L’Heureux jour de la France ou le sacre d’une Marie-Antoinette galante

Une estampe précédant le sacre du 11 juin 1775 avait déjà prévenu, le clergé voulait sacrer Louis XVI pour pouvoir le faire cocu, et c’est la même idée qui est véhiculée dans une estampe qui parut pour commémorer le sacre d’après Jean-Baptiste Huet, peintre réputé pour ses ornements, ses représentations d’animaux et ses scènes galantes. Il s’agit bien en effet de présenter Louis XVI comme un ornement, de montrer des animaux et une reine galante. 

Jean-Baptiste Huet, Alexandre Briceau, Louis XVI Couronné à Reims Le 11 juin 1775. L’Heureux Jour – de la France, estampe en couleur, 1775, BNF/Gallica, De Vinck 134.

L’estampe est allégorique et elle peut donc inviter aux ambiguïtés mais elles ne sont peut-être pas assez ambiguës et la presse se montre embarrassée. On lit ainsi dans le Journal des Beaux-Arts et des Sciences

“Sur un char de triomphe, que traînent un lion et un agneau, précédé de deux femmes représentant la France et l’Autriche, sont le roi et la reine, vers qui les Génies des arts, à genoux, tendent les mains. 

Dans un coin est la naïade de la rivière de Vesle ; la Renommée avec ses deux trompettes vole au-dessus et un peu en avant du char que suivent les trois Grâces. On voit au loin les tours de l’église de Reims. Cette estampe, d’ailleurs bien exécutée, a le défaut de la plupart des sujets allégoriques. L’Heureux jour de la France est sans doute celui où le roi est sacré, parce qu’avant Louis X, on regardait le jour où se faisait cette cérémonie, comme celui auquel le roi était investi de sa puissance. Cependant, excepté les tours de la cathédrale de Reims, qu’il faut encore deviner, rien ne désigne ce jour ; la naïade peut tout aussi bien être celle de la Vesle, que de toute autre rivière. A quelle intention les Génies des arts, à genoux, tendent-ils les mains vers le roi et la reine ? Est-ce en signe de prière ? Est-ce pour leur marquer leur empressement et leur zèle ? La Renommée et les Grâces peuvent également figurer dans un autre évènement, et ce règne en promet beaucoup plus que dans celui du sacre. Ainsi il n’y a presque rien qui laisse l’allégorie sans équivoque. Quand, dans le tableau de la naissance de Louis XIII, Rubens met dans le ciel le char du Soleil à une certaine hauteur, et le signe du zodiaque qui répond au mois où ce roi est né ; quand Marie de Médicis remet aux mains de son fils un gouvernail, personne n’est embarrassé pour trouver ce que cela signifie. La justesse des rapports fait en même temps la clarté et la beauté de l’allégorie1“.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que l’article se réfère à  Rubens pour donner des exemples d’œuvres non-équivoques. Cependant, ce qu’il dit est mensonger. Ainsi, il prétend que, dans le tableau sur la naissance de Louis XIII, on voit le signe du zodiaque du roi à côté du char du Soleil, ce qui est faux. On ne voit pas plus la reine qui remet aux mains de son fils un gouvernail dans le tableau sur la fin de la régence puisqu’elle tend la main, comme si elle essayait de récupérer le gouvernail. Ce que le journaliste signifie là, c’est que l’allégorie de la gravure est en réalité extrêmement claire et qu’il est obligé de mentir pour pouvoir en donner une description acceptable. Il le montre en mentant explicitement sur le cycle de la vie de Marie de Médicis par Rubens. La référence à Rubens est également choisie à dessein, par rapport à des problématiques du règne de Louis XVI. Ainsi, le tableau de la naissance de Louis XIII entretient l’ambiguïté quant à l’identité du père du roi, qui n’est pas représenté. Il le fait par sécurité, parce qu’on préférait que Louis XIII soit le fils de n’importe quel catholique plutôt que de ce dangereux Bourbon protestant qu’il avait fallu assassiner. Au XVIIIe siècle, le rappel de l’exemple de Louis XIII permettait de répondre aux rumeurs concernant le véritable père de Louis XVI : on avait prétendu que Louis XIII était un bâtard pour des raisons politiques, d’autres raisons politiques conduisaient désormais à prétendre que Louis XVI en était un aussi mais dans les deux cas, on savait que c’était un mensonge. Quant à la question du gouvernail, on la retrouve traitée dans la gravure de la même manière que chez Rubens. Louis XVI en tient un qu’il essaye d’éloigner d’une Marie-Antoinette qui prend toute la place et étend une main vers ce gouvernail dans un geste qu’elle veut faire paraître affectueux. 

Ce qui est très clair dans cette gravure, c’est que c’est Marie-Antoinette qui paraît avoir été sacrée. Elle est au centre de la composition, la tête face au spectateur alors que Louis XVI détourne la sienne. Elle se trouve sur un étrange char de triomphe, tiré par deux animaux représentant le roi : l’agneau du sacrifice, qui essaye de se cacher, et un petit lion, le signe astrologique de Louis XVI. Le roi regarde Mars mais celui-ci ne lui est pas d’un grand secours tant il paraît entravé, coincé derrière une France toute vouée à la galanterie avec sa couronne et son bouquet de roses. Le char avance aussi sur un tapis de roses, On voit encore un petit Amour qui tient deux torches enflammées, en écho aux deux trompettes de la Renommée, comme s’il y avait deux hommes dans la vie de la reine,  Enfin, si Louis XVI tient un gouvernail, la naïade censée représenter la Vesle en tient un aussi  et elle se présente surtout sous l’aspect d’une fille galante, avatar de la reine. 

Les trois Génies des arts, rappelant Louis XVI et ses frères, semblent quant à eux tendre les bras pour tenter d’arrêter le char. 

  1. Journal des Beaux-Arts et des Sciences, 1775, premier supplément, p. 346-348. Le journal était dédié au comte d’Artois qui passait pour être l’amant de la reine. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (14 juin 2026). L’Heureux jour de la France ou le sacre d’une Marie-Antoinette galante. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16e8h


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