet de la IVe églogue rejoignait l’ambiguïté autour de l’identité du duc de Bourgogne dans l’Allégorie sur la mort du dauphin de Lagrenée, qui pouvait aussi être le fils du dauphin élevé en Bourgogne, Jacques-Louis David. En assimilant immédiatement le sujet de l’églogue à Drusus, l’abbé voulait mettre en avant le duc de Bourgogne et effacer David. Quant à Louis XVI, en faisant débuter les émeutes en Bourgogne, il voulait faire croire qu’elles étaient provoqués par les partisans de David, mécontents de cet effacement.
En 1826, on attribua aussi à l’abbé Regley une Histoire de Mandrin. C’est impossible dans la mesure où l’abbé était né en 1720. Il faut vraisemblablement y voir une critique de la politique de Charles X qui, comme Louis XVI au début de son règne, se cachait derrière le catholicisme pour se comporter en Mandrin.
- Mercure de France, mars 1775, p. 112-115. [↩]
- Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 107-110. [↩]
- Edward Gibbon, Décadence et chute de l’empire romain, t. 1, Paris, 1835, p. 446. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (13 mai 2026). Henri IV le catholique, par l’abbé Regley, en couverture de la guerre des Farines. À travers champs. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/167mz