Charles-Nicolas Cochin est un graveur et dessinateur issu d’une famille janséniste. Sous Louis XV, il s’est imposé comme incontournable dans le champ artistique français en cumulant les fonctions de secrétaire historiographe de l’Académie en , puis de garde des dessins du Cabinet du roi et de censeur royal.
S’il était âgé sous Louis XVI, il n’en a pas moins produit quelques oeuvres critiques envers le roi et l’alliance autrichienne. Il réalisa par exemple un frontispice, en 1775, pour Les Aventures de Télémaque, un ouvrage qui avait joué un rôle central dans l’éducation du futur Louis XVI.

On y voit Minerve montrant à Louis XVI le portrait de Henri IV en armure, présenté par le Génie de la France. Cette Minerve, parce que c’est à elle que Marie-Antoinette voulait être comparée, représente l’alliance autrichienne. Elle tient un bouclier, à tête de Méduse, qu’elle tourne vers le peuple en comptant ainsi le paralyser. Devant elle, l’Abondance retient sa corne et ne brandit qu’un seul épie de blé au peuple qui en réclame davantage. Louis XVI tend ses mains vers le peuple mais il est tout absorbé dans sa contemplation d’Henri IV en guerrier. On peut y voir une référence à la guerre des farines, pendant laquelle en 1775, en s’inspirant de la journée des farines d’Henri IV, Louis XVI avait secrètement fait monter le prix de la farine et du pain pour pousser le peuple à la révolte1. Il voulait par-là discréditer Turgot mais aussi précipiter la fin de l’alliance autrichienne. S’en prendre au pain un moyen efficace de pousser à la révolte, mais c’était aussi symbolique. C’est en effet sous les auspices de saint Honoré, patron des boulangers fêté le 16 mai, que Louis XV avait placé le mariage du futur Louis XVI. C’est le 16 mai 1769 qu’il signa un traité avec Marie-Thérèse d’Autriche et qu’il fit accrocher le portrait de Marie-Antoinette dans son appartement2. C’est le 16 mai 1770 qu’eut lieu le mariage. Saint Honoré étant originaire d’Amiens, Louis XV y voyait manifestement sa vengeance contre l’attentat de Damiens, auquel la famille royale n’était donc pas étrangère. Pour Cochin, cette gravure était une manière d’affirmer que, en raison de son mariage autrichien, Louis XVI n’était pas le bon roi pour la France. ll souscrivait certainement à la position orléaniste qui voulait que ce soit le frère aîné de Louis XVI, adultérin, qui succède à Louis XV. C’est probablement lui qu’il a voulu représenter sous les traits du Génie de la France.
Cochin n’en ménageait pas moins ses critiques contre Marie-Antoinette. Ainsi en 1780, suite à la mort de Marie-Thérèse, il réalisa Eugénie ou La Noblesse, qui cherchait à revenir sur le problème des origines de Marie-Antoinette.

La gravure comprend un commentaire : “Représentée par les Romains sous la forme d’une Femme tenant la Haste d’une main, / et de l’autre une petite Statue qu’elle dédie à Minerve. Nous avons cru ne pouvoir mieux / rendre ses traits que par ceux d’une Reine notre Bienfaitrice. / Minerve favorable au culte qu’elle reçoit d’Eugénie, consacre elle même un Monu- / ment à la mémoire de la plus nobles des Souveraines devenue aujourd’huy l’objet des / regrets de l’Europe, après en avoir été la gloire.”
Marie-Antoinette est présentée en train de vouer un culte à Minerve, qu’elle voulait incarner comme on l’a vu. Minerve est en quelque sorte son double, comme les deux têtes de l’aigle autrichien qui apparaît sur son bouclier. Toutes les deux tiennent la haste, longue lance, signifiant que c’est elles qui détiennent le pouvoir. La couronne et le sceptre se trouvent d’autre part entre elles deux. Marie-Antoinette est montrée sous les traits d’une figure rare : Eugénie, signifiant littéralement bien-née. Sa tête et le bas de sa robe sont couverts de roses, insinuant que c’est par le sexe qu’elle règne. D’autre part, la représentation du portrait de Marie-Thérèse en veuve par Ducreux, le peintre qui avait été mandaté en Autriche pour attester que Marie-Antoinette était bien la fille de Etienne-François de Lorraine, nous renvoie à cette question de la véritable origine de la reine. Le choix de la montrer en Eugénie, en Bien-née, répond à la question : elle est la fille d’un noble du Saint-Empire et ce sont ses intérêts qu’elle sert plus que jamais à présent que Marie-Thérèse n’est plus là pour lui tenir la bride.
Cochin place la bâtardise de Marie-Antoinette au même rang que celle, supposée de Louis XVI en s’inspirant, pour sa composition, de la gravure de Schenau et Lucas de Montigny qui interrogeait les origines de Louis XVI.
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 107-115 [↩]
- Albert Vuaflart, Henri Bourin, Les Portraits de Marie-Antoinette, étude d’iconographie critique, I, L’Archiduchesse, Paris, 1909, p. 42. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (22 mars 2026). Charles-Nicolas Cochin, un artiste orléaniste hostile à l’alliance autrichienne. À travers champs. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xb2