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L’ambiguïté du siège de Calais

En 1765, Du Belloy, auteur dramatique, obtint un grand succès avec une tragédie historique et patriotique intitulée Le Siège de Calais, qui était centrée sur les six bourgeois qui s’étaient offerts en otage à Édouard III d’Angleterre à la fin du siège de la ville en 1346. En 1777, elle était toujours aussi populaire puisqu’elle inspira une toile à Jean Simon Berthélemy qui fut exposée au Salon. Il fut à nouveau exposé au Salon de 1779 quand le comte d’Angiviller en fit l’acquisition pour les collections de peintures d’histoire du roi.

Jean-Simon Berthélemy, Siège de Calais, huile sur toile, 1777, Musée d’art et d’archéologie de Laon, Musenor.

Il faut dire que cet épisode historique permettait de nombreux jeux de miroir avec la période contemporaine, notamment à travers les noms des personnages impliqués. En effet, Jean de Vienne était le gouverneur de la ville, ce qui pouvait faire écho à l’alliance autrichienne, tandis que le maire de la ville se nommait Eustache de Saint-Pierre, nom qui rappelait la papauté. Bref, avec les Anglais, Vienne et saint Pierre, le siège de Calais était un excellent moyen d’aborder de front les problématiques du XVIIIè siècle tout en déjouant la censure : on ne sortait jamais du récit strictement historique.

Et c’est comme une toile d’histoire qu’est présenté le tableau de Berthélemy dans le livret du Salon :

“Édouard, roi d’Angleterre, irrité de la longue résistance des habitants de Calais, ne voulut entendre à aucune composition, si on ne lui livrait six des principaux d’entre-eux pour en faire ce qu’il lui plairait. Eustache de Saint-Pierre et cinq autres se dévouèrent, et lui portèrent les clefs, tête et pieds nus et la corde au col. Édouard, déterminé à les faire mourir, n’accorda leur grâce qu’aux prières de leur fils et de la reine.”

Le problème avec Calais, c’est que l’épisode se déroule pendant une guerre mais que personne ne veut se battre et, en cela, la pièce de Du Belloy est patriotique de manière assez paradoxale. Au début de la pièce, Amblétuse, un bourgeois de Calais, explique ainsi à Saint-Pierre, le maire de la ville que la situation n’est pas désespérée puisque l’on peut encore se battre pour résister et que lui-même a la chance d’avoir un fils en âge de combattre.  Or, Saint-Pierre balaye immédiatement cette possibilité qu’il regarde comme une erreur  : 

“Généreux Amblétuse, en vain à ma douleur

D’un avenir si doux tu présentes l’erreur :

Par un trouble inconnu, malgré moi, je rejette

L’image d’un bonheur que mon âme souhaite.”

Le Siège de Calais, I, 1.

Il est d’ailleurs très vraisemblable que, historiquement, le siège de Calais n’ait été qu’un faux siège, comme le laisse sous-entendre Jean-Marie Moeglin1. Les bourgeois de la ville avaient convenu dès l’origine de se rendre aux Anglais. Édouard III a montré une grande sévérité et a humilié ouvertement les six bourgeois parce qu’il savait très bien qu’il ne les mettrait pas à mort. Cette mise en scène permettait simplement de dissimuler l’accord préalable de reddition.  Dès lors, qui était le véritable traître : Eustache de Saint-Pierre, qui jouait les héros sans prendre aucun risque, ou bien Godefroi de Harcourt, officier français humilié par son roi et qui, pour cette raison était passé au roi d’Angleterre mais avait combattu vaillamment ? La problématique est la même qu’avec Bayard ou Du Guesclin, qui ont fait l’objet de tableaux exposées lors du même Salon. En 1777, à travers ses commandes de peintures d’histoire, Louis XVI s’amusait à subvertir le roman national de son temps. Ceux que l’on présentait comme des grands hommes ne l’étaient en rien selon lui et c’est ce qu’il avait l’intention de montrer.

Berthélemy s’attache à souligner ces éléments dans sa toile. Il donne à ses personnages des poses très théâtrales destinées à montrer que tout cela n’est que de la mise en scène, une simple comédie bien plus qu’une tragédie. En outre, son Saint-Pierre est clairement assimilé au véritable saint Pierre puisqu’il est vêtu d’une tunique bleu marial et que les clefs de la ville qu’il présente au roi rappellent les clefs du saint, l’insigne de la papauté. Au Salon de 1779, le tableau sera même exposé à côté d’une autre toile de Berthélemy présentant le “Martyre de saint Pierre” sur laquelle le saint a la même barbe et la même coiffure que le maire de Calais.

L’affaire du siège de Calais ne s’arrêta pas là sous Louis XVI. Elle traversa tout le règne dont elle devint l’un des principaux leitmotivs. Ainsi, en 1781, irritée par la manière dont le roi se moquait d’elle, la noblesse de cour ne manqua pas de renvoyer Louis XVI à Calais lors de la bataille de Yorktown. La situation ne se trouva qu’inversée : ce sont les Anglais qui se rendirent à la France en vertu d’un accord passé préalablement et imposé à Louis XVI à Versailles. Comme à Calais, ils prétendirent se trouver à cour de vivres, ce qui n’était pas vrai2.

La fausse bataille de Yorktown inspira une nouvelle version du tableau de Berthélemy en 17823

Attribué à Jean-Simon Berthélemy, Les Bourgeois de Calais, huile sur toile, 1782, Musée des Beaux-Arts de Béziers, Wikimédia Commons.

Dans ce nouveau tableau, tout aussi théâtral, le roi d’Angleterre a le nez de Louis XVI. C’est le roi de France qui passe pour le traître au service de l’Angleterre avec son manteau rouge et le bouclier aux léopards de son côté. C’était une manière de mettre en évidence son entente avec George III, tous les deux voulant l’indépendance américaine. Il affiche un air courroucé face à cette reddition, qui est une référence évidente à Yorktown, tandis que la reine et la cour semblent vouloir le convaincre qu’il est inutile de poursuivre le combat puisque les ennemis se sont rendus.

Cette version a eu les honneurs de la gravure en 1789 et on ne s’étonnera guère que Camille Desmoulins en ait fait l’article, dans le numéro 2 des Révolutions de France et de Brabant, en des termes très éloquents sur ses véritables convictions politiques :

“L’ensemble et les détails de cette estampe sont également admirables ; mais les yeux reviennent toujours à la reine d’Angleterre [en réalité avatar de Marie-Antoinette] aux genoux de son mari. Cette princesse est un ange qui, par le charme de ses regards, éteint sa férocité dans le cœur d’un tigre.”

Révolutions de France et de Brabant, n°2, p. 89.

En 1785, le peintre Pierre Alexandre Wille poursuivit dans la même veine avec Le Patriotisme français ou Le Départ. Cette fois, il s’est affranchi de l’excuse de l’histoire pour montrer la réalité du corps expéditionnaire français parti en Amérique sous les ordres de Rochambeau.

Pierre-Alexandre Wille, Le Patriotisme français ou Le Départ, huile sur toile, 1785, Musée franco-américaine de Blérancourt, RMN.

