Pizarre, ou la conquête du Pérou de Candeille : un opéra orléaniste source d’inspiration pour Beethoven

En dépit du succès de la Cora de Naumann dans le Nord de l’Europe (Suède, Allemagne et Danemark) et de ses diverses adaptations italiennes, l’opéra n’était pas traduit en français. Cette situation résultait probablement de la volonté de Louis XVI lui-même, qui voulait ainsi laisser penser que ce sont les Autrichiens qui dictaient leur volonté sur la scène et qu’on ne pouvait parler de sacrifice que s’il s’agissait de Marie-Antoinette, à travers le sacrifice d’Iphigénie dans les opéras de Glück.

Un appareil critique en contradiction avec l’oeuvre

Le 3 mai 1785 eut lieu la première d’un opéra orléaniste, Pizarre ou la conquête du Pérou, composé par Joseph Candeille, qui montra toutefois que Cora n’était pas ignoré en France, 

Le livret de l’œuvre, dont l’auteur est resté inconnu, s’ouvre par un “Avis de l’éditeur” dans lequel l’auteur s’excuse de présenter le cruel Pizarre sous la forme d’un amoureux. Il l’explique en disant qu’il “est de fait qu’une fille, ou parente de l’Empereur, lui inspira une passion qui fut d’une assez longue durée pour qu’il en ait eu deux enfants (p. III.).” Tant de souci de la vérité historique _ qui n’était pas le fort des Orléans comme le leur reprochait Louis XVI_ n’était assurément pas gratuit. Il se trouve qu’au moment de l’édition du livret, Louis XVI avait en effet eu deux enfants de Françoise Boze. C’était donc un moyen d’exprimer d’emblée que c’est à lui que l’auteur identifiait Pizarre.

Suivait un “Précis de l’histoire” qui rendait les choses encore plus claires : 

“Trois hommes, nés dans l’obscurité, entreprirent de renverser à leurs frais un trône qui subsistait avec gloire depuis plusieurs siècles. François Pizarre, le plus connu de tous, était fils naturel d’un gentilhomme d’Estremadoure (p. V.).”

Les trois hommes étaient Louis XVI et ses frères, qui voulaient faire la révolution. Ils étaient nés dans l’obscurité parce qu’ils auraient dû, selon les Orléans, laisser la place à David, leur aîné. En précisant que Pizarre était un fils naturel, l’auteur renchérissait sur les rumeurs au sujet de la bâtardise de Louis XVI que Cora s’efforçait de lever. 

On retrouve ensuite toutes les critiques habituelles des Orléans sur Louis XVI, et notamment le fait que la guerre d’indépendance américaine et sa soif de conquête du monde seraient mues par un désir de compenser sa naissance douteuse. L’histoire de la conquête du Pérou par Pizarre est déroulée à la suite. Évitant de tomber dans le travers de Marmontel avec ses Incas, l’auteur souligne que le fanatisme n’était pas seul en cause dans l’ambition espagnole et que l’or était une puissante motivation (p. X.). 

Le récit s’achève par le “carnage affreux” fait par les Espagnols : “Pizarre, lui-même, s’avança vers l’Empereur, fit tuer par son infanterie, tout ce qui environnait le trône, fit le monarque prisonnier, et poursuivit le reste de la journée, ce qui avait échappé au glaive de ses soldats (p. X-XI.).” Et de la même manière que L’Education de Henri IV, autre ouvrage orléaniste, avait inspiré le projet de siège de Metz qui ne put pas avoir lieu en 1791, il semble assez clair que le massacre de Pizarre a inspiré la trame du 10 août 1792, toujours dans l’intention de faire croire que la Révolution était aux mains des orléanistes. 

Mais ce qui est surtout intéressant dans ce récit historique, c’est qu’on se demande ce qu’il fait là parce que l’opéra s’en démarque en tous points. L’intention était d’abord humoristique en rebondissant sur le reproche fait par Louis XVI : en effet, les Orléans se contrefichent de la vérité historique, mais le but était surtout de mettre l’accent sur les contradictions de Louis XVI (qui veut qu’on le dise impuissant tout en ayant une maîtresse ou faire la révolution tout en refusant de reconnaître que c’est lui qui la fait). L’affaire de la harpie, dans les suites de l’expédition du Pérou, les avait particulièrement mises en valeur. 

La fausse opposition des deux corps du roi

L’opéra, en miroir de Cora, s’ouvre sur une scène devant un autel. Chez Naumann, Cora se sacrifiait en devenant prêtresse du Soleil et en renonçant à son amour pour Alonzo, chez Candeille, Alzire et Zamore se marient et tout semble débuter sous de bons auspices. Candeille introduit aussi un Alonzo, en référence à Cora, mais qui joue un rôle parfaitement insignifiant.

Les noms des personnages sont inspirés de la pièce de Voltaire de 1736, Alzire ou le Américains, dans laquelle il y avait deux rois, Zamore en était un. Pizarre reprend l’idée des deux rois mais pour la décliner sous la forme des deux corps du roi. En outre, depuis la comtesse Du Barry, Zamore était aussi surtout devenu un esclave. Le Zamore de Candeille est donc ce roi esclave de la nouvelle Du Barry, c’est-à-dire Marie-Antoinette, comme Louis XVI aimait à se représenter. 

