On a vu que selon Davy de Chavigné, il y avait un plan pour que la noblesse, soutenant le parti autrichien de la cour, fasse adopter une constitution, qui avait déjà été préparée par elle, aux États généraux. Elle comptait l’imposer par le vote par ordre. Cependant, le vote par ordre était contesté et on réclamait le vote par tête. Le Tiers état faisant bande à part, il était nécessaire, pour servir le plan de la noblesse, de le récupérer. C’est le rôle qui aurait été dévolu à Sieyès en proposant la création d’une Assemblée nationale aboutissant au serment du 17 juin. C’est à cette assemblée, habilement guidée par des agents doubles comme Sieyès, qu’on aurait fait adopter la constitution toute prête. La manœuvre aurait pu devenir nécessaire après la parution de la gravure de Monsieur sur le Monument à la gloire de Louis XVI qui avait été annoncée le 12 juin 1789. Elle cherchait en effet à présenter les États généraux comme un guet-apens autrichien précédant une Saint-Barthélemy des patriotes.
Une autre gravure doit être mise en relation avec tout cela. Elle présente la journée du 17 juin, pendant laquelle les États généraux se sont constitués en Assemblée nationale, comme le résultat d’un serment fait sur le modèle du Serment des Horaces. Elle cherche surtout, par là, à attribuer la manœuvre aux orléanistes.

Les députés présents, le Tiers état et quelques membres du clergé, ont certes prêté le serment suivant : “Nous jurons à Dieu, au roi et à la patrie de remplir avec fidélité les fonctions dont nous sommes chargés”. C’est ce que proclame le Génie de la Renommée, mais l’idée était surtout de dire que tout cela n’avait rien de spontané et que tout avait été organisé, mais par qui ?
Le premier indice, c’est le jour choisi : le 17 juin, anniversaire de Françoise Boze, la maîtresse de Louis XVI. Et c’est apparemment elle qu’il faut reconnaître dans la figure de Minerve qui prête serment. On remarque qu’elle regarde en arrière, comme si elle cherchait à recevoir des instructions des petits Génies des arts assis derrière. Il s’agit d’une représentation habituelle de Louis XVI et de ses frères. Un quatrième de ces Génies est en partie dissimulé par Apollon et représente certainement le quatrième frère caché, David.
Et il est vrai qu’on prêtait alors une certaine influence à Françoise sur les députés. Elle tenait une sorte de salon à Versailles, dans un appartement proche de celui où se retrouvaient les députés de Marseille. Ils rendaient visite à Joseph Boze, dans son appartement au château, pour se faire tirer le portrait, mais ils allaient surtout rendre visite à Françoise, comme en témoigne le faiseur de bas Martin d’Avignon qui la visita au mois d’août : “Cette belle femme nous reçut en patriotes et nous permit de l’embrasser. Nous ne jouîmes qu’une demi-heure de plaisir de sa conversation1“.
Mais au centre de la prestation de serment de la gravure, on retrouve surtout Mercure, qui paraît en être le meneur et impose sa volonté à un timide Apollon. On pourrait voir en ce Mercure une représentation du duc d’Orléans, vecteur de la politique anglaise qui place la liberté du Commerce au-dessus de tout. Apollon serait David, d’où le fait qu’il cache son autre avatar en forme de petit Génie, instrumentalisé par Orléans comme il l’avait été auparavant par le comte d’Artois, pour mener sa révolution anglaise.
Néanmoins, tout cela paraît se faire au nom du roi, avec le globe fleurdelisé qui irradie toute la pièce de lumière. Ce globe se trouve au milieu de multiple dossiers portant les noms des provinces du royaume. Mais la disposition est étrange. Si le globe fleurdelisé occupe la position du père chez les Horaces, et se trouve donc dans le rôle de celui qui donne les armes, on a plutôt l’impression qu’il s’agit d’un autodafé sur un autel. Et de fait, en se proclamant Assemblée nationale, les États généraux semblaient enterrer le projet politique de Louis XVI, projet fédéraliste qui prévoyait la constitution de petites républiques. Dans ce contexte, le serment du 17 juin fait figure de tentative d’empêcher la partition du royaume en petites républiques en proclamant un dessein patriotique et politique national par la voie de la démocratie représentative.
Au premier plan, dans le coin inférieur droit, les petits Génies sont censés, d’après le commentaire, représenter : “toutes les parties de l’administration qui sont dans l’abattement : l’Abondance, la Gloire des Princes, l’Agriculture, le Commerce, la Navigation, la Justice, les Arts et autres”, mais on remarque qu’ils ont l’air désabusé et qu’ils ne sont pas touchés par les rayons. Surtout, on voit un Génie couronné qui tient un obélisque, symbole de puissance représentant généralement le roi, qui a l’air tout aussi désespéré et qui tente en vain de consoler un autre Génie tenant une corne d’abondance vide. Pire, dans le coin inférieur gauche, trois autres Génies censés être malfaisants, sont foudroyés. Or ce nombre renvoie toujours à Louis XVI et ses frères et ce qui semble être jugé malfaisant, ce sont leurs velléités révolutionnaires.
Nous serions donc là face à une estampe se faisant passer pour autrichienne. Face aux accusations présentant les États généraux comme une manœuvre au profit de la noblesse et un guet-apens autrichien, la gravure répond que ce ne sont pas les Autrichiens qui ont pris le contrôle de la Révolution, mais bien le duc d’Orléans et que celui-ci, pour arriver à ses fins, a instrumentalisé David et compte faire croire que tout cela se fait au nom de Louis XVI et de sa maîtresse. Celle-ci les a en effet rejoints, en faisant mine d’être brouillée avec le roi, mais sa volonté est de tenter de s’interférer pour représenter la véritable pensée de Louis XVI.
En réalité, aussi bien la gravure de Monsiau que celle-ci paraissent émaner du cercle de Louis XVI. Le roi essayait simplement d’imposer ses vues en divisant pour mieux régner. Le but était de créer une opposition fictive entre un parti autrichien, mené par Marie-Antoinette, et un parti anglais, mené par le duc d’Orléans. Il alimentera cette opposition tout au long de la Révolution jusqu’à ce que les Anglais finissent réellement par en prendre le contrôle.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (15 juin 2026). 17 juin 1789 : le surgissement d’une révolution anglaise pour contrer le guet-apens autrichien. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16e8i