Les attitudes exagérées des personnages respirent tout autant la comédie, comédie censée se jouer au nom du roi mais même le buste de ce dernier semble vouloir détourner le regard tant il est indigné (On notera que la grande majorité des représentations des Adieux de Louis XVI à sa famille joue sur les mêmes codes, ce qui montre bien ce que les artistes pensaient du crédit qu’il fallait accorder à la scène qu’ils peignaient.).

Louis XVI, de son côté, continua à revendiquer l’image du faux traître/vrai héros en nommant le duc d’Harcourt, rappelant Godefroi de Harcourt, comme gouverneur du dauphin en 1786, suite à son voyage en Normandie. En tant que gouverneur de Normandie, Harcourt venait de présider au début des travaux du port de Cherbourg. C’était une manière subtile de signifier que, tandis que la reine était sur le point de mettre au monde un bâtard, il préférait, quant à lui, confier l’éducation de son véritable fils à une famille valeureuse, ayant fait le choix des armes et, comme les Bourbons, faussement accusée de traîtrise.

Pendant la Révolution, on l’a vu avec la gravure vantée par Camille Desmoulins, le Siège de Calais était toujours une référence essentielle. En 1791, Louis XVI espérait pouvoir se rendre à Metz pour reproduire cette stratégie de faux siège en livrant la France à des princes étrangers révolutionnaires plutôt qu’en la laissant aux mains des aristocrates français contre-révolutionnaires. La tentative a échoué à Varennes mais l’esprit de Calais n’a pas échappé aux aristocrates qu’il désirait combattre et qui s’empressèrent d’enfoncer le clou en prétendant jouer les otages du roi et en s’affichant comme tels, dès le 14 juillet 1791, dans la Gazette de Paris de Durosoy, dont le nom faisait écho à Du Belloy.  

Ajoutons que la pièce de Du Belloy n’est pas oubliée dans La Marseillaise. Elle appartient à ces œuvres dont l’esprit est convoqué par les paroles de la chanson :

“Que le soldat féroce, avide de forfaits,

Sur le palpitant des femmes égorgées,

Traîne vos fils sanglants, vos filles outragées ?”

Le Siège de Calais, I, 6.

Enfin, en janvier 1793, Louis XVI s’est trouvé face à une alternative directement inspirée du Siège de Calais : soit accepter la main tendue de l’ennemi anglais et sauver sa vie en partant pour l’Amérique, soit faire le choix de la mort. Dans le premier cas, comme chez Du Belloy, la tragédie devenait comédie et la traîtrise devenait honorable, dans le second, la tragédie était complète mais la fidélité à soi-même et à la patrie était payée par l’opprobre.

  1. Voir par exemple son article “Édouard III et les six bourgeois de Calais”, Revue Historique, tome 292 (1994), p.229267. []
  2. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 189-192. []
  3. Le nom du peintre y figure mais il est possible qu’il s’agisse d’un pastiche de l’œuvre d’origine plutôt que d’une toile réellement réalisée par Berthélemy. La pratique était assez courante. []

Le triomphe d’Amphitrite/Lambriquet : Louis XVI présente sa maîtresse à la cour

Comme je le relate dans L’Intrigant1, en 1777, Louis XVI subit une pression autrichienne extrêmement forte pour le pousser à faire un enfant à Marie-Antoinette. Acculé, c’est ce qu’il finira par faire et Madame Royale naquit le 19 décembre 1778. Néanmoins, pour faire face à cette pression, il s’était empressé de prendre une maîtresse : Marie-Philippine Lambriquet. S’il ne tenait pas à faire connaître son existence au grand public, préférant conserver une image de mari vertueux pour mieux rejeter tous les torts du côté de sa femme, il voulait au contraire que la cour n’ignore rien de cette liaison ni des menaces qu’elle faisait peser : si on le forçait à faire un enfant à sa femme, il en ferait d’abord un à sa maîtresse. Ainsi, s’il avait un garçon avec sa maîtresse, il serait né avant l’enfant de la reine et il ferait tout pour le faire reconnaître comme son héritier légitime. C’est apparemment ce que fit Louis XVI et qui aboutit à la naissance de la petite Marie-Philippine Lambriquet, le 31 juillet 1778. Aussi bien la maîtresse que la reine donnèrent naissance à une fille.   Cette menace, le roi tint manifestement à la matérialiser lors du Salon de 1777 à travers un tableau qu’il avait commandé : Le Triomphe d’Amphitrite par Hugues Taraval.

Il est possible que la version exposée au Salon ait été celle vendue chez Beaussant Lefèvre et associés le 28 juin 2002 (lot 68).

En effet, les Lettres sur les peintures sculptures et gravures exposées au Salon (p. 247. C’est une annexe des Mémoires secrets) nous précisent qu’on prendrait le tableau pour une esquisse, ce qui correspond bien à l’état de la toile vendue en 2002. Toujours est-il que le Louvre possède un autre Triomphe d’Amphitrite de Taraval, bien plus achevé, et également daté de 1777. C’est celui dont je vais parler.

Hugues Taraval, Le triomphe d’Amphitrite, huile sur toile, 1777, Musée du Louvre.

Ce qui est étrange, c’est que les deux toiles ont vraisemblablement été réalisées à des temps très rapprochés. Puisque le tableau du Louvre est daté de 1777, on ne comprend pas trop pourquoi l’artiste, au Salon de la fin de l’année 1777, aurait choisi d’exposer l’esquisse plutôt que l’œuvre finale. L’explication qui me semble la plus probable c’est que des détails de la toile finale n’étaient pas destinés à un public aussi large que celui du Salon. Quel était donc le problème ?

Les Lettres sur le Salon indiquent également que l’Amphitrite de Taraval est le pendant de l‘Aurore enlevant Céphale par Van Loo, exposé au même salon (il en a été question ici). Dans le premier, l’Aurore révolutionnaire enlève Céphale, représentation du prince, pour l’arracher à son mariage. Or dans l’histoire, Céphale finit par revenir auprès de sa femme. En lui donnant le triomphe d’Amphitrite comme pendant, on offre une nouvelle porte de sortie au prince. Certes, comme Céphale, il est revenu auprès de sa femme, mais c’est Amphitrite plutôt que sa femme qui finit par triompher. Amphitrite réussit là où Aurore avait échoué. Pour Louis XVI, cette porte de sortie, c’était sa maîtresse. Il est donc très probable que l’Amphitrite du Louvre ne soit rien d’autre qu’un portrait de Marie-Philippine Lambriquet. Elle n’est d’ailleurs pas sans rappeler la femme  en robe blanche du portrait énigmatique et faussement identifié du château de Sychrov2. C’est parce qu’Amphitrite était un portrait de sa maîtresse que le roi n’aurait pas voulu qu’elle soit trop facilement reconnaissable sur la version exposée au Salon.

