Jeannot face à Louis XVI : une guerre scatologique

Le 11 juin 1779, qui marquait l’anniversaire du sacre de Louis XVI, fut introduit sur le théâtre parisien de Louis de Lécluze, appartenant au cercle de Voltaire, une nouvelle pièce poissarde intitulée Les Battus paient l’amende. Elle était l’œuvre de D’Orvigny, qui passait pour être un fils naturel de Louis XV. Elle connut un grand succès populaire et consacra son personnage principal, Jeannot, ainsi que le comédien qui l’incarnait, Volange1.

La pièce suivait de près la signature de la Paix de Teschen, le 13 mai précédent, qui mécontentait Joseph II, Marie-Antoinette et le baron de Breteuil, ce dernier écrivant notamment ; “il était plus difficile de trouver un plus affreux endroit pour un congrès2.” et comme elle réunissait, entre les amis de Voltaire et la prétendue descendance de Louis XV, tout ce qu’il y avait de plus hostile à Louis XVI, elle apparaît aussi comme une réponse à cette paix. 

Jeannot, travaillant pour un fripier, se promène continuellement avec une lanterne, ce qui en fait une espèce de caricature de Diogène. Il est une sorte d’incarnation comique des Lumières. Il emploie un langage maladroit, dont l’intérêt est de produire des tournures équivoques qu’on appellera des janotismes, et il finit par se faire berner et à devoir se dépouiller pour éviter la prison. Sa principale action d’éclat dans la pièce est de recevoir le contenu d’un vase de nuit que verse sur lui le savetier Simon, père de Suzon qu’il courtise. Incrédule, il passe un moment à se demander : “C’en est ?”, formule qui deviendra à la mode. C’est évidemment là que résidait tout l’intérêt de placer la première un 11 juin, le sacre de Jeannot par Simon et ses immondices remplaçant celui de Louis XVI et le saint chrême. 

La manufacture de Sèvres en fit un biscuit et les Mémoires secrets, pour bien situer qui se trouvait derrière Jeannot, écrivirent : “la reine en a pris plusieurs pour distribuer à ses favoris et favorites3.”.

Josse-François-Joseph Lerich, Jeannot, porcelaine de Sèvres, 1779, Musée de la Révolution française, Vizille, Wikimédia Commons.

Nombre d’objets décorés de la figure de Jeannot suivirent. On trouve notamment un jeu de l’oie dont les cases représentent les personnages du théâtre des Variétés Amusantes de Lécluze. Les coins s’ornent de représentations de Volange. Suivre le lien pour accéder à l’original

Vallet, Le Nouveau jeu des Variétés Amusantes, estampe, sans date, BNF/Gallica, De Vinck 886.

Un coin montre l’origine de Jeannot avec le titre : “Son origine fut une grelot de Momus”. 

On y voit Volange avec son bonnet rouge, qui semble préfigurer les sans-culottes, représenté dans un cadre orné de feuilles de chêne, à la connotation sexuelle comme on l’a déjà vu. Il a le regard en l’air, fixé vers sa lanterne que lui présente un Amour. Devant lui, la scène de sa naissance rappelle le tableau de la fausse paix de Hallé. Il s’agit donc d’une nouvelle naissance symbolique de Louis XVI, mais sous la forme d’une blague. Il sort de la marotte de Momus, le dieu de la raillerie, et est reçu dans un pot de chambre, tenu par un Génie ailé et une femme nue accompagnée d’un âne. 

Le deuxième coin présentait le triomphe de Volange avec le titre “Son triomphe embaumait de Paris jusqu’à Rome.”

