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La prise de la Grenade en répétition de la comédie de Yorktown : quand les Anglais veulent perdre la guerre

Si, comme on l’a vu, l’iconographie de Yorktown est quasi-inexistante au XVIIIe siècle, il y a un épisode de la guerre d’Indépendance américaine qui a donné lieu à pléthore de représentations et qui est pourtant complètement oublié aujourd’hui : il s’agit de la prise de la Grenade par les Français du 2 au 6 juillet 1779. 

Combinant une bataille sur terre et sur mer, l’épisode semble déjà poser les bases de Yorktown, cependant la prise de la Grenade se distingue par son caractère express et ses allures de comédie plus explicites.

Outre les gravures, on peut noter l’existence de pièces de théâtre comme La Prise de la Grenade, dont la première eut lieu le 12 octobre 1779, ou Veni, vidi, vici, ou la prise de la Grenade. La prise de La Grenade fut même réalisée en sucre selon le Journal de Paris1. C’était donc une affaire militaire pour comédiens et soldats en sucre.

Les Anglais veulent solder la guerre 

La gravure sur La Grenade dans le Recueil des estampes sur la guerre. explique ainsi : “Le Fort royal, dominé par ce poste, arbora un pavillon blanc au premier coup de canon et l’on vit arriver un officier de la part du gouverneur demandant à capituler. Le général tirant sa montre accorda une heure et demie au Lord Macartenai pour envoyer ses propositions, lesquelles n’ayant pas été acceptées, il se rendit à discrétion.”

Jean-Baptiste Le Paon, François Godefroy, Prise de l’Isle de la Grenade, estampe, vers 1783-1784, BNF/Gallica, De Vinck 1170.

Et pour la bataille navale, c’est encore plus court : “Le 6 à midi l’amiral anglais Biron avec 21 vaisseaux de ligne était battu et dispersé par 15 vaisseaux français, et Mr le Comte d’Estaing, vice-amiral de France, triompha sur mer et sur terre en moins de 60 heures.” Ce que l’on peut tirer de tout cela, c’est que les Anglais n’ont pas combattu, ils se sont rendus presque instantanément. Pourquoi  ?

Vraisemblablement, comme l’a montré Yorktown par la suite, parce qu’ils ne tenaient pas à gagner officiellement la guerre. S’ils la gagnaient, cela ne ferait qu’alimenter le ressentiment et le patriotisme français, comme après la Guerre de Sept ans, ce qui entretiendrait le risque d’une nouvelle guerre. C’est ce qu’ils voulaient absolument éviter. Ils préféraient préserver leur commerce et leurs intérêts concrets et laisser la victoire apparente aux Français. 

Je pense donc que le projet initial était, pour les Anglais, de solder la guerre avec la prise de la Grenade, en laissant la victoire aux Français. La signature de la Paix de Teschen, le 13 mai 1779, avait donné satisfaction à Louis XVI et soldé le volet autrichien de la guerre d’indépendance, la prise de la Grenade devait permettre de solder le volet anglais et de parvenir à une paix de ce côté également. Ils ne le faisaient sans doute pas gratuitement. Ils avaient dû exiger une contrepartie française pour les dédommager de ce qu’ils avaient dû engager dans la guerre, c’est apparemment ce qui s’est passé pour Yorktown et c’est aussi ce que laisse sous-entendre le titre de la pièce représentée à partir du 11 juin et se moquant de Louis XVI : Les Battus paient l’amende

Une estampe populaire suggère le rapport entre la prise de la Grenade et la pièce de Jeannot. 

Anonyme, Milord North et la femme du gouverneur, estampe coloriée, vers 1779, BNF/Gallica, Hennin 9747.

On y voit le lord North et la femme du gouverneur de la Grenade au premier plan mais, entre eux, un autre personnage est en train de faire ses besoins en déclarant : “La perte de la Grenade me rend malade” et, à gauche, c’est une femme qui fait ses besoins en disant : “Nos affaires de l’Amérique me donnent la colique.”, signe que, comme dans la pièce, Jeannot/Louis XVI allait bientôt recevoir le contenu d’un nouveau pot de chambre venant d’Angleterre.

