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De la Saint-Barthélemy de Louis XVI à la vertu de l’élimination des traîtres

En 1790, probablement au moment où se déroulait la polémique sur le Charles IX de Chénier, parut cette gravure intitulée Ma finte pour ce coup cy y nen reviendrons jamais.

Anonyme, Ma finte pour ce coup cy y nen reviendrons jamais, estampe en couleur, 1790, BNF/Gallica, De Vinck 1521.

Elle cherche à exposer la responsabilité de Louis XVI dans la Révolution et plus particulièrement dans les morts de la Révolution, comme voulait le faire Chénier. 

On y voit, au premier plan, un personnage avec le profil d’Henri IV arborant un chapeau à cocarde tricolore. Il se donne l’air d’être impuissant parce que son épée est à terre, à côté d’un lapin et d’un oiseau morts, ce qui indique qu’il est aussi impuissant militairement que sexuellement. Il est en train d’applaudir un grenadier déféquant sur un aristocrate et un ecclésiastique qui nagent dans une fontaine.

Pour comprendre de quoi il est question, il faut analyser les références mobilisées. Henri IV renvoie bien évidemment à Louis XVI, qui était connu pour vouloir ressusciter la véritable politique de son ancêtre, non pas sa prétendue œuvre réconciliatrice prônant la tolérance et reposant sur l’Edit de Nantes. Cette politique d’Henri IV, Louis XVI entendait lui redonner du souffle à travers la Révolution, c’est pourquoi ce nouvel Henri IV porte la cocarde tricolore. Il est possible que la gravure réponde à la distribution du Charles IX de Chénier. Le rôle-titre était en effet interprété par Talma, associé à l’Angleterre, alors que Saint-Phal, assimilé à Louis XVI, jouait Henri de Navarre. Le graveur veut rétablir les choses : il se donne pour but de montrer que Henri de Navarre ne se comporte pas autrement que Charles IX.

Le grenadier renvoie quant à lui à Horadou, le grenadier de la prise de La Grenade qui était devenu un avatar de la maîtresse du roi. Quant à la scène de la défécation, elle inverse la position de Jeannot/Louis XVI dans les Battus paient l’amende. Il y recevait le contenu d’un pot de chambre sur lui. Cette inversion du rôle de Jeannot se retrouve dans plusieurs gravures de la période révolutionnaire, on en a déjà vu des exemples. L’ecclésiastique et l’aristocrate dans la fontaine renvoient à un autre retournement de position : celui d’Arion sauvé du naufrage par un dauphin, Arion était associé à Louis XVI, qui avait été sauvé enfant et avait pu devenir dauphin. s’il avait échappé à la noyade, elle guettait désormais le clergé et l’aristocratie.

Un troisième personnage, tout à droite, portant également un tricorne à cocarde tricolore, observe la scène en se cachant. C’est une autre représentation de Louis XVI dans une attitude qui rappelle ce qu’on peut lire dans les Mémoires de Brissot : 

“Louis était de cette espèce bénigne de tyrans qui, énervés par la civilisation, ne commandent pas les exécutions sanglantes, mais pour qui elles sont toujours d’agréables surprises, quand le bourreau, sorti de derrière sa cloison, vient leur annoncer qu’il a compris leurs désirs, et que ceux qu’ils détestaient ont vécu1.”

La scène se situe sur la place de Grève, plus précisément là où se trouvait ce qu’on appelait “Le coin du roi” parce qu’on pouvait y voir un buste de Louis XIV à côté d’une lanterne2. Ici, le buste a le nez de Louis XVI et on verra qu’il a été modifié sur une autre version de la gravure. C’est à cette lanterne qu’ont été pendus Joseph-François Foulon et Louis-Jean Berthier de Sauvigny le 22 ou le 23 juillet 1789 (on trouve les deux dates). En face de la lanterne, en haut d’un mur sur lequel il est écrit “cul-de-sac des aristocrates”, on peut voir exposées les têtes coupées de Jacques de Flesselles, du marquis de Launay, du major de Losme, de Foulon et de Berthier de Sauvigny, tous tués dans les suites de la prise de la Bastille. Exposées ainsi, elles rappellent les boutiques de têtes illustrant la chanson Changez-moi cette tête ! , qui moquait la censure exercée par Louis XVI sur les arts. On en a déjà vu un exemple en lien avec Malbrouk. En-dessous, un rémouleur est en train d’aiguiser un couteau, comme pour indiquer que ça n’est qu’un début. Je ne sais pas trop ce qu’il faut penser de l’aristocrate en sabots assis derrière lui et qui fait une sorte de bras d’honneur. A ses côtés, il y a une fiole et un objet rectangulaire que je ne parviens pas à identifier. 

