L’Erasistrate de David : un tableau qui interroge l’alliance franco-autrichienne

On l’a déjà vu, Jacques-Louis David a très tôt affirmé son opposition à l’alliance franco-autrichienne à travers ses oeuvres. On avait vu notamment comment sa toile pour le concours de l’Académie de 1771, Le Combat de Mars contre Minerve, se révélait être hostile à Marie-Antoinette, ce qui pouvait expliquer qu’il ne l’ait pas remporté. 

En 1774, juste après l’avènement de Louis XVI, il présenta une nouvelle toile au concours. Cette fois-ci, le thème était : Érasistrate découvre que la cause de la maladie d’Antiochus est son amour pour Stratonice, A priori, ce thème était moins centré sur l’alliance mais, à y regarder de plus près, pas tant que ça. En effet, il faut prendre en considération le fait que l’on se demandait si la stérilité du couple du nouveau roi était due au fait que ce dernier était devenu impuissant par maladie. à force de trop se masturber, selon les théories du médecin suisse Tissot1. Or Erasistrate découvrait que la cause de la maladie d’Antiochus était son amour pour Stratonice, sa belle-mère.  En d’autres termes, si Louis XVI était Antiochus, il était malade parce qu’il était amoureux de Marie-Thérèse, et pas de sa fille. C’est David qui remporta la mise cette fois-ci. 

Jacques-Louis David, Erasistrate et Stratonice, huile sur toile, 1774, Beaux-Arts de Paris, Wikimedia Commons.

 

A première vue, il y a une chose très claire chez David : c’est le geste d’Erasistrate qui pointe sans ambiguïté vers Stratonice, et on peut en déduire que c’est sa belle-mère, donc Marie-Thérèse et l’alliance autrichienne, qui rendent Louis XVI malade. Mais la toile nous invite à reconsidérer la situation géopolitique et elle pose beaucoup de questions. 

D’une part, Erasistrate est couvert de rouge, on peut donc le voir comme une représentation de l’Angleterre. Ce sont donc les Anglais qui accuseraient l’alliance autrichienne. Mais pourquoi ? Stratonice/Marie-Thérèse, elle, est toute vêtue de blanc, comme les vestales et comme la couleur d’Henri IV. Ce serait donc pour cette raison qu’Antiochus serait amoureux d’elle. Elle représenterait la poursuite du projet politique d’Henri IV. C’est curieux pour l’impératrice d’Autriche.

Derrière elle, on voit une autre figure, agenouillée, qui pointe également Stratonice en lançant un regard interrogateur à Antiochus. Elle a l’air de se dire : “Mais comment ça, c’est d’elle dont tu es amoureux ?”. On peut y reconnaître une représentation de Marie-Antoinette. Elle est vêtue de jaune, la couleur de la trahison, et a les jambes entravées par une étole bleu céleste, le bleu protestant. Elle tient une étoffe rose, qui renvoie à la sexualité à travers l’expression “cueillir la rose”. On peut y voir une allusion au fait qu’elle a été comparée à Vénus dès qu’elle a posé le pied en France et aux accusations qui lui reprochaient de coucher avec LouIs XV et le comte d’Artois dès son mariage

Ce que le tableau et les signes de ce sabotage précoce du mariage de Marie-Antoinette laissent entendre, c’est que ce mariage n’était pas fait pour durer. Dès l’origine, le futur Louis XVI et Marie-Thérèse s’étaient vraisemblablement mis d’accord pour qu’il soit annulé le plus tôt possible, ce qui explique le refus absolu du futur Louis XVI de le consommer. 

Mais pourquoi Marie-Thérèse voulait-elle saboter le mariage de sa propre fille ? Le personnage qui se tient entre Stratonice et Antiochus nous donne peut-être la clé. Sa tête est dans l’ombre, comme s’il se cachait, mais son rôle est prépondérant. Lui aussi est enveloppé d’un manteau rose et on dirait qu’il est en train de vendre Stratonice à Antiochus. Est-ce lui qui a cueilli la rose de Marie-Thérèse ? En d’autres termes, Marie-Thérèse voulait-elle saboter le mariage de sa fille parce qu’elle était une enfant non désirée, issue d’un viol ? La question du viol des princesses fait partie de ces tabous de l’histoire dont une société théoriquement sortie de la morale bourgeoise du XIXe siècle devrait enfin accepter de s’emparer. 

Ajoutons que le tableau aura une postérité puisque, en 1782, Les Liaisons dangereuses se chargeront de raconter la suite des aventures de Louis XVI/Valmont et Marie-Thérèse/Merteuil, les anciens amoureux devenus rivaux. 

 

  1. Je renvoie à mon article : “Le pouvoir des Lumières et l’effroi onaniste : les cas de Christian VII de Danemark et Louis XVI de France”. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (9 mars 2026). L’Erasistrate de David : un tableau qui interroge l’alliance franco-autrichienne. À travers champs. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15u3q


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