Les Anglais pensaient que Louis XVI adhèrerait à leur projet parce qu’ils le croyaient aux abois. La campagne navale stagnait et ils savaient qu’il était en train de perdre son alliée, Catherine II, comme allait le révéler le tableau de Louis XVI/D’Angiviller par Duplessis au Salon. Mais Louis XVI leur cachait de son côté qu’il avait conclu une alliance avec l’Espagne et qu’il comptait donc poursuivre la guerre. C’est sans doute ce qui  explique la volte-face de d’Estaing face à la flotte anglaise de Byron. Étrangement, il n’a pas achevé les Anglais alors qu’ils se rendaient, au lieu de marquer nettement une victoire française, d’Estaing laissa filer les Anglais parce qu’il savait que la volonté du roi était de poursuivre la guerre. L’estampe Tu la voulu, évoquant l’action de d’Estaing, semble illustrer cette surprise espagnole comme réplique à l’affront de La Grenade en figurant un coq gaulois, un lion espagnol et un serpent américain s’attaquant ensemble au léopard anglais.

Anonyme, Tu la voulu, Ô qu’el d’Estain, estampe, 1779, BNF/Gallica, De Vinck 1175.

Une mise en scène qui se moque de Louis XVI

Il faut dire aussi que si les Anglais étaient soucieux de ménager la susceptibilité et le patriotisme français, ils étaient moins regardants concernant le roi. Ainsi, le choix de La Grenade, renvoyant au fruit symbolisant les Enfers, était manifestement une allusion à l’enlèvement de Perséphone2. Les Anglais voulaient rendre public l’échange de Madame Royale contre la fille de la maîtresse du roi, ce qui est encore confirmé par le fait que leurs principales forces étaient prétendument situées au morne de L’Hôpital, en référence à l’Hôpital général qui accueillait les enfants trouvés. 

Du côté de la marine, la flotte anglaise était commandée par l’amiral Byron, écrit Biron dans les caricatures. C’était un rappel du maréchal de Biron qui, pendant la guerre des Farines et en accord avec Louis XVI, avait également refusé de combattre, comme le Byron anglais. Certes, la noblesse française et les Anglais ne tenaient pas à combattre dans cette guerre, mais n’est-ce pas Louis XVI qui en avait, le premier, demandé autant à Biron ? 

Ce rapport entre les échanges d’enfants, La Grenade et Biron a certainement inspiré l’auteur du Voyage pittoresque de la France (t. III, 1786.) quand, pour ses Vues de Notre-Dame, il avait décidé de mettre ensemble la célébration de la naissance du dauphin, le 21 janvier 1782, avec Marie-Antoinette et la maîtresse du roi, et la bénédiction des drapeaux qui avait retenu Biron dans la guerre des Farines. De la même manière, ceci explique pourquoi la prise de la Grenade amusait Marie-Antoinette, comme le rapporte l’abbé Mulot : 

“En voyant les drapeaux de La Grenade, qui sont énormes, elle a souri et les a fait remarquer à M. de Sabran, son premier aumônier. En la voyant sourire, je fis cet impromptu : 

Ces énormes drapeaux, dépouilles des Anglais, 

Tu les vois et souris ; délicieux augure ! 

Tu t’exprimes, ô reine, en mère des Français, 

Ce langage pour eux est celui de nature3.”

  1. Journal de Paris, 11 janvier 1780, p. 45. []
  2. On a déjà évoqué une gravure représentant Marie-Antoinette en lien avec ces affaires d’échanges d’enfants où figurait une grenade. []
  3. François-Valentin Mulot, Journal intime, Mémoires de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ile-de-France, t. XXIX, p. 74. []

Henri IV le catholique, par l’abbé Regley, en couverture de la guerre des Farines

En mars 1775, le Mercure de France annonçait la publication de Dialogue entre Henri IV, le maréchal de Biron et le brave Crillon par l’abbé Regley1 . S’inspirant du Resurrexit apposé sur la statue d’Henri IV au Pont-Neuf lors de l’avènement de Louis XVI, le dialogue imaginait Henri IV réincarné en Louis XVI face à ses deux plus fidèles guerriers : Biron et Crillon. Ils venaient le trouver pour lui dire qu’ils étaient prêts à reprendre les armes mais Henri IV, étonnamment, leur répondait d’abandonner, qu’il fallait se consacrer à la paix et à la prospérité. Évidemment, cette vision d’Henri IV, renonçant de lui-même et de son plein gré au combat protestant,  n’était pas si surprenante venant d’un abbé. Il célébrait également Turgot comme un nouveau Sully. Nous n’étions donc plus chez Villette, il n’y avait plus deux Henri IV : il ne restait que le pacificateur, le combattant avait disparu. Il s’agissait de montrer que les catholiques avaient remporté la partie avec l’alliance autrichienne. Il n’y avait plus que des abbés qui publiaient : Regley, Lubersac et le Salon fut marqué par une résurgence de la peinture religieuse. 

