L’abbé de Petity et sa pompeuse “Sagesse de Louis XVI”

Au début de son règne, Louis XVI n’avait pas les moyens d’organiser une révolte des protestants mais, du moins, il pouvait assommer les catholiques d’ennui. Il semblait mettre tout ce qu’il avait d’abbés autour de lui à contribution pour chanter ses louanges. Après l’abbé Regley et son Henri IV catholique, après l’abbé de Lubersac et son monument à Louis XVI, il y eut l’abbé de Petity, prédicateur de Marie Leszczynska, et sa Sagesse de Louis XVI, manifestée de jour en jour, enseignée à ses peuples, fondée sur les principes de toute vérité à la fin de l’année 1775. Il s’agit d’une compilation assez indigeste, en deux gros volumes que Fréron qualifie de “radotage”, sur la sagesse sous toutes ses formes. Un journaliste s’est demandé comment on avait pu intituler Sagesse de Louis XVI “un ouvrage dont la plus grande partie ne traite que des vices, des défauts et des imperfections des hommes1.” Ceux qui avaient en tête le meurtre de Louis XV et comparaient le roi à Desrues ou qui savaient qu’il avait fomenté la guerre des Farines comprenaient mieux le rapport. 

Au demeurant, Louis XVI n’avait que vingt-et-un ans et il venait de monter sur le trône. Aussi, l’abbé n’avait pas vraiment de certitudes non plus sur le sujet, ce qui se sent quand il écrit : “Tel est l’assemblage des vertus divines et humaines qui caractérisent très certainement notre jeune roi, et qu’il ne cesse de pratiquer chaque jour (vol. 1, p. XXVIII.).” L’essentiel était d’avoir la foi.

L’ouvrage comportait un frontispice que l’abbé décrit très longuement et avec force adjonction de notes de bas de pages. J’y renvoie (t. I, p. V-XLII). Tout y est minutieusement expliqué et presque rien n’est donc laissé à la libre interprétation du lecteur. 

Pierre-Etienne Moitte, François-Auguste Moitte, Sagesse de Louis XVI, estampe, 1775, BNF/Gallica, De Vinck 576.

Tout au juste peut-on gloser sur le fait que la Sagesse ne regarde pas dans la même direction que le roi et surtout sur la présence de la ruche,  en bas à gauche, qui représente pour Petity “le symbole du travail continuel, de l’ordre, de la vigilance, d’une grande police, et d’un gouvernement régi par une merveilleuse industrie (p. XXXVIII.)” mais qu’il insiste, en note, pour décrire comme une société matriarcale. L’air contrarié de Louis XVI sur le médaillon pourrait donc peut-être s’expliquer par l’influence de la ruche et des abeilles bourdonnant autour, représentant Marie-Antoinette et sa cour. 

D’ailleurs, si l’abbé prend ses précautions pour éviter toute interprétation trop pernicieuse de son frontispice, il n’en va pas de même des illustrations à l’intérieur de l’ouvrage, dont deux proviennent d’un ouvrage antérieur,  Les Vœux de la France et de l’Empire, publié en 1770 à l’occasion du mariage du dauphin et de Marie-Antoinette. Il s’agit d’un ensemble de six gravures allégoriques relatives à ce mariage. Là encore, chacune est assortie d’un commentaire précis qui vise à désamorcer toute récupération critique. Elles ne sont cependant pas dénuées d’ambiguïtés. 

Ainsi de la première, intitulée Simul et semper.

Jean-Raymond de Petity, Pierre Lélu, Pierre Chenu, Simul et semper, estampe, 1770, BNF/Gallica, De Vinck 54.