Pourquoi avoir choisi de la représenter en Amphitrite ? Probablement parce qu’en tant qu’épouse de Poséidon, elle est la maîtresse des mers. Cela permettait de répondre à Louis XV, qui avait choisi de s’identifier à  Arion, sauvé du naufrage par un dauphin, pour se présenter en sauveur de la monarchie3. En outre, Amphitrite est elle aussi associée au dauphin. C’est un serviteur du nom de Delphinos qui avait permis de conclure son mariage avec Poséidon. C’est probablement cet épisode qu’a voulu figurer Taraval en peignant un petit amour qui chevauche un  dauphin en s’adressant à Amphitrite. Replacée dans le contexte de 1777, cela permettait aussi de suggérer que c’est cette Amphitrite/Lambriquet, et non pas Marie-Antoinette, qui serait la mère du dauphin. C’est par cet acte qu’elle sauverait la révolution et qu’elle remplacerait définitivement Arion/Louis XV qui avait sauvé la monarchie.

  1. Aurore Chéry,L’Intrigant, Flammarion, 2020. []
  2. Voir ce billet []
  3. Voir ce billet. []

Du connétable de Bourbon au connétable du Guesclin

En 1775, la tragédie intitulée Le Connétable de Bourbon avait été à l’origine d’un petit scandale à la cour. Il en a été question dans ce billet. Au Salon de 1777, c’est un autre connétable qui fut à l’honneur : Du Guesclin, dans un tableau de Nicolas-Guy Brenet : Honneurs rendus au connétable Du Guesclin. Si Louis XVI, pour des raisons généalogiques, avait pu être comparé au connétable de Bourbon, on va voir que le tableau de Brenet incitait plutôt à reconnaître Louis XV dans Du Guesclin.

Dans ce tableau commandé par le comte d’Angiviller pour le roi, le  rapprochement entre Louis XV et Du Guesclin est d’abord encouragé par le blason du connétable. En effet, il représente un aigle bicéphale, très proche de celui des Habsbourg, et une cotice (bande) rouge. Ce blason n’apparaît pas moins de trois fois dans le tableau : au premier plan, tenu par le jeune homme qui se lamente, sur le costume du connétable et enfin sur l’enseigne suspendue derrière le mort, à côté d’une enseigne fleurdelisée. La juxtaposition des fleurs de lys et de l’aigle bicéphale ne pouvait que rappeler le renversement des alliances de 1756 et le rapprochement de la France et de l’Autriche qui en avait résulté.

Ensuite, c’est la notice du livret qui poussait les spectateurs à faire le rapprochement avec Louis XV. On y lisait :

” L’an 1380, sous le règne de Charles V, du Guesclin assiégeant le Château-neuf de Randon, situé dans le Gévaudan, entre la source du Lot & de l’Allier, fut attaqué de la maladie dont il mourut. Les ennemis eux-mêmes, admirateurs de son courage, ne purent s’empêcher de rendre justice à sa mémoire. Les Anglais, assiégés, avaient promis de se rendre au Connétable, s’ils n’étaient pas secourus à certain jour indiqué ; quoiqu’il fût mort, ils ne se crurent pas dispensés de lui tenir parole. Le Commandant ennemi, suivi de sa Garnison, se rendit à la tente du défunt : là, se prosternant au pied de son lit, il déposa les clefs de la Place. Villaret, Histoire de France, tome XI.”

On prenait soin d’y préciser que Du Guesclin était mort dans le Gévaudan ce qui, en 1777, évoquait naturellement la traque de la bête du Gévaudan, dix ans plus tôt, que Louis XV avait suivie de près.

La scène dépeinte peut ainsi se lire comme un commentaire de la situation de la France après la mort de Louis XV, et plus particulièrement dans le contexte de la guerre d’Indépendance américaine. En cela, ce tableau peut être rapproché du Bélisaire de Vincent expliqué dans le précédent billet.

Selon L’Année littéraire1, les deux personnages debout à côté du cadavre de Du Guesclin sont Olivier de Clisson et le maréchal de Sancerre. Le premier était sur le point de devenir le successeur de Du Guesclin en tant que connétable de France, il est donc singulier que Brenet le représente en habit rouge, couleur de l’uniforme anglais sous Louis XV. C’est comme si la mort du connétable permettait l’accession au pouvoir de l’ennemi anglais. Encore une fois, ce choix peut s’expliquer par le contexte français : Louis XV, roi issu d’un adultère, passait pour être un roi anglais parce qu’il servait les intérêt de l’Angleterre avant ceux de la France. D’autre part, avec le renversement des alliances : Louis XV meurt mais l’alliance autrichienne subsiste.

Au-delà, Brenet semble faire de ces deux personnages, des personnifications des aristocraties anglaise et française : Clisson est en habit rouge, qui rappelle l’uniforme anglais, tandis que Sancerre porte un bâton fleurdelisé pour représenter la France. Ces deux aristocraties regrettaient un roi qui souhaitait une paix durable à travers un équilibre des puissances, paix désormais compromise par la déclaration d’indépendance américaine et les ardeurs belliqueuses de Louis XVI.

Le “commandant ennemi”, mentionné dans la notice du livret, est figuré par le vieillard en tunique blanche qui se tient au pied du lit. Il est en réalité l’ennemi de ces deux aristocraties. Parce qu’il est vêtu de blanc, couleur d’Henri IV, il représente l’héritage politique de ce roi. Cet héritage politique est donc prosterné devant Louis XV et les aristocrates. Pour relever cet héritage, il ne subsiste que le jeune homme au premier plan, un jeune homme qui se trouve être bien mal en point tant il apparaît mélancolique. On peut y voir une représentation de Louis XVI coincé, avec son aigle bicéphale de l’alliance Habsbourg, dans une situation d’autant plus folle (folie exprimée par les rayures du costume), qu’elle le forçait à satisfaire à la fois les catholiques (rayures bleues) et les Anglais (rayures rouges) tout en n’oubliant pas sa propre aspiration au projet protestant d’Henri IV (rayures blanches). Cette folie pouvait toutefois trouver une issue heureuse, comme en Amérique, où ce même tricolore devenait au même moment un symbole de liberté. Le rouge, le bleu et le blanc étaient également, il faut le rappeler, les couleurs du roi de France, comme en témoignent les livrées que l’on a conservées2.

Il est intéressant de remarquer également que l’analogie faite ici entre Louis XV et Du Guesclin et Louis XVI/Henri IV a influé sur l’historiographie du personnage. Les anecdotes sur Du Guesclin ont gagné en consistance pour en faire un connétable ayant recours aux mêmes ruses qu’Henri IV mais pour poursuivre des objectifs contraires. Ainsi, l’épisode de Du Guesclin à Niort dans lequel, s’inspirant du cheval de Troie, il aurait pris la ville en déguisant ses hommes en Anglais, semble surtout s’être étoffé à cette période. Il est par exemple inconnu chez Villaret, qui a inspiré la notice du livret du Salon.

On en trouve les prémices dans l’Histoire de Bretagne de Lobineau, au début du siècle. On y lit :

“Le sire de Montfort, seigneur breton, y fit des merveilles. Tous les prisonniers furent mis à mort, par ordre du connétable, excepté Jean d’Évreux et quelques autres seigneurs. Incontinent il fit prendre aux siens les tuniques de toile des morts, et par ce stratagème il se rendit maître de Niort, où tout fut passé au fil de l’épée.”