On y voit Volange brandissant son bonnet rouge comme un bonnet de la liberté, avec sa lanterne dans l’autre main. Il est debout sur une voiture de vidange et est suivi par des personnages qui brandissent des perruques. Il s’agit manifestement d’une référence à une autre pièce de D’orvigny, Chacun son métier, les champs sont bien gardés, dans laquelle joua Volange à partir du 18 novembre 1780. Il s’agit d’une relecture du Bourgeois gentilhomme dans laquelle un commerçant se met à vouloir donner des spectacles, presse exagérément les artistes pour qu’ils se plient à sa volonté, emploie les gens à tort et à travers et finit par tout faire échouer par ses inconséquences. Ses spectacles n’ont pas besoin de comédiens car un certain Cataugan, gascon, lui explique qu’il suffit, pour interpréter un rôle, de mettre la perruque appropriée et qu’il en a pour tous les états. On peut y voir une caricature de Louis XVI et de sa frénésie de spectacles depuis qu’il avait récupéré Grétry à son service. Quant à la référence à Rome, c’est bien évidemment une allusion au projet d’empire de Louis XVI. 

Le troisième coin montre un ballon avec le titre : “Aucun ballon n’était si haut que ce grand homme”. 

N’ayant plus vraiment de rapport avec Volange, l’image nous montre surtout que celui-ci n ‘est qu’un prétexte et qu’il s’agit plutôt de railler les velléités révolutionnaires de Louis XVI, comparables à la folie du voyage dans la lune de Cyrano, les ballons étant l’une des illustrations de cette folie. 

Le dernier coin n’a pas non plus de rapport direct avec Jeannot puisqu’il s’agit surtout de présenter des âneries sous le titre : “Dans ses jeux, il semblait vouloir braver Comus”, le dieu de la joie. 

 On y voit des personnages s’amusant devant l’école d’Asnières, avec laquelle on peut mettre en rapport les Mémoires de l’Académie d’Asnières, publiés en 1783, qui n’ont d’autre ambition que de mettre en avant des âneries. L’école est ornée d’une tête d’âne et on voit à la fenêtre son directeur, Don Butord. 

Joseph de Maistre s’est montré assez affligé par le niveau de la critique autrichienne à travers Jeannot, et surtout du succès qu’elle rencontrait, lorsqu’il écrit, dans une lettre du 28 mars 1783 : “J’espère cependant que les beautés transcendantes de Jeannot vous frapperont. Voudriez-vous démentir Paris, la capitale de la France et du goût ? […] Voyez, Monsieur, s’il vous serait permis, en conscience, de n’être pas ravi. Il est bien vrai que les Parisiens, que je vous donne là pour modèle, ont sifflé Athalie, Phèdre et le Misanthrope. Mais c’est ceux d’autrefois qui n’avaient, comme tout le monde sait, ni le goût, ni la sagesse de ceux d’à présent4“.

Ce Nouveau jeu des Variétés Amusantes est probablement assez tardif et une intrigue a peut-être conduit les directeurs du théâtre à être dépossédés de leur privilège en septembre 17845. Louis XVI n’avait évidemment pas vraiment goûté la réinterprétation du tableau de Hallé et c’est son fils, Jean Noël Hallé, qui présenta devant la Société Royale de Médecine, dès le 28 septembre 1784, ses Recherches sur la nature et les effets du méphitisme des fosses d’aisancepubliées en 1785.

Il s’ensuivit une polémique avec Janin de Combe-Blanche qui accusait Hallé en des termes montrant qu’il s’agissait de bien plus qu’une discussion sur les fosses d’aisance. Il citait notamment Milton : “un ennemi trahit souvent la vérité, il dit, il se dédit, il feint, il biaise, il déguises les choses6.” Les fosses d’aisance devenaient un affrontement entre Louis XVI et Breteuil, auquel le roi reprochait d’être derrière Jeannot avec la reine. Le Secrétaire d’Etat à la Maison du roi finit par s’en sortir en confiant à son protégé, Viot de Fonteny, la création d’une pompe antiméphitique, mais il fut lui aussi contesté et l’affaire dura jusqu’en 17887.

