L’échange du premier dauphin dans la gravure et les menaces pesant sur sa vie

Lors de la naissance du premier dauphin, le 22 octobre 1781, Louis XVI voulait le faire passer pour un bâtard, fils du comte d’Artois, comme on l’a déjà vu. La réalité, c’est que c’était bien son fils. L’Angleterre et l’Autriche l’avaient forcé à faire un enfant à Marie-Antoinette pour débloquer la situation en Amérique, ce qui déboucha sur la fausse “victoire” de Yorktown. Mais Louis XVI ne comptait pas en rester là et il échangea l’enfant de Marie-Antoinette contre le fils qu’il avait fait à sa maîtresse, Françoise Boze, comme on l’a déjà vu également

C’est ce que certains graveurs essayèrent d’exprimer, comme dans Les Sentiments de la nation

Jean-Baptiste Huet, Jean-François Janinet, Les Sentiments de la nation, estampe, 1782, Gallica/BNF, De Vinck 732.

Le dessin en est attribué à Jean-Baptiste Huet qui s’était spécialisé dans les scènes de bergeries galantes. On y voit la France, tenant le dauphin face à un buste de Louis XVI et devant le portrait de Marie-Thérèse par Ducreux. Ce qui frappe d’abord, c’est que Marie-Antoinette est absente. En effet, on prétend parfois que c’est elle qu’il faut reconnaître sous les traits de la France mais elle ne lui ressemble pas vraiment. Elle regarde l’enfant d’un air légèrement dubitatif et celui-ci paraît lui-même effrayé. 

Un rideau rose se trouve derrière Louis XVI qui indique qu’il cache quelque chose. On voit également deux glands de passementerie, qui renvoient aux fruits du chêne et aux connotations sexuelles attribuées à la couronne de feuilles de chêne. Ils contredisent l’idée d’impuissance exprimée par la représentation sculptée, et donc pétrifiée, de Louis XVI. Dans ce contexte, les deux glands indiqueraient la présence de deux enfants. 

La scène s’inscrit dans un cadre formé par un cœur constitué d’un ruban bleu céleste, le bleu protestant, autour duquel s’enroule du lierre. des lys et des roses, ces dernières renvoyant à la sexualité et à l’adultère. Devant, on voit un petit chien blanc avec un collier bleu céleste, une ancre et un autel de l’Amour. L’absence de Marie-Antoinette, l’usage du bleu protestant et la représentation d’un chien, qui est une symbolisation de la fidélité mais aussi du peuple, blanc, couleur associée à Henri IV, nous indiquent que l’amour serait plus du côté de Louis XVI et de sa maîtresse et la scène cherche à pointer vers l’échange du dauphin avec le fils de Françoise Boze, d’où les réactions particulières de la France et de l’enfant. 

Il n’y a que les vers sous la gravure qui mentionnent Marie-Antoinette : 

“Antoinette, des lys, espérance bien chère !

Ce beau jour met le comble à la Félicité

Vous êtes dans nos cœurs, Roi, Reine, enfant et mère

Réunis par l’Amour et la fidélité.”

Mais elle y tient une place étrange parce que le troisième vers distingue la reine et la mère de l’enfant, laissant entrevoir une relation à trois. L’auteur n’apparaît pas sur cette version. Il est en revanche mentionné sur une édition en noir et blanc et en contrepartie où le titre devient Le Cœur de la nation. Le visage de la France semble légèrement différent aussi, le nez aquilin reflétant plus celui de Marie-Antoinette. Les vers sont attribués à Jean-François Guichard, qui était l’auteur du Bûcheron ou les trois souhaits en 1763, un opéra-comique mis en musique par Philidor qui avait été dédié au père de Louis XVI. Comme souvent, elle était ironique car l’œuvre apparaissait surtout comme une caricature des relations du dauphin et de Marie-Josèphe de Saxe d’une part, et avec sa maîtresse, d’autre part. Par conséquent, en l’absence des couleurs, c’est surtout le nom de l’auteur des vers qui indiquait que, comme son père, Louis XVI avait deux familles. 

Une autre allégorie montre la reine assise, donnant son enfant à la France agenouillée en face. Dissimulé derrière Marie-Antoinette, un petit Amour tient les armes de la France et de l’Autriche. Son trône est décoré d’un médaillon représentant les trois Grâces et d’une grenade couronnée. 

Campana, Allégorie sur la naissance du dauphin, 1781, estampe, Gallica/BNF, De Vinck 737.

Les trois Grâces visent manifestement à représenter les trois femmes de Louis XVI : Marie-Philippine Lambriquet, Françoise Boze et Marie-Antoinette qui tenait à préciser, contrairement à ce qu’en disait le roi que, elle aussi était la maîtresse de son mari. Quant à la grenade, elle évoque les Enfers. Marie-Antoinette serait donc représentée en reine des Enfers, ce qui peut se justifier par les échanges d’enfants qui lui étaient imposés, le petit Amour à côté représentant son fils et l’enfant qu’elle donne à la France, celui de Françoise Boze et du roi. 

En arrière-plan, on a la statue d’un grand Amour, tenant dans ses bras un petit Amour qui allume son petit flambeau au grand flambeau du premier. Elle vise vraisemblablement à expliquer que le second enfant est le fruit des amours de celui qui se dit impuissant, pétrifié, c’est-à-dire Louis XVI. A côté, un bas-relief représente une fileuse qui rappelle les Parques. On ne voit ici que la première, qui fabrique le fil de la vie et qui est également pétrifiée. On peut y voir une représentation de Marie-Antoinette. On la retrouve d’ailleurs dans ce rôle dans une autre gravure relative à la naissance du dauphin qui semble compléter celle-ci, réalisée par le comte de Paroy. 

Philippe-Guy Le Gentil de Paroy, les Parques et le dauphin, estampe, date inconnue, BNF/Gallica, De Vinck 734.

On y retrouve Marie-Antoinette dans le rôle de la première Parque : elle fabrique le fil de la vie. Elle tient une quenouille surmontée d’un aigle bicéphale autrichien. Puis la France, avec une couronne et des fleurs-de-lys, représente la Parque qui déroule le fil de la vie. La troisième, qui est indéterminée, ne coupe pas ce fil, contrairement au rôle qui lui est dévolu. Elle forme une pelote. A côté d’elle, un petit Amour couronne la pelote de fleurs, qui semblent être des marguerites, et tient des ciseaux au-dessus de sa tête. La marguerite, comme la perle, est un vieux symbole de révolution. L’Amour couronnerait donc l’enfant destiné à opérer la révolution, le fils de Louis XVI et Françoise Boze. Il est accompagné d’un chien tenant un flambeau, qui par là-même paraît être ici un symbole de fidélité. L’Amour représenterait donc le fils de Marie-Antoinette qui tient à montrer que ce n’est pas lui qui est issu de l’adultère. Les ciseaux qu’il tient font peser une menace sur la vie du fils de Françoise Boze. Cela justifiait d’autant mieux la simulation de sa mort le 4 juin 1789, il était nécessaire de le mettre à l’abri. Dès lors, on peut se demander de quand date cette gravure. Il est possible qu’elle soit de peu antérieure au 4 juin 1789 et qu’elle vise à faire peser la suspicion sur les Autrichiens pour la mort du dauphin. Paroy, qui aurait réalisé la gravure, est un personnage en effet politiquement très ambigu dont on ne sait trop pour le compte de qui il agissait. 


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (19 mai 2026). L’échange du premier dauphin dans la gravure et les menaces pesant sur sa vie. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/168l0


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