Le mariage avec Alzire représente la proposition que l’on faisait alors à Louis XVI : pour ne plus être l’esclave de Marie-Antoinette, il pouvait abdiquer, devenir protestant et épouser Françoise Boze puisque tel était son désir. En juin 1784, Marie-Antoinette avait déjà fait jouer Le Dormeur éveillé à Trianon, pendant le séjour de Gustave III. L’œuvre cherchait déjà à pousser Louis XVI à l’abdication, ce qui lui avait extrêmement déplu1

De manière tout à fait incongrue, destinée à créer un effet comique, Pizarre devient amoureux à peine a-t-il posé le pied en Amérique, ce qu’il confie à l’insignifiant Alonzo (II, 3.). Il s’agissait là de moquer Louis XVI en nouvel Hercule auprès d’Omphale, qui lançait des guerres puis s’en allait conter fleurette. 

Mais la question qui se pose c’est : si Pizarre, en représentant Louis XVI en roi doté de toute sa puissance, n’est qu’un double de Zamore, Louis XVI esclave de son mariage autrichien, et qu’ils sont tous les deux amoureux d’Alzire, pourquoi y a-t-il une intrigue ? 

La scène 2 de l’acte III semble répondre à cette énigme. Le fait est qu’il y a en réalité quelque chose de plus fort que l’amour pour Louis XVI, et cette réalité, c’est l’empire. Abdiquer et se marier avec Françoise, c’est renoncer à l’empire, ce que l’auteur présente sous la forme d’un Pizarre dispensateur des grâces aux princes du monde : 

“Je puis vous replacer au rang de vos ayeux, 

Inca, d’un roi puissant que l’Europe révère

Soyez l’ami, le tributaire. 

Je fais tomber les fers des mains de vos sujets ; 

Et vous pourrez, au sein d’une tranquille paix, 

Rendre heureux votre peuple, affermir votre empire.”, dit Pizarre à Atabaliba.

C’est l’obstination de Pizarre qui finit par avoir raison de la vérité historique énoncée en tête de l’ouvrage. En effet, ce ne sont plus les Espagnols qui s’apprêtent à commettre des violences, mais les Incas qui veulent faire une révolution, menée par Zamore, parce que Pizarre veut lui prendre son Alzire (V, 2.). 

Pour le duc d’Orléans, qui avait une place confortable de spectateur, les choses étaient simples : Louis XVI abdiquait, David prenait sa place, c’en était fini de l’alliance autrichienne, la Révolution était faite. Alors si Louis XVI voulait vraiment la révolution, pourquoi n’abdiquait-il pas ? A vrai dire, cette vision est assez déroutante dans sa naïveté et David lui-même, qui ne fit jamais trop d’efforts réels pour s’asseoir sur le trône de Louis XVI, doutait manifestement fortement qu’il puisse réaliser une révolution aussi simplement. Mais peut-être n’exprimait-il pas ses craintes aussi clairement auprès d’Orléans.

C’est finalement Alzire, qui en prenant pitié de Pizarre, empêchait la révolution des Incas (V, 3), ce en quoi d’Orléans interrogeait les velléités révolutionnaires de Françoise Boze, qui semblait plus intéressée par un amant roi que par un simple particulier. Cependant, en constatant les réticences de Louis XVI, de Françoise et l’enthousiasme modéré de David face à ses idées simplistes, d’Orléans ne les remettait jamais en cause. Tout le monde était guidé par une ambition personnelle, sauf lui. 

L’opéra s’achevait, de façon volontairement peu crédible, par un Pizarre rendant Alzire à Zamore et prétendant apporter, on ne sait comment, “un culte, et des arts, et des lois” aux Incas (V, 3).

Le fait que le texte ait servi d’inspiration pour le 10 août montre assez combien Louis XVI l’avait peu apprécié et qu’il lui avait laissé une impression durable. 

Pour la fête de la Fédération, il chargea également Candeille de composer un Te Deum, manière de signifier que, le 14 juillet 1790, c’était la Révolution pacifique et si peu révolutionnaire de son Pizarre qui était en train de gagner2.

De Pizarre à Don Pizarro dans Fidelio

Enfin, puisque le texte anticipait le 10 août, un autre opéra, qui en racontait les suites, s’en inspira. On retrouve en effet Pizarro en gouverneur d’une prison d’État dans Léonore, devenu ensuite Fidelio, de Beethoven. Le livret s’inspirait d’un texte de Bouilly, pseudonyme qui avait été auparavant utilisé par Louis XVI et Françoise Boze parce qu’il était manifestement la contraction de Boze et Louis, mais on peut surtout y voir une inversion de Cora, c’est la femme qui devient un homme, pour répondre à Pizarre

En Léonore/Fidelio, Françoise montrait que ce n’était pas parce qu’elle préférait le roi à l’homme qu’elle ne l’avait pas encouragé à abdiquer. 

Le livret de Beethoven rebondissait sur des passages de Pizarre qui anticipaient ce qui s’est passé au Temple, notamment sur les paroles de Pizarre à l’égard de Zamore  : 

“Soldats, qu’on le charge de chaînes ; 

Qu’on prépare pour lui le plus honteux trépas (III, 4).”

et sur les paroles d’Alzire : 

“Abjure un projet téméraire, 

Qui t’expose à d’indignes fers. 

Fuyons aux bornes de la terre, 

Pénétrons au fond des déserts . 

L’amour, sous un ciel moins contraire, 

S’offre à nous, exempt de revers (IV, 3.).”

Un renoncement à l’empire pour épouser Françoise avant un départ en Amérique étant alors devenue la seule alternative à la guillotine laissée à Louis XVI par Pitt3.

  1. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 235. []
  2. Le Courrier de Paris dans les provinces, 25 juin 1790, p. 329-331. []
  3. L’Intrigant, op. cit., p. 440-441. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (2 juin 2026). Pizarre, ou la conquête du Pérou de Candeille : un opéra orléaniste source d’inspiration pour Beethoven. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16beh


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