Guy-Alexis Lobineau, Histoire de Bretagne, Paris, 1707, t. I, p. 404.

Mais ce n’est que dans des prétendus Mémoires de Du Guesclin, publiés en 1785, qu’on en trouve une version bien plus complète :

“Il [Du Guesclin] se servit d’un artifice qui lui réussit, commandant à ses gens de se revêtir des habits des Anglais, et de porter leurs mêmes drapeaux. Ceux de Niort voyant ces croix rouges avec ces chemises de toile, et les léopards d’Angleterre arborés sur leurs enseignes, s’imaginèrent que c’étaient les Anglais qui revenaient victorieux. Les Français pour les faire encore donner davantage dans le piège qu’ils leur tendaient, s’approchèrent des portes de leur ville en criant “St Georges”.”

Collection universelle des mémoires particuliers relatifs à l’histoire de France, Londres, 1785, tome V, p. 14.

 

Ce Du Guesclin, qui déguisait ses hommes en Anglais, renvoyait à Louis XV, le roi anglais, dont la trahison se poursuivait à travers le renversement des alliances qui transformait les Français en Autrichiens.

Comme Du Guesclin, Henri IV employa la stratégie du cheval de Troie pour la journée des Farines en janvier 1591 : après avoir cherché à affamer Paris, il autorisa des livraisons de farine qui lui permirent de faire entrer des hommes déguisés grâce auxquels il espérait reprendre la ville à la Ligue. En 1783, un autre tableau commandé par d’Angiviller à François-André Vincent y fit écho : Henri IV faisant entrer des vivres dans Paris. Le moment représenté est assez ambigu pour qu’on puisse le mettre en relation avec plusieurs épisodes de la biographie d’Henri IV, mais tout le monde avait en tête, et plus encore après la guerre des Farines de 1775, cette journée des Farines. Là où Louis XV/Du Guesclin s’inspirait de la guerre de Troie pour favoriser les rouges (garantir la paix à l’aristocratie anglaise), Louis XVI/Henri IV faisait de même mais pour faire entrer les blancs. Et c’est bien l’opposition rouge/blanc qui est au centre de la composition de Vincent, avec un Henri IV à l’écharpe blanche qui repousse la main d’un officier à  l’écharpe et au cimier rouges.

François-André Vincent, Henri IV faisant entrer des vivres dans Paris, huile sur toile, 1783, Musée du Louvre.
  1. L’Année littéraire,  Paris, 1777, t. V, p. 315. []
  2. Voir par exemple celle de Galliera. []

Le noir et les princes

Dans ce carnet, je parle souvent de l’usage de la couleur blanche et de la manière dont, au XVIIIè siècle, elle renvoie au projet politique d’Henri IV. Le blanc est devenu la couleur de la révolution des Bourbons, la révolution qui est à l’origine de la Révolution française. 

Je parle moins souvent du noir, qui est une couleur tout aussi importante. Dans son ouvrage sur le noir, Michel Pastoureau fait remonter au Moyen Âge la  conflictualité entre le noir et le blanc en l’expliquant, en substance, par l’opposition entre l’habit porté à Cluny, qui était noir, et celui porté à Cîteaux, qui était blanc. Le noir voulait au départ renvoyer à une idée de pénitence et d’humilité, mais ces aspirations ont été progressivement dévoyées par le luxe grandissant déployé par Cluny. Choisir une couleur opposée au noir, c’était donc tenter de renouer avec les véritables origines modestes du christianisme et les cisterciens finirent par s’habiller en blanc. En cela, au XVIIIè siècle, les vestales vêtues de blanc sont à la fois les héritières d’Henri IV et de Cîteaux. Elles prétendent à la modestie face au luxe de la cour.

Au fil du temps, certains princes ont ostensiblement opté pour le noir pour se vêtir. Ce fut par exemple le cas de Philippe le Bon et ensuite d’Henri III1.

Était-ce une manière de marquer leur allégeance à l’héritage clunisien ?  Oui et non. C’était manifestement plutôt une manière de s’en réclamer pour s’en moquer. Il en a déjà été question dans ce billet, Philippe le Bon cherchait surtout à montrer que les discours pieux recouvraient souvent des motivations purement commerciales et que la dévotion à l’Agneau mystique s’était transformée en soumission à la laine du mouton anglais. En conséquence, s’habiller en noir, c’était aussi pour lui jouer au clunisien : prétendre à la modestie mais cultiver le luxe. 

D’après Rogier van der Weyden, Philippe le Bon, huile sur panneau, deuxième moitié du XVè siècle, musée des Beaux-Arts d’Anvers, Wikimédia Commons.

Par la suite, un autre souverain est connu pour avoir affectionné le noir à partir de 1580 : c’est Henri III, comme Isabelle Oger, entre autres, a pu le mettre en évidence2.

Je n’ai pas encore souvent eu l’occasion de le faire remarquer mais Henri III a été une grande source d’inspiration pour Louis XVI. Je recommande notamment la lecture de l’ouvrage de Nicolas Le Roux : Henri III, Portraits d’un royaume qui, en complément de L’Intrigant3, permet de mieux réfléchir aux parallèles possibles entre les deux rois.  Ils ont tous les deux poussé très loin le culte de la dissimulation, notamment relativement aux affaires religieuses, ce qui a plus volontiers été souligné à propos d’Henri III que de Louis XVI.

Attribué à François Quesnel (1553-1619), Henri III, roi de France, huile sur bois, vers 1580, Musée Carnavalet.

En résumé, on pourrait dire qu’en tirant de plus en plus le catholicisme du côté d’un ascétisme extrême, Henri III obligeait les catholiques à suivre son exemple, quitte à faire de l’expression de sa foi une torture au quotidien. Ne pas suivre l’exemple du roi, c’était risquer de passer pour un mauvais sujet catholique et donc de prêter le flanc à la critique des protestants. Cet ascétisme passait également par le vêtement : le noir n’était plus seulement la couleur de Cluny, il était devenu une couleur que portaient volontiers les protestants par souci d’humilité. Le noir, dès lors, était une punition pour les courtisans catholiques (il ne faut pas afficher plus de luxe que les protestants) mais aussi une manière de rappeler, à travers l’exemple dévoyé de Cluny, que le péché guettait constamment chez les catholiques.  Il entre vraisemblablement, également, le souvenir de Philippe le Bon dans ce choix du noir. Philippe le Bon venait de créer l’ordre de la Toison d’or quand il fit le choix du noir et Henri III, quant à lui, venait de créer l’ordre du Saint-Esprit quand il fit le même choix. De la même manière que le noir de l’habit de Philippe le Bon faisait surtout ressortir la décoration de l’ordre de la Toison d’or, chez Henri III, il faisait ressortir le Saint-Esprit mais peut-être plus encore le col blanc et surtout la perle blanche qu’il portait à l’oreille. Ainsi, chez Henri III, le noir renvoie au risque clunisien mais le blanc n’est guère plus recommandable puisque c’est lui, à travers la perle, qui exprime le luxe du costume. En définitive, qu’il s’agisse de Cluny ou de Cîteaux, le catholicisme n’est pas sauvable pour Henri III. Et c’était bien l’avis de Louis XVI également.