Certains des personnages dont la tête se trouve sur le mur ont également été représentés en portraits sur le mur devant le grenadier, avec l’ajout du portrait du marquis de Favras, pendu le 19 février 1790. 

Sous le buste du roi, on voit l’enseigne “Hôtel de Lambesc” suivi du panneau “Maison à vendre”. Sur le bâtiment, on lit “Biens du clergé à vendre”. Il s’agit là aussi d’attribuer la vente des biens du clergé et la charge du prince de Lambesc à la volonté de Louis XVI. 

Enfin, au-dessus de la porte d’entrée de la boutique, et en-dessous du buste du roi, on voit le panneau : “A la lanterne redoutable restaurateur” qui sonne comme une menace. En effet, il rappelle le titre de “restaurateur de la liberté française” décerné à Louis XVI et semble donc vouloir dire que sa Saint-Barthélemy pourrait se retourner contre lui.

Une seconde version de la gravure a été réalisée pour en changer le sens. 

Anonyme, Ma finte pour ce coup cy y n’en reviendrons jamais, estampe en couleur, 1790, BNF/Gallica, De Vinck 3086.

La principale différence, c’est que le portrait de Besenval remplace celui de Foulon sur les portraits en face du grenadier. L’intérêt, c’est que Besenval était toujours vivant et que le sens de l’estampe devenait alors plus centré sur les traîtres, et la menace qu’ils constituaient toujours, que sur les morts de la Révolution, sous-entendu de Louis XVI. 

Le panneau sur les biens du clergé à vendre est plus long. On lit : “Bien ecclésiastiques à vendre. Maison marché St-Germain et St-Martin. Château à Auteuil. S’adresser à l’abbaye Ste-Geneviève”, ce qui permettait de mettre l’accent sur les richesses démesurées de l’Église. 

L’enseigne du commerce devient “Hôtel de Broglie”. Broglie fait partie des traîtres parce qu’il commandait les troupes que le roi avait rassemblées autour de Versailles, mais le panneau évitait de poser la question gênante de la responsabilité du roi dans la charge de Lambesc le 12 juillet 1789.

Le personnage caché tout à droite n’a plus de cocarde. Il a donc plutôt l’air d’être un comploteur contre-révolutionnaire qui attend son heure. Il vient justifier le fait qu’on liquide les traîtres dont les têtes sont exposées.  

Le buste du roi n’a plus le nez de Louis XVI et on lit maintenant sur le panneau placé au-dessus de la porte de la boutique : “A la lanterne bienfaisante Louis restaurateur”. Il perd ainsi son caractère de menace contre le roi et vante à nouveau les vertus de l’élimination des traîtres. 

  1. Mémoires de Brissot, t. IV, Paris, 1832, p. 170. []
  2. Voir Benjamin Bothereau,  « Nuit et lumières dans la cité révolutionnaire : symboles et représentations, Paris, xviiie siècle », 2023, Poétiques de la Nuit. Night Studies de l’Antiquité à l’époque moderne, Presses universitaires de Liège (PULg). []

Les anecdotes sur la prise de La Grenade : Louis XVI entre guerre et adultère

Deux anecdotes pour étoffer le récit de La Grenade

Dans l’histoire de la prise de la Grenade, en 1779, la journée du 4 juillet revêt une importance particulière. C’est le jour où les Français se sont emparés de l’île et il marquait l’anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine. La prise de la Grenade pouvait donc constituer un beau symbole pour imaginer de négocier la paix pour les États-Unis. C’est du moins comme cela que les Anglais envisageaient les choses, mais pas Louis XVI comme on l’a vu

Toujours est-il que cela a conduit à broder des récits autour de cette journée du 4 juillet. 

