Le comte de Provence et les regalia, une trahison devenue réalité

Le Musée de la Révolution française de Vizille expose un curieux portrait du comte de Provence par Antoine-François Callet. Représenté en costume de l’ordre du Saint-Esprit, il fut exposé au Salon de 1789 en pendant au portrait de Louis XVI en grand costume royal par le même artiste.

Antoine-François Callet, Le comte de Provence en costume de l’ordre du Saint-Esprit, huile sur toile, 1788, Musée du Louvre, dépôt au Musée de la Révolution française de Vizille.

On l’a longtemps confondu avec un portrait de Louis XVI pour une particularité frappante : les regalia sont présentés à côté du prince, comme sur le portrait du roi, et un rayon lumineux descend sur eux. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, une telle représentation pouvait se comprendre dans le contexte du Salon de 1789. Le portrait de Louis XVI en grand costume royal était lui-même subversif, comme on l’a vu, ce qui explique certainement pourquoi, manifestement réalisé en 1781, il n’avait pas été exposé avant le Salon de 1789. 

Ici, la pose de Provence est intéressante parce qu’elle indique la duplicité. Il met en avant sa main droite sur la hanche, position que Louis XVI avait empruntée à Henri IV dans son premier portrait par Duplessis. La main gauche, quant à elle, adopte le geste du portrait du roi par Callet qui était copié du portrait de Louis XV par Van Loo. De face, il se réclame de l’héritage d’Henri IV mais par derrière, il revendique l’héritage de Louis XV, celui qui plaisait à la cour.

Si l’on prend en compte le fait, comme je l’explique dans L’Intrigant, que Louis XVI voulait et soutenait la Révolution, 1789 lui apparaîssait comme une libération. Après la prise de la Bastille, il n’y avait plus à se restreindre dans les peintures que l’on exposait au Salon. Montrer le comte de Provence avec les regalia, c’était mettre au jour les conspirations qui, tout au long du règne, avaient tenté d’exclure Louis XVI, roi jugé trop révolutionnaire, du pouvoir pour le remplacer par son frère. J’évoque notamment la conspiration des pins à mâture, menée par Malesherbes en 1780, qui n’a apparemment dû d’échouer que parce que Provence n’a alors pas voulu prendre la place de son aîné1.

En 1789, Louis XVI cherchait à égarer le public quant aux véritables sentiments de Provence par rapport à ces conspirations. Le tableau de Callet veut apparemment montrer que Provence avait évolué depuis 1780 et qu’il ne dirait certainement plus non. Et de fait survint bientôt la trouble affaire Favras, qui projetait un enlèvement du roi, dans laquelle Provence était impliqué. Louis XVI a semblé croire Provence quand il a nié, mais Provence a cependant trahi son frère, au moment de Varennes, en 1791. Le problème de Louis XVI, on l’a déjà évoqué, c’est qu’il avait l’habitude de placer ses opposants dans des positions où ils n’avaient plus rien à perdre si bien qu’ils finissaient par adopter réellement le rôle qu’il leur avait assigné et se retournaient contre lui. 

Ce portrait doit être mis en relation avec la gravure qu’a réalisée Sergent du frère du roi en 1789. 

Comme souvent chez Sergent, c’est la représentation du bas-relief sous le portrait qui est instructif et il vise à réfuter l’idée selon laquelle Provence et Louis XVI seraient brouillés et que Provence voudrait être roi à sa place pour sauver la monarchie.

Antoine-François Sergent, Monsieur, frère du roi, estampe en couleur, 1789, National Gallery of Art, Washington.

On y voit en effet deux angelots, devenus des représentations usuelles de Louis XVI et de ses frères, lancés dans un transaction. L’un d’eux couronne les armes de France de feuilles de chêne, allusion à l’image de Louis XVI en roi du gland du 17 juillet 1789 et ce faisant, il les passe à un autre angelot qui se trouve au-dessus d’une couronne royale. Le tout est éclairé par un soleil parce que c’est sur ça qu’il faut attirer l’attention : Louis XVI et Provence ne sont pas fâchés, c’est un arrangement. Louis XVI a dit à son frère de réclamer la couronne. Derrière eux, un autre angelot, de dos, joue de la lyre, vraisemblable allusion à David par le truchement du roi David. Sergent explique que, contrairement à ce que Louis XVI laisse penser, ce n’est pas en son nom que se fait la Révolution. A droite, un Pégase descend du ciel, probablement pour apporter les éclairs et le tonnerre de la Révolution. Tout a gauche, un portrait d’Henri IV est partiellement dissimulé derrière un rideau. Ce sont ses idées que la Révolution met en œuvre mais on ne veut pas le dire. Devant se trouve une édition des L’Esprit des lois, ouverte et éclairée par une lampe à huile. qui se présente ainsi comme le principe conducteur de la Révolution. En-dessous, une couronne repose sur une édition de Platon qui repose elle-même sur une édition de Montaigne. On peut y voir l’idée que le véritable principe de la Révolution consiste à couronner le philosophe, c’est-à-dire un Louis XVI qui affirmerait ses véritables idées politiques et n’aurait plus besoin de se parer des apparences du catholicisme, comme Montaigne. Montaigne s’écrivant encore Montagne au XVIIIe siècle, on peut aussi peut-être y voir une allusion à Moïse et au mont Sinaï. Le philosophe-roi serait également prophète et porterait une nouvelle Loi. Une édition de Sénèque est mise en avant devant ces deux livres pour montrer que ce n’est qu’une couverture, comme Sénèque l’avait été pour Néron. Ce Louis XVI paraissant renoncer stoïquement devant l’adversité n’est qu’une comédie qui fait partie de la stratégie générale. 

Seulement, comme on l’a vu, Provence avait apparemment réellement l’intention de trahir Louis XVI. La gravure de Sergent n’a fait que l’aider à couvrir cette trahison.

  1. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 183-186. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (6 mars 2026). Le comte de Provence et les regalia, une trahison devenue réalité. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15tm8


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