La question de la monarchie élective : la bâtardise de Louis XV élevée sur le pavois

Le 25 octobre 1722, Louis XV était sacré à Reims et, quelque temps plus tard parut un livre du sacre à usage populaire. A l’intérieur, on trouvait plusieurs gravures dont l’une, sur deux planches, était intitulée : Sacre du Roy Louis XV Représenté en Armoiries, suivant l’ancien usage d’Elever nos Roys sur le pavois, a leur Intronisation a St Denis après la cérémonie.  On la doit à Jacques Chevillard, le généalogiste du roi. Gérard Sabatier s’est étonné de ce document et l’a commenté en écrivant : 

“Deux planches présentent des armoiries rangées dans des cases, avec chaque fois nom, qualité, fonction au sacre : le gouvernement de Reims, princes étrangers, ducs, maréchaux, évêques, maison du roi, conseilleurs, maîtres des requêtes, secrétaires, valets de chambre, hérauts d’armes… Etonnant document où l’ancienne pratique de l’intronisation par les grands est maintenant assurée par toute la nation mêlée où les gens du roi et les notables intermédiaires sont la majorité1.”

C’est étrange en effet, mais Sabatier n’ose peut-être pas dire assez clairement pourquoi. L’usage d’élever les rois sur le pavois renvoie surtout à un temps où la monarchie  était élective, et c’est le généalogiste du roi lui-même qui renvoie Louis XV à cette ancienne pratique. Le message est clair : la généalogie du roi ne lui permettait pas d’accéder au trône selon les lois fondamentales du royaume et notamment celle de la primogéniture mâle. En d’autres termes, Louis XV était un bâtard et son sacre signifiait un retour à la monarchie élective. Il était le roi d’une coterie, celle des notables qui l’avaient porté au pouvoir et dont les armoiries constituaient le pavois. 

Notons qu’un précédent avait eu lieu en 1647, avec la statue à la gloire de Louis XIV enfant, entre Louis XIII et Anne d’Autriche, par Simon Guillain. Ces statues étaient destinées au Pont-au-Change, tout un programme, et Louis Réau nous dit que Louis XIV y est “dressé comme sur un pavois2.”

C’est certainement cette raison, renforcée par l’attaque précoce sur sa légitimité portée par la gravure de Chevillard, qui conduisit Louis XV à avoir un rapport distant avec le toucher des écrouelles. Dès le sacre, il aurait remplacé la formule “Le roi te touche, Dieu te guérit”, par le subjonctif “Dieu te guérisse3.” A partir de 1739, il prétexta ne plus pouvoir toucher les écrouelles parce qu’il n’était pas en état de grâce. Le risque était grand, en effet, que l’on ait envie de lui présenter des malades qu’il n’aurait pas guéris et qui auraient témoigné contre lui. C’est encore l’excuse qu’il invoqua, en 1769, quand Ferdinand de Parme recommença à le titiller sur le sujet. Il mit fin au débat avec un péremptoire : “Nous avons en ce pays-ci des remèdes pour guérir de cette maladie. Si vous voulez, je vous en enverrai et la manière de l’administrer4.”

En 1757 émerge l’idée d’établir une place royale à Rouen, la ville anglaise, rien moins que sur la place du Vieux-Marché, où Jeanne d’Arc avait été brûlée. La place devait accueillir une statue de Louis XV, “porté sur un bouclier par trois soldats […] manière dont on proclamait nos anciens rois en les élevant sur la pavois.” Elle serait accompagnée de la citation “Si non jus, eveheret amor” (A défaut du droit, l’amour l’élèverait.) et s’élèverait sur un piédestal en tronc de colonne, “la colonne de l’Etat étant brisée, il en renaît de son sein une nouvelle5.” Le projet, on peut s’en douter, n’aboutit pas. On peut supposer que Louis XV se souciait peu d’apparaître comme ayant brisé la “colonne de l’Etat”, c’est-à-dire la filiation royale masculine, et en roi anglais régnant sur les cendres de Jeanne d’Arc. Outre la référence au pavois et à la monarchie élective, la formule latine soulignait bien son illégitimité, “Si non jus”, associée à l’idée que c’est l’Amour (référence à son surnom de Bien-Aimé et à la liaison adultérine de sa mère) qui lui permettait de s’élever hors de sa condition. 