On eut par exemple besoin d’un acte de bravoure qui fut illustré par l’histoire d’Horadou : 

“On ne doit point oublier un point également honorable pour le général qui sait aussi bien récompenser la valeur, que pour le brave homme qui en est l’objet. Le Sr Horadou dit Languedoc, sergent de grenadiers au régiment de Hainaut, était à l’avant-garde. Après avoir montré, pendant l’action, la plus grande intrépidité, il sauta le premier suivi de deux grenadiers dans la dernière batterie du morne. et s’élançant à travers les soldats ennemis, il fut arracher le pavillon anglais. Mr le comte d’Estaing, sous les yeux de qui ce sergent avait combattu, arrivant l’instant d’après dans la batterie, l’embrassa en lui déclarant qu’il le faisait officier1.”

Certains récits ajoutent aussi  : “il sauva la vie à M. Vence qui le précédait2.” et c’est finalement ce qui prendra le pas dans l’iconographie.

On trouve parfois une seconde anecdote : 

“Le trait d’un grenadier du régiment d’Auxerrois mérite également d’être connu : le baron de Steding montant à l’assaut de la batterie de l’Hôpital, lui proposa de l’aider à entrer le premier dans la batterie, et lui offrit tout ce qu’il avait pour ce service. Le grenadier refusa l’offre, en répondant qu’il voulait entrer lui-même le premier, et qu’il l’aiderait seulement à entrer le second ; ce qu’il exécuta3.”.

Le récit d’Horadou se moquait une nouvelle fois de Louis XVI. En 1779, je suppose que le surnom de Languedoc renvoyait à Louis XVI sauvé par l’affaire Calas. En tant que grenadier au régiment de Hainaut, il renvoyait au mariage autrichien du roi (le Hainaut était dans les anciens Pays-Bas autrichiens) et aux échanges d’enfants qu’il pratiquait (la grenade étant le fruit des Enfers et rappelant l’enlèvement de Perséphone).  Enfin, D’Estaing le faisait officier sur le champ de bataille alors qu’il n’était pas noble. C’était une transgression révolutionnaire que se permettait un D’Estaing qui se prenait pour l’équivalent du roi. Mais surtout, la scène était ridicule puisque, la bataille étant mise en scène, la bravoure d’Horadou n’était que de comédie. C’est sans doute ce qui explique qu’on a fini par plus mettre plus l’accent sur le fait qu’il avait sauvé la vie à De Vence. La scène d’Horadou reprochait à Louis XVI ses récriminations contre une noblesse qui ne voulait pas combattre et les réformes qu’avait mises en place Saint-Germain en tant que Secrétaire d’État à la guerre pour refonder la noblesse autour de sa vocation militaire4. On considérait que le roi était mal placé pour donner des leçons sur le sujet alors que dans la guerre des Farines, c’est lui-même qui, au nom de ses velléités révolutionnaires, avait ordonné à Biron de laisser tomber les armes , mais il s’agissait de la répression d’une émeute, pas d’un champ de bataille. On était bien là au cœur de la tension entre Louis XVI et la cour : Louis XVI considérait que la noblesse ne se justifiait que si elle faisait la guerre et la noblesse que sa fonction militaire reposait d’abord sur le maintien de l’ordre. 

L’anecdote de Steding répond à celle d’Horadou et peut se lire à différents niveaux. Steding était un Suédois proche de Fersen et Rochambeau, parmi les principaux représentants de l’opposition à Louis XVI. On peut déjà se demander s’il y avait un vrai danger dans cet assaut puisque une “fausse attaque” avait été programmée sous l’Hôpital selon le récit officiel5. En outre, on constate que Steding veut surtout les lauriers, être le premier sans trop se fatiguer et en profitant des autres. Le grenadier, toujours avatar de Louis XVI, est assez audacieux pour le remettre à sa place. A un autre niveau, l’anecdote peut être lue de manière ironique en rapport avec les rumeurs courant sur Fersen : Louis XVI voulait être le premier dans les échanges d’enfants de l’Hôpital général, c’est-à-dire placer ses bâtards à lui et ne pas laisser un Suédois faire un bâtard à Marie-Antoinette. 

C’est par rapport à ces deux anecdotes que peut se comprendre la gravure La Matinée du 4 juillet 1779 à La Grenade

Anonyme, “La Matinée du 4 Juillet 1779, a la Grenade”. Inventé et Dessiné par un Amateur, estampe, 1780, BNF/Gallica, De Vinck 1174.

Elle a été annoncée par le Journal de Paris le 4 février 17806 et elle s’accompagne d’un texte énigmatique : 

“Il n’est pas besoin de nommer 

Le Héros dont ici l’image est crayonnée ; 

Il remplira sa destinée, 

La Gloire seule a droit de l’enflammer. 