C’est dans ce contexte également que l’on peut situer les derniers travaux effectués pour Louis XVI à Versailles à partir de juin 1788 : des toilettes de luxe sous la forme du cabinet de garde-robe. Le décor richement sculpté est un hymne au bon gouvernement guidé par l’amour et il est surtout destiné à accueillir des toilettes à l’anglaise, signe que le bon gouvernement repose d’abord sur l’évacuation des excréments (anglais et autrichiens) de manière hygiénique, afin d’éviter de se retrouver Jeannot. Les références à l’amour sont sans doute aussi une réponse à L’Histoire véritable de Jeanne de Saint-Rémy, publiée en 1786, qui cherchait à discréditer la principale protagoniste de l’affaire du collier de la reine, la comtesse de La Motte. Françoise Boze, la maîtresse du roi, ayant été introduite à la cour sous le nom de Dupont de La Motte, Breteuil avait cherché à les confondre et c’est manifestement aussi ce que cherche à faire cette “histoire véritable” en relatant les amours de Jeanne avec le comte de La Motte, dépeint comme un véritable Jeannot : “Partout où Mademoiselle de Valois était seule, le gendarme de La Motte allait l’y chercher ; il épiait les moments, il la poursuivait… jusques à la garde-robe. Le siège peu commode de ce cabinet, qui ne fut jamais destiné à flatter l’odorat, fut l’autel sur lequel ils sacrifièrent ensemble, pour la première fois, à Vénus8.”

Enfin, Les Battus paient l’amende a certainement profité à l’ascension d’un autre personnage, le cordonnier Antoine Simon, qui se trouvait presque être l’incarnation de son homonyme de la pièce dans la vraie vie. C’est sans doute un élément qu’il faut prendre en compte pour analyser les récits faits sur le vrai Simon, qui mêlent manifestement des références à la pièce, Et si, comme certains éléments peuvent le laisser penser, c’est Louis XVI qui voulait qu’on lui confie le duc de Normandie, c’était aussi pour contrer ce qu’il se trouvait contraint de faire dans son testament : le reconnaître comme son fils. Il reconnaissait le fils de Fersen comme le sien, mais pour autant, il n’aurait pas d’autre sacre à attendre que celui du savetier Simon, celui que Marie-Antoinette lui avait souhaité à lui-même.

  1. Son nom inspira vraisemblablement celui de Cécile de Volanges dans Les Liaisons dangereuses []
  2. Lettre de Breteuil à Vergennes citée par Henri-François de Breteuil. Voir « Un premier pas vers la sécurité collective : Teschen– 13 mai 1779 », Alexis Kuger (dir.), « Le Luxe, le goût, la science… », Neuber, orfèvre minéralogiste, à la cour de Saxe, Éditions Monelle Hayot, Saint-Rémy-en-l’Eau, 2012, p. 271-281. []
  3. Mémoires secrets, 30 décembre 1779, t. XIV, 1784, p. 331. []
  4. Lettre à M. de Rubat citée dans François Descotes, Joseph de Maistre pendant la Révolution, Tours, 1895, p. 54. []
  5. Voir Nadine Audoubert, Un comédien nommé Volange, 1756-1808, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 171. []
  6. Jean Janin de Combe-Blanche, Réplique au docteur M. Hallé, 1785, p. 2. []
  7. Voir Jean Bouchary, Les compagnies financières à Paris à la fin du XVIIIe siècle. Les compagnies d’assurances. La compagnie des illuminations de Paris et autres villes. La compagnie des carrosses de place Perreau. La compagnie du ventilateur et la compagnie des pompes antiméphitiques. Les compagnies de blanchisserie., Paris, Librairie des Sciences politiques et sociales, 1942, t. III, p. 97-103. []
  8. Histoire véritable de Jeanne de Saint-Rémy, Villefranche, 1786, p. 34-35. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (27 mai 2026). Jeannot face à Louis XVI : une guerre scatologique. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16a8a


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