Au XVIIIè siècle, il n’était plus de coutume de porter du noir pour le roi. Pour autant, l’héritage clunisien a subsisté. Le noir est devenu la couleur de l’Église. C’est aussi la couleur que l’on associait aux Autrichiens, le Saint Empire romain germanique s’appuyant sur l’Église. C’est cela qui a donné lieu à l’épisode de la cocarde noire arborée lors des banquets du mois d’octobre 1789 en remplacement de la cocarde nationale. (L’intérêt c’est que la cocarde noire était aussi celle de la maison de Hanovre et qu’elle pouvait donc laisser penser à une collusion entre le duc d’Orléans et son ami le prince de Galles pour faire tomber Marie-Antoinette, ce qui était tout à fait le récit que Louis XVI voulait alors véhiculer.) 

Marie-Antoinette a été associée au noir très tôt. Prenons ici un seul exemple avec le tableau de La toilette d’une sultane par Charles-Amédée Van Loo. Il a été présenté au Salon de 1775 et évoqué dans le billet précédent.

Charles-Amédée Van Loo, La toilette d’une sultane, huile sur toile, 1774, Musée du Louvre.

La sultane porte un manteau blanc, qui rappelle les vestales, mais qui recouvre un bas jaune, couleur de la trahison. Ce qui fait le lien entre le jaune et le blanc, c’est le chien noir. S’il y a un lien de fidélité, c’est entre la sultane et le peuple des noirs (l’Église), et c’est en cela qu’elle trahit les blancs. De la même manière, une servante noire apporte les nouveaux atours blancs qui vont couvrir la sultane et qui vont l’aider à trahir.

Ce rapport au noir continue à imprégner les imaginaires politiques, même s’ils se sont un peu inversés. Si Philippe le Bon et Henri III faisaient figure d’exception en choisissant de se vêtir en noir, le noir est la couleur dans laquelle les présidents de la Vè République posent pour leur photo officielle et celle qu’ils portent apparemment le plus souvent. L’exception, c’est de ne pas porter de noir. Or depuis quelques mois, cette exception semble être devenue la règle pour Emmanuel Macron qui a choisi le retour au bleu marine de 1794 pour le drapeau mais aussi, de plus en plus régulièrement, pour s’habiller, en alternance avec le gris. Dans les deux cas, on rompt avec un héritage catholique : le bleu marial pour le drapeau et le noir clunisien pour le vêtement. Par conséquent, il semble que pas plus qu’à Henri III ou à Louis XVI, le catholicisme ne lui paraisse  sauvable, mais la vraie question c’est au fond : était-ce bien le rôle de la République que de sauver le catholicisme ?

  1. Sur Philippe le Bon, voir l’article de Sophie Jolivet, « La construction d’une image  : Philippe le Bon et le noir (1419-1467) »Apparence(s) [En ligne], 6 | 2015, mis en ligne le 25 août 2015, consulté le 10 décembre 2021. []
  2. Voir Isabelle Oger, “Genèse des portraits gravés d’Henri III, roi de France et de Pologne (1574 – 1589). L’image du roi très chrétien pendant les guerres de religion.” dans Thomas W. Gaehgtens et Nicole Hochner (dir.), L’image du roi de François Ier à Louis XIV, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2006  et “Le rôle de Henri III dans l’invention et la diffusion de son portrait gravé.” dans Isabelle de Conihout, Jean-François Maillard et Guy Poirier (dir.), Henri III mécène des arts, des sciences et des lettres, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2006. []
  3. Aurore Chéry,L’Intrigant, Flammarion, 2020. []

La priorité du début du règne de Louis XVI : mettre fin au mariage autrichien

Le Salon de peinture et de sculpture de 1775, premier du règne, était en grande partie une critique du règne précédent, mais certaines œuvres présentées exprimaient aussi les aspirations du nouveau roi. Or la priorité de Louis XVI, c’était de mettre fin à son mariage avec Marie-Antoinette, mariage qu’il n’avait jamais accepté. Un grand nombre de toiles de ce salon ont tourné autour de cette thématique. Ce billet proposera un tour d’horizon de quelques-unes d’entre elles.

Marie-Antoinette/Vénus renvoyée chez elle

En 1771 déjà, la peinture de David pour le prix de Rome sur le thème du combat de Mars contre Minerve s’était montrée très critique envers l’alliance autrichienne1. En 1775, Joseph-Marie Vien, professeur de David, poursuivit la réflexion initiée par son élève en illustrant un autre extrait du chant V de l’Iliade : Vénus blessée par Diomède est sauvée par Iris. Depuis son arrivée en France, Marie-Antoinette voulait à tout prix éviter d’être comparée à Vénus, figure qui lui paraissait apparemment trop légère et inconsistante. Elle préférait se faire représenter en tant que Minerve garantissant la paix2.

Joseph-Marie Vien, Vénus blessée par Diomède, huile sur toile, 1775, Columbus Museum of Art, Wikimédia Commons.

Le tableau de Vien est une sorte de suite à celui de David. Cette fois, avec le règne de Louis XVI, Mars a repris le dessus. Selon le livret du Salon, la toile représente le moment où : “Iris descend du Ciel pour la [Vénus] tirer du champ de Bataille, & Mars l’aide à monter dans son Char pour la conduire sur l’Olympe.”. Ainsi, Marie-Antoinette est renvoyée à cette Vénus qu’elle ne voulait pas être, mais elle est aussi renvoyée chez elle par Mars. On peut y voir un écho des menaces exprimées dans le pamphlet : Avis important à la branche espagnole, dont j’explique dans L’Intrigant3 que le commanditaire était Louis XVI lui-même. Si les exigences formulées dans le pamphlet n’étaient pas satisfaites, on présenterait publiquement Marie-Antoinette comme une femme galante et elle serait bien obligée de partir. Le Salon de 1775 commençait à mettre les menaces à exécution.

Même quand elle était représentée en Minerve, comme elle le désirait, c’était pour la dénigrer. Ainsi Louis-Jean-François Lagrenée choisit de montrer Pallas/Minerve à moitié nue, prenant son bain, et aveuglant le devin Tirésias qui l’avait surprise, manière de dire que quand on découvrait Minerve/Marie-Antoinette dans sa nudité, et donc dans sa vérité, il n’était plus possible de regarder vers l’avenir : le mariage autrichien était un archaïsme.

Marie-Antoinette en rivale de la Du Barry

Charles-Amédée Van Loo participa au déferlement contre la jeune reine en proposant quatre tableaux sur le thème de la sultane : La toilette d’une sultane, La sultane servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs, La sultane commandes des ouvrages aux odalisques et  Fête champêtre donnée par les odalisques, en présence du sultan et de la sultane. Il s’agissait de cartons à tapisseries destinés à une série sur le Costume turc. Elle pouvait s’inscrire dans la continuité de la tenture de l’Ambassade turque de Louis XV, qui s’en était servi pour signifier qu’il était un roi faisant tapisserie dans une histoire où la transmission du pouvoir était matrilinéaire, comme dans l’Empire ottoman. 