Il est digne (à ces nobles traits

On pourra mieux le reconnaître, )

De commander à des Français 

Et d’avoir Loüis (sic) pour son Maître.”

En fait, en raison des deux anecdotes en question, il était tout à fait nécessaire de nommer le héros représenté pour éviter la confusion. Ici, il semble bien que ce soit l’anecdote de Steding qui ait eu les honneurs de la gravure et que le héros soit le grenadier. On remarque en effet que ce dernier s’est placé le premier et qu’il aide à monter un autre homme, probablement Steding. Mais le plus frappant, c’est sans doute le fait que l’on se demande bien ce qu’ils peuvent gravir. C’est en effet à l’arrière-plan, sur une autre colline, qu’est représentée la garnison anglaise. Steding aurait donc bien pris part à la “fausse attaque sous l’Hôpital”. On voit aussi un homme qui gît mort aux pieds du grenadier, comme s’il s’agissait de son double. Le texte confirme d’ailleurs cela en faisant du héros le double du roi qui commande à des Français. Or ce mort n’apparaît dans aucune des deux anecdotes, et on se demande bien qui a pu le tuer. On peut donc supposer qu’il s’agit d’une représentation symbolique du roi, double du grenadier, qu’une armée ne sachant que mener des batailles de comédie tue. 

Mais c’est surtout l’anecdote d’Horadou qui va finir par s’imposer. 

La “Valeur récompensée” de Janinet se moque de D’Estaing et Louis XVI

Le 1er octobre 1779, le Journal de Paris annonça une gravure intitulée La Valeur récompensée, dédiée au roi par son très humble et très fidèle sujet l’abbé Joly ((Journal de Paris, 1er octobre 1779, p. 1114.)). 

Jean-François Janinet, La Valeur récompensée, estampe, 1779, BNF/Gallica, Hennin 9968.

Elle reprenait les codes du monument de Lubersac en proposant un Neptune s’inspirant du cortège de Paris chez l’abbé, un commentaire ne correspondant qu’imparfaitement à l’illustration, des personnages allégorisés qui ne ressemblaient pas aux personnes qui les incarnaient et des gens qui changeaient de sexe : Sartine en Minerve. 

Le commentaire disait : “Forcé de rendre hommage à la Valeur, Neptune offre à la France l’Empire de la Mer, les Tritons et les Néréides lui présentent les richesses de l’ancien  et du nouveau continent ; Mgr le duc de Penthièvre, désigné sous la figure de Mars, et M. de Sartine sous celle de Minerve, l’invitent à recevoir cet honneur, qui est le fruit de la sagesse du roi et de leur bonne administration, Les guerriers qui forment leur cortège désignent les fameux capitaines marins, qui signalent tous les jours leur valeur contre les Anglais.” 

L’œuvre se moquait de l’attitude de D’Estaing à La Grenade quand il avait refusé d’anéantir la flotte anglaise. On voit Neptune tendre son trident à la France qui y est complètement indifférente. Elle discute amicalement avec une Minerve incrédule, qui représente habituellement Marie-Antoinette, et qui représente ici Sartine, que Louis XVI accusait, à raison, de saboter la marine pour faire gagner l’Angleterre7. Penthièvre, grand amiral de France, en Mars, se trouve en posture défavorable. C’était une manière de faire remarquer à Louis XVI qu’il reprochait à tout le monde de vouloir faire gagner l’Angleterre mais que quand on lui offrait une victoire française clé en main, il n’en voulait pas. La presse a attribué le dessin de la gravure à Le Barbier, probablement sur les ordres du roi parce que son nom n’est pas mentionné sur l’œuvre. C’était juste une manière de faire comprendre que, comme sur sa gravure présentant la Saxe victorieuse,  tout cela n’était qu’une illusion, une fausse victoire. Le Barbier y répondit rapidement à travers la gravure de Boussard,  dans laquelle il affirmait que ce qu’on avait proposé à Louis XVI, ça n’était pas le triomphe révolutionnaire à Paris qu’il espérait, comme chez Lubersac, mais son exact contraire : Dieppe, la ville qui sombre aux mains des Anglais. 

Mais ce sont surtout des gravures reprenant le même titre et illustrant l’anecdote de D’Estaing et Horadou qui y répondirent quelques années plus tard. 