Le médaillon est surmonté par un aigle bicéphale autrichien et un coq gaulois. Or le coq détourne la tête et la tête d’aigle qui le regarde fronce les sourcils, pas vraiment un signe d’union. Entre eux, et comme malgré eux, deux mains droites se serrent et le caducée de Mercure en émerge. On a l’impression que le mariage se fait sans le consentement des époux, dans un but purement mercantile. Ensuite pourquoi nous dit-on que ce caducée est “couronné de myrte et de grenades”, la plante associée à Vénus et un fruit qui évoque aussi une autre sorte de grenades. Le caducée est donc couronné par une déesse infidèle et par la guerre. En outre, pourquoi montrer une joute d’Amours montés sur des dauphins alors qu’il n’y avait qu’un seul dauphin ? On rejoignait là les sous-entendus des Baisers sur les amants de la dauphine. 

Dans la troisième, Taedis Felicibus, on a bien enfin un aigle et un coq se becquetant mais dans le médaillon en-dessous, tout est double d’une manière suspecte : deux couronnes, deux flambeaux, deux Amours qui montrent des écussons surprenant. En effet, on attendrait d’y voir les armoiries du dauphin et de la dauphine mais, au lieu de cela, ils présentent un cœur enflammé et une horloge, ce qui interroge sur l’identité véritable des amants.

Jean-Raymond de Petity, Pierre Lélu, Pierre Chenu, Taedius Felicibus, estampe, 1770, BNF/Gallica, De Vinck 56.

Ce sont la cinquième et la sixième gravures qui se retrouvent dans Sagesse de Louis XVI

La cinquième s’intitule : Hilaritas universa

Gravelot, Jean-Raymond de Petity, Pierre Chenu, Hilaritas universa, estampe, 1770, BNF/Gallica, De Vinck 58.

En 1770, elle représentait Marie-Antoinette en Lucine, déesse qui est le double de Junon, une dualité encore renforcée par son reflet dans le miroir. Deux putti y répondent. L’un, habillé à la romaine et armé, lui tient son miroir et détourne le regard, dépité en regardant le flambeau qu’il a renversé. On peut y voir une représentation de Louis XVI malheureux dans son mariage. De l’autre côté, un autre putto, assis, forme des bulles de savon qui, selon Sagesse de Louis XVI, représenteraient “Frivolité, futilité” mais qui, en général, sont synonymes de mensonges. En fait, toute l’image est placée sous le signe de la tromperie. Outre les bulles de savon, elle est surmontée par une cassolette fumante qui produit des écrans de fumée et le miroir n’est qu’un reflet de la réalité, 

En 1775, le ton est beaucoup plus virulent et le sens péjoratif bien plus explicite. Lucine est devenue Pallas, elle incarne la “fausse sagesse” et elle exprime “mollesse, sensualité, coquetterie”. Le flambeau renversé est “l’emblème de l’incontinence, plaisirs sensuels” et les objets représentés sur le cadre sont les symboles des “plaisirs, ivrognerie, critique, volupté, débauche” (t. 2, p. 161.). 

En 1770 la sixième, intitulée Jam illustrabit omnia, représentait une “déesse bienfaisante” ressemblant à Minerve, à laquelle Marie-Antoinette voulait être comparée. Elle tient une branche de laurier entourée d’un serpent. On ne nous dit pas ce que vient faire ici le serpent, symbole du Mal. Elle se repose en outre sur un bouclier représentant une ruche. A l’arrière-plan, on voit un laboureur au travail qui rappelle Le dauphin labourant. La gravure mettait donc en scène un couple déséquilibré, avec une Marie-Antoinette gouvernant et un Louis XVI travaillant sous ses ordres. 

Gravelot, Jean-Raymond de Petity, Pierre Chenu, Jam illustrabit omnia, estampe, 1770, BNF/Gallica, De Vinck 59.

Dans Sagesse de Louis XVI, la gravure est reprise dans le volume 1 à la page 195 avec un discours légèrement différent mais qui n’est pas devenu péjoratif comme dans la précédente.  Néanmoins, le déséquilibre dans le couple est d’autant mieux souligné par le fait que la ruche sur le bouclier de la déesse rappelle celle du frontispice et le rôle prépondérant attribué à Marie-Antoinette. 

  1. L’Esprit des journaux, Février 1776, p. 83-94. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (16 mai 2026). L’abbé de Petity et sa pompeuse “Sagesse de Louis XVI” À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1682o


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