Les Mémoires secrets, en rendant compte du Salon, ont émis l’idée que la commande était l’œuvre de la comtesse du Barry4

“Ces tableaux, pour le [feu] roi, et destinés à être exécutés en tapisserie, avaient, à ce qu’on prétend, été commencés sous les auspices de Madame la comtesse du Barry, La sultane française cherchait à s’y reproduire aux yeux de son auguste amant, sous un costume étranger, afin de fixer son attention de toutes manières. Auquel cas on pourrait reprocher au peintre de n’avoir pas attrapé la ressemblance.5

Par conséquent, la commande viendrait de la comtesse du Barry, mais la sultane ne lui ressemble pas. Et pourquoi voudrait-elle se présenter sous un costume étranger pour reconquérir son amant ? L’idée que semblent émettre les Mémoires secrets, c’est celle que Madame du Barry se moquait de Louis XV parce qu’il la délaissait pour une étrangère dont il voulait faire une sultane : Marie-Antoinette. Dès le mariage du dauphin, on avait laissé entendre que Louis XV avait pris la dauphine pour maîtresse. Cela donnait une explication à la longue brouille qui avait opposé les deux femmes : elles se disputaient le même homme, le roi.  

Politiquement, le choix de la sultane pouvait aussi laisser sous-entendre que Marie-Antoinette était proche de Vergennes, que Louis XVI venait de faire entrer au gouvernement. Il avait vécu longtemps à Constantinople et s’était fait représenter en costume turc6. Louis XVI laissait ainsi penser que c’est Marie-Antoinette qui faisait le gouvernement alors que, en réalité, c’est lui qui était proche de Vergennes et qu’il se servait de la reine comme couverture.

Charles-Amédée Van Loo, La toilette d’une sultane, huile sur toile, 1774, Musée du Louvre.

Sur La Toilette d’une sultane, on la voit tenir un chien noir, représentant le peuple acquis à l’idéal de fortune de Cluny. Deux colonnes à gauche confirment que deux hommes se disputent ses faveurs tandis que la colonne de droite, dont on ne voit que la base et à laquelle se rattache le dais rouge, il représente vraisemblablement la relation passé avec Louis XV en roi d’Angleterre

Charles-Amédée Van Loo, La Sultane servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs, huile sur toile, 1773, Musée Chéret, Nice.

Sur La Sultane servie par des eunuques blancs et noirs, on remarque surtout un petit serviteur noir, sur la droite, qui porte une coiffe identique au serviteur noir du duc de Chartres chez Lépicié. Derrière lui, un eunuque blanc porte une corbeille de fruits qui rappelle celle de Saint Thibault chez Vien. En conséquence, le tableau est probablement faussement daté de 1773. La date a été choisie pour rappeler l’année de la soumission des Orléans à Louis XV, qui a pour conséquence l’acceptation de l’adultère de Marie-Antoinette. 

Charles-Amédée Van Loo, La Sultane commande des ouvrages aux odalistes, huile sur toile, 1774, Musée Chéret, Nice.

Sur La Sultane commande des ouvrages aux odalisques, on la voit agir comme si elle était la seule dépositaire du pouvoir. L’eunuque est relégué à la porte, comme l’était le peuple dans La Paix de Hallé, consacrant le futur Louis XVI comme successeur de son père. 

Outre ses toiles sur l’histoire de Pyrrhus, Jollain  a également présenté un tableau intitulé : L’indiscrétion de Candaule, roi de Lydie, qui semble aujourd’hui perdu.  L’indiscrétion de Candaule désigne le moment où ce roi a vanté les charmes de sa femme à son ami Gygès en insistant pour la lui montrer nue. En d’autres termes, Louis XVI était prêt à céder sa femme à quiconque serait séduit par ses charmes et, pour ce faire, il était disposé à en faire l’article.

  1. Voir ce billet. []
  2. Voir ce billet. []
  3. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020. []
  4. en dépit du fait qu’aucune source ne puisse en attester. Voir Perrin Stein. “Amédée Van Loo’s Costume Turc: The French Sultana.” The Art Bulletin 78, no. 3 (1996): 417–38. https://doi.org/10.2307/3046193. []
  5. Mémoires secrets, t. XIII, Londres, 1780, p. 155. []
  6. Voir ce billet []

La postérité du “Dauphin labourant” jusqu’à Austerlitz

En tant que dauphin, l’image du futur Louis XVI a été introduite auprès du public sous une forme très originale : la gravure du Dauphin labourant. On y voit le jeune prince s’essayant au labourage au cours d’une promenade qu’il avait entreprise avec son gouverneur, le duc de La Vauguyon. 

François-Marie-Antoine, Boizot, Monseigneur le Dauphin – labourant.”. Dédié à Monseigneur – le Dauphin, l’an 1769 Par son très humble et très respectueux Serviteur Poulin de Fleins, eau forte coloriée, 1769, BNF Gallica.

L’imitation par Joseph II

Cette estampe avait notamment été envoyée à Vienne dans la perspective du mariage avec Marie-Antoinette. C’est probablement cet envoi qui encouragea Joseph II à imiter son futur beau-frère. Le 19 août 1769, Joseph II se mit lui-même à saisir l’outil d’un laboureur au cours d’un voyage en Moravie du Sud.  Un monument fut commandé pour commémorer l’évènement et une estampe parut. 

Anonyme, Joseph II labourant le 19 août 1769, avec une représentation du premier monument érigé en souvenir de l’évènement, estampe, Mährischen Landesbibliothek, Brno, Wikimedia Commons. 

C’est manifestement par erreur que cette estampe est parfois datée de 1799. Dès 1798, le monument tombait en ruines et on comprend donc d’autant moins pourquoi on en aurait réalisé une gravure en 17991.

Le labourage dans “Richard Cœur de Lion”

Cependant, la rivalité entre Louis XVI et Joseph II ne fit que croître au fil des années. Aussi, en 1784, le livret de Richard Cœur de Lion, l’opéra de Grétry, tourna en dérision cette fièvre imitative de Joseph II. Richard, alter ego de Louis XVI, est en effet prisonnier en territoire autrichien et  un paysan chante :

“Et zig, et zoc,

Et fric, et froc,

Quand les bœufs vont deux à deux,

Le labourage en va mieux.

Sans berger, si la bergère

Est en un lieu solitaire,

Tout pour elle est ennuyeux ;

Mais si le berger Sylvandre

Auprès d’elle vient se rendre,

Tout s’anime alentour d’eux.

Et zig, et zoc,

Et fric, et froc,

Quand les bœufs

Vont deux à deux,

Le labourage en va mieux.

Qu’en dites-vous, ma commère ?

Eh ! qu’en dites-vous, compère ?