La “Valeur récompensée” par un Pierre Laurent qui disparaît

La Gazette de France du 10 août 1781 annonça ainsi : 

“De Versailles, 8 août 1781 : Le 20 juillet dernier, le sieur Laurent, graveur de la guerre a eu l’honneur de présenter au roi et à la famille royale trois tableaux pour graver savoir : La Valeur récompensée par le comte d’Estaing à la prise de La Grenade, Henri IV après la bataille d’Ivry et Louis XV après la bataille de Fontenoy ((Gazette de France, 10 août 1781, p. 294.)).”.

Toutes ces peintures n’étaient guère flatteuses pour Louis XVI. Aucun sujet ne rattrapait l’autre : La Valeur récompensée portait sur l’épisode d’Horadou qui se moquait de lui, Sully, l’alter-ego protestant de Henri IV était blessé et Louis XV disait au dauphin de ne pas faire la guerre. En outre, c’est Pierre Laurent, le Marseillais qui avait gravé le monument de Lubersac et qui symbolisait à la fois la résistance catholique à Henri IV et la trahison à travers son homonymie avec l’auteur du Siège de Calais, qui se proposait de les graver. Cependant, si la dépêche semblait annoncer la défaite de Louis XVI, un détail comptait : le jour de la publication, le 10 août, soit le jour où saint Laurent, comme le nom du graveur, était mort sur le grill. Et ça n’avait pas été choisi au hasard. En effet, pourquoi attendre le 10 août pour faire connaître une nouvelle versaillaise datant du 20 juillet ? On sait aussi que ça avait de l’importance pour le roi puisque c’est également le 10 août qu’il choisit, en 1792, comme date alternative surprise à celle de la saint-Barthélemy pour la prise des Tuileries8. En fait, si les peintures destinées à la gravure annonçaient la défaite du roi, la date de la publication montrait qu’il méditait sa vengeance et qu’il préparait le grill. On peut supposer que la défaite, c’était l’enfant qu’on l’avait forcé à faire à Marie-Antoinette pour sauver les Américains, le dauphin qui naîtra le 22 octobre, le grill, c’était l’enfant qu’il avait fait à sa maîtresse et contre lequel il comptait bien échanger l’enfant de Marie-Antoinette.9.

La souscription pour les gravures avait été annoncée le 4 mai précédent dans les Affiches, annonces et avis divers10 On y apprenait qu’elles devaient être réalisées sous dix-huit mois à partir de la clôture de la souscription et qu’il fallait souscrire à Grenoble dans le Dauphiné, signe que c’était bien le dauphin qui était au cœur de l’affaire. On trouve aussi l’annonce dans le Journal de Nancy de l’année 1781 ; Horadou y devient Houradoux et la souscription est cette fois à Paris11, dans la Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges du 12 septembre où on souscrit à Limoges12 et très brièvement dans le Mercure de France du 18 août qui ne dit pas où souscrire13. Je suppose que le tout : trois gravures, quatre annonces, voulaient aussi évoquer le monument de Lubersac à travers les trois qui sont : Louis XVI, ses deux frères et David en sus. Seulement, il s’agissait cette fois de tirer Lubersac vers la description écrite, catholique, et non pas à sa version gravée par Laurent, plus subversive. Il y a en effet quatre annonces dont l’une est plus sibylline que les autres, celle du Mercure, qui rappelle la présence occulte de David chez Lubersac. Sauf que ce qui est caché ici, ce n’est plus David mais l’Autriche puisque le Mercure était une publication pro-autrichienne. Les autres publications renvoyaient également à Lubersac puisque l’abbé était originaire du Limousin et que c’est à Nancy que l’on trouvait la fontaine de la place d’Alliance que son projet de monument de voulait subvertir.

Toujours dans la continuité du monument de Lubersac, le tableau inspirant La Valeur récompensée était réalisé par Jean-Louis de Marne. Son nom renvoyait à la Marne qui, sous les traits de Madame Élisabeth, était censée être représentée dans le monument de l’abbé. Seulement, elle était absente dans la gravure de Laurent. On n’y voyait pas la Marne mais Paris triomphante annonçant la volonté de Louis XVI de faire la Révolution à Paris. La Marne était donc l’équivalent d’une censure catholique d’abbé pour dissimuler la révolution (et Élisabeth s’attachera à jouer parfaitement son rôle de Marne). 