La gravure en frontispice rappelait celle utilisée chez Villette. Mais là où, chez Villette, elle mettait en scène une confrontation entre Henri IV et Louis XV et introduisait la révolution, ici Louis XVI et Henri IV apparaissent dos au mur et il n’y a plus signe de révolution. 

Laurent-Pierre Lachaussée, Louis XVI et Henri IV, estampe, 1775, BNF/Gallica, De Vinck 459.

En outre, Louis XVI est représenté d’après une gravure anglaise de George Brookshaw ce qui, comme la Fête des Bonnes Gens, promettait de la mièvrerie, ce qui est d’ailleurs renforcé par les vers sous les portraits  : 

“Héritier des vertus du plus chéri des rois, 

Louis l’est aussi de sa gloire ; 

Il veut par ses bienfaits rappeler sa mémoire, 

Et ne régner que par les lois.”

Mais à bien des égards, l’ouvrage apparaissait comme une supercherie. L’abbé s’était auparavant illustré par la rédaction d’un atlas de la France : L’Atlas chorographique, historique et portatif et Louis XVI n’allait pas tarder à montrer à quel point il aimait la géographie en déclenchant, un mois plus tard, une série d’émeutes dans le royaume dans le cadre de la guerre des Farines. 

Lorsqu’elles atteignirent Paris, au mois de mai, le nouveau maréchal de Biron sut se souvenir de l’ouvrage de Regley. Lui aussi, il avait remisé les armes. Alors qu’on le pressait d’intervenir pour réprimer l’émeute, il répondit qu’il avait prévu d’emmener ses troupes à Notre-Dame pour faire bénir des drapeaux et qu’il ne changerait pas ses plans. La catholicisme avant tout2 !

Les émeutes avaient démarré à Dijon et c’est probablement encore dans cet ouvrage qu’on en trouve l’explication. En effet, de manière assez curieuse, le dialogue d’Henri IV est suivi de la IVe églogue de Virgile dont on peine un peu à comprendre le rapport avec le Vert-Galant sinon que son éloge du laboureur rejoint plus ou moins la glorification de la nature par Virgile. 

L’églogue de Virgile est donnée d’emblée comme un texte sur la naissance de Drusus, fils d’Auguste. Or rien n’était moins sûr, le fait était et est toujours débattu. On parlait aussi d’un fils de Pollion, de Julie ou de Marcellus. Gibbon en parle même comme d’un texte éventuellement prophétique annonçant la venue du Christ3, peut-être pour se moquer de Louis XVI, nouveau Christ chez Hallé. La IVe églogue est surtout connue pour porter un mystère insondable. Aussi, choisir de dire qu’elle parlait de Drusus sans hésitation n’était pas anodin. Drusus avait combattu en Germanie mais n’avait jamais régné, étant mort des suites d’une chute de cheval. En fait, son histoire a été transposée pour expliquer la mort du duc de Bourgogne, en 1761, tué par son père. Fils de Marie-Josèphe de Saxe, l’Allemande, on a prétendu qu’il était mort des suites de la chute d’un cheval en carton. 

L’ambiguïté autour du sujet de la IVe églogue rejoignait l’ambiguïté autour de l’identité du duc de Bourgogne dans l’Allégorie sur la mort du dauphin de Lagrenée, qui pouvait aussi être le fils du dauphin élevé en Bourgogne, Jacques-Louis David. En assimilant immédiatement le sujet de l’églogue à Drusus, l’abbé voulait mettre en avant le duc de Bourgogne et effacer David. Quant à Louis XVI, en faisant débuter les émeutes en Bourgogne, il voulait faire croire qu’elles étaient provoqués par les partisans de David, mécontents de cet effacement. 

En 1826, on attribua aussi à l’abbé Regley une Histoire de Mandrin. C’est impossible dans la mesure où l’abbé était né en 1720. Il faut vraisemblablement y voir une critique de la politique de Charles X qui, comme Louis XVI au début de son règne, se cachait derrière le catholicisme pour se comporter en Mandrin.

 

  1. Mercure de France, mars 1775, p. 112-115. []
  2. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 107-110. []
  3. Edward Gibbon, Décadence et chute de l’empire romain, t. 1, Paris, 1835, p. 446. []