Bien que jamais exécutée, la statue inspira néanmoins des artefacts comme cette intaille à “foudre et caducée” de Jacques Guay.

Jacques Guay, Intaille, 1758, cornaline et or, BNF.

Dans le contexte, il est difficile de ne pas envisager le foudre comme celui qui allume le bûcher de Jeanne d’Arc pour servir le commerce à travers le caducée de Mercure. Le tout s’inscrit dans une pierre rouge, qui fait penser à l’uniforme anglais, dont le nom est associé à la Cornouailles, en France et en Angleterre, et aux cornes du cocu. Le plus grand cocu n’étant en l’occurrence pas Louis XV dans ce cas. 

Assez curieusement, un bronze en modèle réduit a été réalisé de la statue. Il est conforme à la gravure qu’en avait réalisé Charles-Louis-François Le Carpentier. On constate surtout que les trois soldats porteurs du roi ploient sous le poids, comme si Louis XV écrasait l’armée et causait sa perte. Ce bronze est conservé au Louvre et daté de 1772.

Jean-Baptiste II Lemoyne, Louis XV sur le pavois, bronze, date inconnue, Musée du Louvre.

Cependant, il me semble difficile d’être certain de la date. Celle-ci paraît en effet avoir été déduite d’une assertion de Louis Réau6. Or, en appui, il cite le Mercure de France de mars 1777, qui évoque certes le projet de monument à Louis XV et la réalisation d’un bronze, mais qui ne dit rien d’autre7. Réau va même jusqu’à prétendre qu’il y en a deux, celui du Louvre, qu’il date donc de 1772 de façon gratuite, et un de 1766, dans les collections du roi d’Angleterre, à Windsor. Il semble surtout faire preuve là de zèle patriotique. Il cherche à souligner ce que le monument ne montrait peut-être pas assez clairement à son goût : Louis XV était roi d’Angleterre avant d’être roi de France. 

  1. Gérard Sabatier. Le sacre de Louis XV. In: Cahiers Saint Simon, n°45, 2017. Au temps des Lettres Persanes : Les Lumières avant les Lumières ? pp. 97-111.

    www.persee.fr/doc/simon_0409-8846_2017_num_45_1_1784 []

  2. Louis Réau, Une dynastie de sculpteurs au XVIIIe siècle. Les Lemoyne, Paris, 1927, p. 10. []
  3. Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Strasbourg et Paris, 1924, p. 399-401. Il juge “sans valeur” les témoins qui attestent que la formule avait été employée dès le XVIIe siècle, mais le problème de la bâtardise existant également pour Louis XIV, ces témoins étaient au contraire certainement très fiables. C’est dans ce contexte que peut se comprendre l’insistance de Louis XVI à toucher les écrouelles et à faire établir les certificats de guérison mentionnés par Bloch. On trouve même, à l’église Saint-Jacques de Compiègne, un tableau de Louis XVI vénérant les reliques de saint Marcoul, d’où provenait le don de thaumaturgie ce qui, assurément, ne lui ressemblait pas. []
  4. Lettre de Louis XV à Ferdinand de Parme du 29 juillet 1769, Philippe Amiguet, Lettres de Louis XV à l’infant Ferdinand de Parme, Paris, Grasset, 1938, p. 135-136. []
  5. Louis Courajod, Une statue du roi Louis XV exécutée par J.-B. Lemoyne pour la ville de Rouen, 1875, p. 5-6. []
  6. Louis Réau, Les Lemoyne, op. cit. p. 80-81. []
  7. Mercure de France, mars 1777, p. 231. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (19 mars 2026). La question de la monarchie élective : la bâtardise de Louis XV élevée sur le pavois. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15whv


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