La Valeur récompensée devait être le pendant d’une autre gravure de Laurent sur la mort du chevalier d’Assas en octobre 1760. Louis XVI avait agréé la dédicace de cette dernière en août 177814 et elle avait valu à Laurent le titre de Graveur pour la Guerre15. D’origine cévenole et protestante Assas, prénommé Louis, était un valeureux guerrier mort en tombant dans une embuscade de l’ennemi lors de la bataille de Kloster Kampen (en référence à une abbaye cistercienne). Assas était donc une espèce de symbole de protestant tombé dans une embuscade catholique, un avatar du père de Louis XVI. 

Francesco Casanova, Pierre Laurent, La Mort du chevalier d’Assas, estampe, 1778, BNF/Gallica, Hennin 8972.

Sur la gravure de Laurent, on le voit tomber sous les coups de deux grenadiers anglais, mais le sous-entendu c’était qu’Assas était tombé dans une embuscade parce qu’il avait été vendu à l’ennemi. Or il était engagé au régiment d’Auvergne commandé par Rochambeau, qui s’efforçait de minimiser le rôle d’Assas. 

En mettant l’anecdote d’Horadou en pendant à la mort d’Assas, épisode qui accusait incidemment Rochambeau, Laurent exprimait donc tout le bien qu’il pensait du corps expéditionnaire que Louis XVI avait dû envoyer en Amérique sous les ordres de ce même Rochambeau en 1780. C’était le retour de l’épisode de La Grenade. Rochambeau allait en Amérique pour jouer une comédie laissant la victoire réelle aux Anglais. 

On apprenait aussi que Fontenoy, également peint par De Marne, devait avoir pour pendant la Bataille d’Ivry par Bounieu, un autre Marseillais. 

Sur les trois gravures, seule La Valeur récompensée fut réalisée, mais très tardivement et sous une forme étrange. Le nom de Laurent n’y figurait pas mais c’est tout de même lui qui la présenta au roi le 12 juillet 178616, jour du baptême de Madame Sophie qui, pas plus que le duc de Normandie, n’était du roi. Cette gravure, présentée au roi par un graveur qui ne la signait pas, juste à la suite du baptême, reflétait l’adultère de la reine. Le roi et le graveur avaient tous les deux produits une œuvre qu’ils ne voulaient pas signer. 

Et si la Gazette avait annoncé la présentation du tableau un 10 août, on remarquera qu’elle a annoncé celle de la gravure un 14 juillet, date qui en 1770 avait marqué la fin des fêtes du mariage du dauphin. Le 14 juillet, c’était la fin des réjouissances pour les Autrichiens et la naissance de Madame Sophie annonçait qu’il était en effet plus que temps que tout cela finisse. 

Une étape intermédiaire “La Bravoure récompensée” 

Alors que le public attendait toujours les gravures de Pierre Laurent, la Gazette de France annonça, le 5 juillet 1782, une gravure intitulée La Bravoure récompensée, soit un titre très proche de celui de Laurent pour raconter le même épisode : D’Estaing et Horadou17.

Jacques-Philippe Caresme, Nilesnas, La Bravoure récompensée, estampe, 1782, BNf/Gallica, De Vinck 1172.

L’artiste avait décidé de combiner en une seule les trois gravures envisagées par Laurent : il raconte en effet l’épisode de D’Estaing et Horadou, les fait enjamber des morts comme Louis XV et le dauphin à l’issue de la bataille de Fontenoy et les place dans une position qui rappelle Henri IV et Sully dans La Partie de chasse d’Henri IV

Ce trois en un s’inspirait aussi apparemment du Serment du Grütli de Fusseli, qui était déjà un autre trois en un autour de Louis XVI18.

Elle ironisait sur la naissance du dauphin et sur le fait que Louis XVI continuait à se prétendre impuissant alors qu’il avait remplacé le dauphin par le fils de sa maîtresse. En effet, comme je l’ai déjà expliqué ici, la scène entre Henri IV et Sully qui a inspiré la pose de D’Estaing et Horadou (devenu ici Ouradour) était perçue comme une scène de masturbation, et c’est également très clair dans la gravure. En outre, les deux hommes s’embrassent. On note d’autre part que, dans le commentaire, le morne de La Grenade est devenu le “mol”, justifiant que D’Estaing ait besoin d’être masturbé. Enfin, Horadou n’est plus du régiment du Hainaut mais de celui de Rouergue, où on trouvait le bastion protestant de Montauban. La gravure cherche à dépeindre les relations entre Louis XVI et Françoise Boze, sa maîtresse protestante. S’il était aussi impuissant qu’il le prétendait, il n’avait pu la prendre que pour se faire masturber. 