Rien ne se fait bien qu’à deux ;

Les habitants de la terre,

Hélas ! ne dureraient guère,

S’ils ne disoient pas entre eux :

Et zig, et zoc, etc

On comprend tout d’abord que les onomatopées “zig et zoc et fric et froc” miment l’acte sexuel puisque c’est en faisant cela entre eux que les habitants de la terre se reproduisent. Louis XVI répondait là à Joseph II qui, en 1777, s’était moqué de son beau-frère dans sa correspondance en laissant croire à toute l’Europe que c’était lui qui lui avait appris comment faire des enfants. En réalité, Louis XVI lui rappelle que pour faire des enfants, il faut avant toute que deux volontés se rencontrent. Or si la sienne n’avait pas rencontré celle de Marie-Antoinette, elle avait rencontré celle de la bergère, c’est-à-dire Françoise2. Pour faire comprendre cela à son beau-frère, qu’il prend à son tour plaisir à traiter en imbécile, Louis XVI utilise la métaphore de labourage, parce qu’elle était particulièrement parlante pour Joseph II qui avait labouré lui-même une seconde fois pour l’imiter. Enfin, en remplaçant les chevaux de labour, que l’on voyait sur les estampes, par des bœufs alors que le taureau est un symbole de l’Angleterre, Louis XVI renvoyait Joseph à son alliance effective avec l’Angleterre quand il était censé être officiellement l’allié de la France.

La leçon de labourage

A travers Richard Cœur de Lion, Louis XVI avait donc transformé la leçon de labourage initiale en leçon donnée à Joseph II, mais le souvenir du Dauphin labourant eut encore une longue postérité.

Ainsi, au Salon de 1798, François-André Vincent exposa La leçon de labourage ou L’Agriculture, un tableau réalisé pour François-Bernard Boyer-Fonfrède, industriel dans le textile et frère du conventionnel girondin Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède, dont il partageait les opinions politiques.

François-André Vincent, L’Agriculture, huile sur toile, 1798, Musée des Beaux Arts de Bordeaux, Wikimedia Commons.

Nous sommes donc ici dans un contexte girondin, de surcroît interprété par un peintre qui connaissait lui-même bien Louis XVI puisqu’il avait reçu des commandes du roi. Ceci explique probablement pourquoi la référence à Louis XVI est si présente dans ce tableau. S’il s’agit bien d’une représentation de la famille de Boyer-Fonfrède, le tableau marque que c’est une famille qui entend poursuivre l’œuvre du Dauphin labourant. Le fils de la famille reprend ainsi le rôle du dauphin, mais pas seulement. Ce qui est curieux, c’est qu’il est le personnage principal, celui qui se trouve au premier plan et pourtant, il nous tourne le dos. Cette posture est singulière et elle nous rappelle celle du Hamlet d’Abildgaard. Il faut ajouter à cela le pli du vêtement entre les fesses qui n’était pas aussi marqué dans les esquisses (voir sur cette page). Ainsi représenté, le vêtement du garçon fait écho au pourpoint d’Hamlet (voir ce billet) qui, chez Abildgaard indiquait qu’Hamlet s’était sodomisé lui-même ou, en d’autres termes, que la révolution du prince danois avait échouée.

Ici c’est la même chose : Vincent indique que la révolution de Louis XVI, promise par le Dauphin labourant, a échoué de la même manière que la révolution danoise. Les Girondins étaient bien placés pour le savoir puisqu’ils en avaient payé le prix fort et Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède avait été guillotiné.

Mais la citation d’Abildgaard nous donne encore une autre information. En effet, le peintre danois avait représenté Hamlet au moment où lui apparaissait le fantôme de son père. Or c’est le laboureur qui apparaît au garçon ici. Ce laboureur est donc une figure paternelle qui fait écho au père de Louis XVI. C’est son père qui avait choisi pour lui une éducation physiocrate et c’est son père qui avait mis en place les réseaux révolutionnaires sur lesquels il s’est appuyé par la suite, réseaux dont étaient issus les Girondins. En conséquence, le laboureur et le garçon représentent Louis XVI et son père guidant ensemble le même aiguillon, celui de la révolution. On remarque sur les esquisses qu’il y a eu une hésitation à propos de la position des mains sur l’aiguillon. Une première version plaçait la main du garçon plus en arrière, ce qui donnait plus d’importance au laboureur.

François-André Vincent, Étude à la plume et encre brune et lavis, vers 1796, collection particulière, Musba.

Toutefois, c’est bien Louis XVI et non son père qui a fait exister la révolution, et l’artiste a donc assez rapidement choisi de mettre la main du garçon en avant. 

Le tableau est également hanté par la chanson de Richard Cœur de Lion. Ce sont des bœufs et non des chevaux qui vont deux à deux et la grivoiserie du “zig et zoc et fric et froc” sature l’œuvre. Elle la sature à travers l’auto-sodomie d’Hamlet bien évidemment, mais aussi par le fait que les Girondins vont deux à deux pour peupler la terre et donner des enfants au combat révolutionnaire, et enfin par la vue sur l’imposant postérieur des bœufs qui, comme dans la chanson, représentent manifestement l’Angleterre et l’Autriche. Le succès révolutionnaire, représenté par la montagne en arrière-plan, sera ainsi assuré à condition de retourner l’auto-sodomie d’Hamlet en sodomie des bœufs autrichien et anglais par l’aiguillon.

Austerlitz ou la leçon bien apprise

Le 2 décembre 1805 eut lieu la bataille d’Austerlitz, bataille qui exauça le vœu formulé par Boyer-Fonfrède dans le tableau de Vincent.

Revenons d’abord à Joseph II. Le 19 août 1769, c’est en Moravie du Sud qu’il avait entrepris de labourer un champ et plus précisément à Slavíkovic, près de Brno, une localité qui s’appelle aujourd’hui Rousínov. Or cette localité touche Slavkov u Brna que, en français, l’on nomme Austerlitz. Ce sont d’anciennes terres du tout puissant chancelier autrichien Kaunitz, qui est resté au pouvoir sous les règnes de Marie-Thérèse et de Joseph II.

Bonaparte, je l’explique à la fin de L’Intrigant3, avait été chargé par Gasparin de reprendre la tête du projet militaire de Louis XVI. Et c’est ce qu’il a fait, indéniablement, au moins jusqu’à Austerlitz. Les arts ne l’oublient pas et expriment assez régulièrement ce que Bonaparte doit à Louis XVI. On pourra par exemple se référer au billet sur Les Pestiférés de Jaffa, à celui sur le Jupiter d’Abildgaard, ou encore au précédent billet sur le tableau de Monsiau qui rend hommage à Françoise Boze et à l’Empire pour l’universalisation de la Révolution. Dans ce contexte, il faut comprendre Austerlitz par rapport au projet militaire de Louis XVI. Pendant la Crise de Bavière, qui était en fait le versant européen de la guerre d’Indépendance américaine et commença à la mort de l’Électeur de Bavière en 1777 pour s’achever avec la paix de Teschen en 1779, Louis XVI avait dû céder face à Joseph II. Ce dernier, bien qu’officiellement allié de la France, envisageait à ce moment-là de l’envahir. C’est parce qu’il se trouvait dans cette situation critique que Louis XVI avait dû accepter de faire un enfant à Marie-Antoinette, ce à quoi il s’était refusé jusque-là pour ne pas céder de pouvoir aux Habsbourg.

