On a déjà expliqué que le 7 juin 1789, Davy de Chavigné avait joué les lanceurs d’alerte en dévoilant un projet de monument pour la place de la Bastille qui révélait en fait un complot aristocratique, pour la Révolution, opéré par le parti autrichien. Des gravures vinrent accréditer ce complot aristocratique à l’instar de celle-ci, intitulée La réunion fait la force.

Le caractère “autrichien” de la gravure se signale surtout par l’importance qu’elle accorde au clergé, qui occupe la place centrale et qui est encore distingué par les guirlandes végétales que la figure féminine dans les nuées déploie sur lui. Cette figure féminine s’appuie sur une ruche, représentation d’une société matriarcale qui, dès avant le début du règne, représentait l’influence de Marie-Antoinette sur la monarchie. Cette prépondérance du clergé dans le projet autrichien avait été emblématisée par le rôle de l’abbé Sieyès dans le serment du 17 juin 1789, attribué aux Autrichiens.
On notera également que si la noblesse porte bien une épée, elle n’est pas représentée en armure, contrairement à ce qu’on peut voir sur d’autres gravures, ce qui est aussi le signe d’une aristocratie qui voudrait évoluer vers des privilèges qui ne seraient plus dépendants des armes et de l’impôt du sang. Elle est surtout représentée à côté d’un obélisque portant les portraits de Louis XVI, Henri IV et Louis XII. Elle apparaît donc dans son rôle de conseillère du roi. De la même manière, le Tiers-état est représenté à côté d’un obélisque montrant les portraits de Necker, Sully et Colbert, laissant entendre que la révolution autrichienne se faisait en faveur d’un Tiers-état uniquement constitué de la bourgeoisie. Bref, la révolution proposée cherchait surtout à abolir les frontières liées à la naissance entre gens du même monde, c’est-à-dire entre gens fortunés.
Une autre gravure, intitulée Les trois ordres avec leurs attributs, sous le niveau, reprenant des codes iconographiques proches, semble lui répondre pour attribuer la Révolution à l’action de Louis XVI.

Cette fois, c’est le niveau qui occupe une place centrale, faisant de l’Égalité la figure cardinale de la Révolution dans la continuité de la révolte des Niveleurs anglais. Le niveau est surmonté par une nouvelle figure féminine tenant un faisceau des licteurs, symbole révolutionnaire qui renvoie à une victoire présentée comme un échec, et un cœur enflammé.
La figure de la noblesse a les traits de Louis XVI et s’appuie sur une représentation du Palais Bourbon, ce qui tendrait à montrer que la noblesse révolutionnaire servait les intérêts du roi et de la politique des Bourbons. Le clergé, lui aussi ressemblant à Louis XVI, s’appuie sur une représentation de Notre-Dame, ce qui semble être un renvoi au lieu du triomphe de Françoise Boze, la maîtresse du roi, le 21 janvier 1782, ce qui expliquerait aussi la présence du cœur enflammé déjà évoqué. La révolution de Louis XVI est guidée par l’égalité mais aussi par l’amour pour sa maîtresse. En effet, le Tiers-état emprunte les traits de Necker et ses attributs : une corne d’abondance, une ancre et un navire rappellent surtout l’iconographie ambiguë qui avait accompagné le Compte rendu au roi, iconographie qui dissimulait déjà la maîtresse du roi. L’idée que défend cette gravure, c’est que c’est Louis XVI qui s’appuyait sur des personnages fortunés pour mener une révolution, se faisant prétendûment au nom de l’égalité, mais ayant pour véritable but de combler les attentes personnelles du roi et d’accommoder ses amours comme il l’entendait.
On retrouve le même type d’opposition à travers ces deux autres gravures.
La première représente à nouveau la prétendue révolution autrichienne.

On y voit le Tiers-état, représenté par un paysan cette fois, ployant sous le poids de la France apparaissant sous la forme d’un globe fleurdelisé et couronné. La noblesse, en armure, et le clergé, représenté par un évêque, en profitent pour parader mais ils n’aident absolument pas le Tiers-état à porter le poids de la France. On retrouve, à l’arrière-plan, le motif de la ruche qui ne fait pas que représenter les trois ordres réunis, comme l’annonce le commentaire, mais les trois ordres tels que conçus par le projet autrichien.
La réponse à cette gravure reprit encore les mêmes codes pour montrer ce qu’était la Révolution de Louis XVI.

On y voit les portraits de Louis XVI et Necker sur une colonne que la France désigne aux trois ordres. Ce faisant, elle couvre un globe fleurdelisé d’une carte. On voit également sous le globe une branche de feuilles de chêne, allusion à la couronne civique et a sa connotation sexuelle. Elle renvoie donc toujours à la relation entre le roi et sa maîtresse, allégorisée par la France. Ce qui est très intéressant avec cette carte, c’est qu’on peut y lire “carte de France” mais qu’elle présente un territoire bien plus vaste que la France que la noblesse, en armure et brandissant son épée, s’apprête à conquérir. La gravure dévoilait un nouvel aspect de la révolution de Louis XVI : l’ambition impériale. La révolution ne devait pas s’arrêter aux frontières françaises. Tandis que la noblesse et le clergé regardent la France, le Tiers-état, à nouveau représenté par un paysan, regarde le portrait de Necker d’un air plutôt dubitatif. Peut-être mesure-t-il la profonde distance entre le Tiers incarné par Necker et par lui-même et se demande-t-il s’il ne risque pas d’être le dindon de la farce.
Une autre réponse, visiblement orléaniste, a été déclinée sous la forme d’une gravure s’inspirant d’un prétendu tableau du XVIe siècle de l’Hôtel de ville d’Aix-en-Provence.

Le tableau a-t-il jamais réellement existé ? Toujours est-il qu’il n’existe plus. Peut-être s’agissait-il plus simplement de recontextualiser l’ambition révolutionnaire de Louis XVI en la replaçant dans une histoire qui remontait à l’avènement des Bourbons sur le trône. C’est parce qu’il se réclamait d’Henri IV que Louis XVI menait la Révolution au nom de ce projet d’empire. La référence à Aix-en-Provence serait, quant à elle, une allusion à Mirabeau, député d’Aix et longtemps premier porte-parole révolutionnaire du roi.
Le paysan est cette fois chargé du fardeau d’un énorme cœur apporté par Dieu. A l’intérieur, sous un grand soleil, on voit un personnage en prière qui porte un manteau fleurdelisé au pied d’un Christ en croix. Il n’est pas très clair s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. La forme en cœur, et l’analogie établie entre Louis XVI et le Christ depuis le tableau de la fausse Paix de Hallé, m’incitent plutôt à penser qu’il s’agit d’une femme, allégorie de la France en Françoise Boze : le Tiers-état porterait ainsi une révolution qui prend la forme d’un étrange culte amoureux entre Louis XVI et sa maîtresse. On retrouve là les caractéristiques de la critique orléaniste de la révolution de Louis XVI : le soleil renvoyant à Louis XIV plutôt qu’à Henri IV, le modèle de Louis XVI qu’il n’aurait réussi à imiter que sur le plan amoureux. Une banderole surmonte le cœur sur laquelle on lit : “Nihil aliud in nobis” (Rien d’autre en nous) qui tendrait à montrer que la Révolution est entièrement attribuable à cette histoire d’amour.







