Les gravures jumelles

Comme on l’a vu, Laurent n’a pas signé sa gravure et cependant, il y en a deux qui ont été produites et on ne sait donc pas laquelle a été présentée en 1786.

Jean-Louis de Marne, D…, La Valeur récompensée, à la prise de La Grenade, le 4 juillet 1779, estampe, 1786 ?, BNF/Gallica, De Vinck 1173.

 

Jean-Louis Demarne, La valeur récompensée à la prise de la Grenade le 4 juillet 1779, estampe, 1786 ?, BNF/Gallica, Hennin 9743.

 

L’une ne porte pas de signature de graveur du tout et l’autre aurait été gravée par un certain “D…”, initiale voulant généralement renvoyer à David. C’est donc David qui aurait finalement mis Laurent sur le grill en l’évinçant de sa gravure. C’est probablement celle au “D…” qui a été présentée parce qu’elle contient des vers proches de ceux qu’on avait prévu d’y apposer, si l’on en croit la Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges.19.

On lit ainsi sur la gravure :

“D’Estaing jusques au morne à peine est parvenu

Qu’il voit, avec la nuit, fuir l’ennemi vaincu ; 

Il avance en en héros que la gloire environne, 

En vain, à ses côtés, la mort passe et moissonne, 

Tranquille à son aspect, il a partout les yeux. 

Quelques Anglais encor combattaient en ces lieux 

Pour reprendre un drapeau que leur saisit Devence; 

Houradour, seul contr’eux, entreprend sa défense : 

Il frappe, et de leurs bras arrache ce guerrier : 

D’Estaing le voit, l’accueille… et le fait officier.”

L’existence de ces deux gravures me semble toujours devoir s’éclairer par rapport au monument de Lubersac. Ce sont des gravures jumelles, comme Castor et Pollux assimilés par l’abbé à Louis XVI et David. La gravure signée par D… annonce donc la victoire de David dans un commentaire ironique du Serment des Horaces. La Valeur récompensée représente Les Horaces sans filtre et sans la présence du père : trois piteux combattants piégés dans un bastion anglais, dont un, De Vence, qui porte un drapeau anglais et l’autre, D’Estaing, qui pointe de son épée un canon renversé (Louis XVI cocufié). Le héros, Houradou, est un grenadier qui en est réduit à jouer selon les règles de la grenade des Enfers et de Perséphone en pratiquant des échanges d’enfants, l’échange du dauphin ayant succédé à l’échange de Madame Royale. Ces trois drôles de combattants sont en outre redoublés par trois morts à leurs pieds. Louis XVI préparait là la séquence de 1787 qui devait passer pour la Révolution faite au nom de David

  1. Relation de la prise de la Grenade, Grenade, 1779, p. 4. []
  2. Le Courrier, 17 septembre 1779, p. 303. []
  3. Ibid. []
  4. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 155-156. []
  5. Relation de la prise de la Grenade, op. cit., p. 1. []
  6. Journal de Paris, 4 février 1780, p. 145. []
  7. L’Intrigant, op. cit., p. 186. []
  8. Ibid., p. 406-407. []
  9. Sur le fait qu’on avait forcé Louis XVI à faire un enfant à Marie-Antoinette pour que la France puisse remporter la victoire de Yorktown, Ibid., p. 189-190. []
  10. Affiches, annonces et avis divers, 4 mai 1781, p. 131. []
  11. Journal de Nancy, 1781, p. 51-53. []
  12. Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges, 12 septembre p. 152-154. []
  13. Mercure de France, 18 août 1781, p, 120. []
  14. Affiches, annonces et avis divers, 19 août 1778, p. 131. []
  15. Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges, art. cit., p. 152. []
  16. Gazette de France, 14 juillet 1786, p. 235. []
  17. Gazette de France, 5 juillet 1782, p. 268. []
  18. Fusseli a mentionné Nilesnas, dont La Bravoure récompensée est la seule œuvre connue, dans un de ses écrits. François-Louis Bruel l’évoque mais sans préciser quel écrit. Voir Collection De Vinck, t. I, 1909, p. 548. []
  19. Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges, art. cité., p. 153. []