En 1790, un certain M. D…. béarnais (ensuite dit être l’abbé Duflos)1, fit paraître un ouvrage en deux volumes relativement étrange intitulé L’Éducation de Henri IV.
Les Amis de Versailles en ont acquis un exemplaire en 2020 et la présentation qu’ils en donnent pose plus de questions qu’elle n’en résout. En effet, l’ouvrage est donné comme destiné à l’éducation de Louis XVII en suivant ce qui est écrit dans l’avertissement de l’ouvrage :
“La naissance d’un de ses petits-fils m’a paru le moment le plus favorable de publier cet ouvrage. Daigne le ciel veiller aussi sur l’éducation d’un enfant si précieux à la France, et inspirer à son auguste père le choix des personnes de son royaume les plus capables, par leur science et leur vertu, de l’élever dignement !2.”
Mais pourquoi parler du moment de la naissance d’un petit-fils d’Henri IV alors que nous sommes en 1790 et que cet enfant est censé être né en 1785 ?
D’autres éléments de l’avertissement nous invitent en fait à regarder vers un autre Louis XVII. L’abbé commence en effet par une référence à l’éducation de Cyrus, ce qui pointait vers l’ambition impériale de Louis XVI, qui n’était pas compatible avec la monarchie constitutionnelle. Il s’attarde ensuite sur sa relation du siège de Metz et précise qu’il a achevé son récit à l’époque de la Saint-Barthélemy. Or, c’était à Metz que se trouvait le fils de Louis XVI et Françoise Boze, et la Saint-Barthélemy était un modèle politique pour Louis XVI, qui rêvait d’une Saint-Barthélemy pour les traîtres.
Le fils de Louis XVI et Françoise, qui avait été mis à la place du dauphin, était supposément mort le 4 juin 1789. En réalité, sa mort n’avait été que simulée afin de pouvoir le mettre à l’abri loin de la cour, où ses jours étaient menacés. Mais à présent que sa mort était inscrite à l’état-civil, il avait aussi besoin de renaître à l’état-civil, et c’est manifestement à cela que fait référence une naissance d’un petit-fils d’Henri IV en 1790. Au demeurant, il a manifestement fait une partie de sa carrière militaire sous le nom d’Antoine Joseph Boze né le 9 décembre 1791,
Le seul Antoine officiellement connu dans la descendance de Joseph Boze et de Françoise était né en 1773. Il devait paraître mûr pour son âge, puisqu’il était né dix ans auparavant, mais ça n’avait pas trop l’air d’inquiéter les gens du XVIIIe siècle. Françoise, née en 1751, s’était faite passer pour Madame de Waldburg-Frohberg née en 1745 et, dans le mémoire de la fée, elle devenait une femme recommandée à Louis XVI par Marie-Josèphe de Saxe, morte en 1767.
Le frontispice de l’ouvrage va dans le même sens.

Et il est à noter que, dans la collection De Vinck, la gravure est classée parmi celles relatives au premier dauphin, et non pas au duc de Normandie, ce qui est significatif.
Elle présente Louis XVI en grand costume royal, ce que l’on retrouve fréquemment dans les gravures orléanistes _ et l’ouvrage paraît bien être orléaniste _ pour matérialiser l’échec des aspirations révolutionnaires du roi et de sa poursuite de la politique d’Henri IV. Malgré cela, Marie-Antoinette dit : “Il prend le bon Henri pour maître et pour modèle”. On supposerait qu’elle parle de l’enfant qu’elle tient sur ses genoux, mais c’est Louis XVI qu’elle regarde et à qui elle montre le buste d’Henri IV. En fait, on retrouve toujours l’idée orléaniste selon laquelle, le seul domaine où Louis XVI aurait réellement poursuivi la politique d’Henri IV, c’est avec ses maîtresses et ses bâtards.
L’ouvrage fourmillait d’allusions contemporaines, comme l’histoire du connétable de Bourbon, dont on a déjà vu que Louis XVI assumait la traîtrise parce que les circonstances la justifiaient. L’auteur raconte que lorsque son précepteur, La Gaucherie, enseigna à Henri la trahison du connétable, il répondit : “Je n’aurais jamais cru un Bourbon capable d’une pareille lâcheté, je le renie pour mon parent (t. I, p. 34-35.)”.

Évidemment, vu le contexte évoqué, l’anecdote visait à pousser le lecteur à associer Louis XVI au connétable et son fils, à Henri IV, laissant penser que c’est de lui-même que ce dernier aurait voulu aller à Metz et changer d’identité, pour mieux renier le nouveau connétable de Bourbon.
La scène fut reprise par Alexandre-Evariste Fragonard pour le Salon de 1824.

Dans ce nouveau contexte, et avec un tableau qui inverse le sens de la gravure d’origine, on peut supposer que les protagonistes à identifier avaient changé. Le tableau cherchait à répondre à la gravure. Le connétable était devenu Louis XVIII, qui mourut pendant le Salon, et La Gaucherie, avec son nez à la Louis XVI, c’était le Henri de la gravure qui avait grandi. Quant au profil d’Henri, il n’est pas sans rappeler celui des enfants du Pharamond élevé sur la pavois de Versailles, tous évoquant le jeune Victor Hugo.
Enfin, le récit du siège de Metz fait à Henri est en effet bien long. On a vu qu’il se justifiait par le fait que le fils de Louis XVI était à Metz, mais l’insistance sur ce siège dans l’ouvrage engagea certainement le roi à élaborer son plan d’origine, qui a échoué à Varennes, autour d’un siège de Metz en juin 1791. Tout en accusant les Autrichiens de l’avoir fait enlever, il aurait ainsi pu impliquer la complicité et la responsabilité du duc d’Orléans.
Le deuxième tome continue à ironiser sur Louis XVI en s’ouvrant sur l’histoire du roi Agésilas de Sparte, sujet qui était au cœur de la guerre entre les deux cousins. Petit et boîteux, Agésilas avait usurpé le trône à son frère aîné, ce qui rappelait à nouveau David. Il devenait néanmoins un roi modèle, combattant victorieux contre le roi de Perse qui semblait paradoxalement incarner tout ce à quoi Louis XVI aspirait face à une vie à Lacédémone dépeinte comme assez peu reluisante. Bref, le duc d’Orléans reprochait à son cousin de n’avoir que Sparte à la bouche sans vouloir s’avouer que, en réalité, il voulait être roi de Perse (t. II, p. 1-11.). Dans les faits, s’il voulait suivre le modèle spartiate, lui disait-il, il convenait de prendre modèle sur Agésilas, de renoncer aux rêves d’empire, de cesser d’aller combattre jusqu’en Perse et de rentrer à Sparte.
- M. D.., c’était aussi le nom de l’auteur de la brochure mystérieuse sur le Salon de 1791 et l’usage de cette initiale voulait renvoyer vers David. [↩]
- L’Education de Henri IV, 1790 t. I, p. VII-VIII. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (24 mai 2026). “L’Education de Henri IV” ou la renaissance du premier dauphin en 1790. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169nt