Austerlitz était donc d’abord une réponse posthume à Joseph II. Tout en prétendant imiter Louis XVI, ce qu’il avait exprimé à travers l’épisode du labourage, il avait en réalité toujours été l’ennemi des Bourbons et de la France. En 1805, c’est la France qui triomphait sur les terres de Joseph II, là même où il avait faussement prétendu faire comme son futur beau-frère. Napoléon venait labourer une seconde fois le champ de Joseph là où Joseph avait labouré comme Louis XVI : “quand les bœufs vont deux à deux, le labourage en va mieux.” Les deux bœufs, à Austerlitz, étaient représentés par les empereurs d’Autriche et de Russie.

La correspondance à établir entre la Crise de Bavière et Austerlitz s’est même exprimée à travers les arts décoratifs. Ainsi, pour célébrer la paix de Teschen, le baron de Breteuil s’était vu offrir la célèbre table de Teschen, aujourd’hui au Louvre.

Johann Christian Neuber, Table de Teschen, bois recouvert de bronze, pierres dures, porcelaine, 1779, Musée du Louvre, Wikimedia Commons.

Cette table a un pendant, la table dite d’Austerlitz, commandée à Sèvres en 1806.

Charles Percier, Pierre-Philippe Thomire François Gérard, Jean-Baptiste Isabey, Table d’Austerlitz ou des maréchaux, bronze doré, 1808-1810, porcelaine, Château de Malmaison, RMN.

Très significativement, plutôt que de rendre hommage à un baron de Breteuil qui avait voulu entrer au gouvernement pour faire “régner la reine”, et donc les Habsbourg, la table d’Austerlitz rendait hommage aux artisans de la puissance militaire française retrouvée : les maréchaux.

De 1769 à 1805, la leçon de labourage du dauphin aura donc eu une longue histoire.

  1. Sur l’état du monument en 1798, voir le mémoire de Marcela Měchurová, p. 47. []
  2. Voir par exemple le billet : Françoise Boze, la bergère de la chanson. []
  3. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020. []

Marie-Antoinette et les deux vestales Émilie

Pour faire suite au billet précédent, il est nécessaire de préciser que le tableau de Charles Leclercq représentant Marie-Antoinette en vestale Émilie a eu des répercussions durables dont il va être question ici.

La réponse de Michel Honoré Bounieu à Charles Leclercq

Tout d’abord, le portrait de Marie-Antoinette en vestale Émilie par Leclercq n’est manifestement par resté sans réponse. Cette réponse peut d’ailleurs nous aider à dater le tableau de Leclercq. En effet, au Salon de 1779, Michel Honoré Bounieu présenta une œuvre intitulée Le Supplice d’une vestale. Il montrait le moment où, ayant failli à son devoir en cessant d’être vierge, la jeune femme descend dans la fosse où on va l’enterrer vivante. C’était à n’en pas douter une manière de faire comprendre à Marie-Antoinette que, puisqu’elle choisissait elle-même de jouer les vestales, on l’aurait à l’œil et on ne manquerait pas de la traiter comme une vestale en cas de faute de sa part. 

Michel Honoré Bounieu, Supplice d’une vestale, huile sur toile, 1779, Musée des Beaux-Arts de Marseille.

Une Émilie vertueuse et une Émilie galante

ll est d’autre part utile d’expliquer que l’on connaît en réalité deux vestales Émilie. C’est ce que précise, par exemple, l’édition 1773 du Dictionnaire pour l’intelligence des auteurs classiques. Il y a d’abord celle qui a servi d’inspiration pour le ballet Les Éléments, dont la véritable histoire est un peu différente de celle relatée dans le ballet. En effet, cette Émilie a bien laissé s’éteindre le feu sacré, mais parce qu’elle avait momentanément permis à une vestale moins expérimentée de s’en occuper. Constatant que le feu était éteint, les Romains soupçonnèrent que c’était parce qu’Émilie était impure, c’est-à-dire qu’elle avait contrevenu à l’obligation de rester vierge. Ne sachant plus que faire, la vestale invoqua Vesta tandis que, dans un geste de dépit, elle lançait un bout de son voile sur l’autel, ce qui eut pour résultat de ranimer le feu. Émilie venait de prouver son innocence. Par conséquent, il n’a jamais été question pour elle de se marier. 

La seconde Émilie est bien différente. Celle-ci ne laissa pas s’éteindre le feu sacrée mais elle avait un amant et elle fut dénoncée par un esclave. L’affaire provoqua un énorme scandale qui eut pour résultat la condamnation à mort d’Émilie et de ses complices. Je vous laisse découvrir son histoire dans cet extrait du Dictionnaire pour l’intelligence des auteurs classiques :

L’Émilie galante et les maîtresses de Louis XVI

L’existence de ces deux vestales explique pourquoi l’histoire d’Émilie favorise les récits ambivalents : le portrait de Madame Boucher nous montrait une épouse vertueuse qui était en réalité adultère et le tableau de Marie-Antoinette par Leclercq montrait une femme qu’on accusait d’adultère et qui était en réalité fidèle à son mari.

Cela explique aussi pourquoi les maîtresses de Louis XVI ont été plusieurs fois surnommées Émilie. Ainsi, si l’on pense aux  Liaisons dangereuses, publiées en 1782 et dont je donne la véritable clé dans L’Intrigant ((Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020.)) : si la présidente de Tourvel représente Françoise Boze, Émilie représente quant à elle Marie-Philippine Lambriquet, la première maîtresse du roi. En étant la maîtresse du roi, elle pouvait difficilement jouer la vestale vertueuse et elle ne pouvait donc être que l’autre vestale Émilie, celle qui avait un amant. En surnommant Madame Lambriquet Émilie, on signalait qu’elle était la doublure de la vestale vertueuse, c’est-à-dire de Marie-Antoinette. Et en effet, Louis XVI cherchait bien une doublure. Il avait fait un enfant à Marie-Philippine Lambriquet parce que, dans le même temps, on le forçait à faire un enfant à Marie-Antoinette : il espérait pouvoir échanger les deux enfants et ainsi empêcher une princesse Habsbourg de donner un héritier au royaume.

En février 1781 déjà, et pour les mêmes raisons, dans l’opéra Émilie ou la belle esclave, Émilie avait représenté Françoise Boze. A ce moment-là, la cour ne connaissait pas l’identité de la nouvelle maîtresse du roi mais en  la surnommant Émilie, on signalait que Marie-Antoinette avait une nouvelle doublure.

L’Émilie vertueuse au secours de Marie-Antoinette

De son côté, au Salon de 1781, Joseph Benoît Suvée proposa une vestale Émilie vertueuse. On y  voit Émilie rallumant le feu sacré en jetant son voile sur l’autel. Dans le contexte qui vient d’être décrit, c’est une défense de Marie-Antoinette et cela explique en grande partie pourquoi l’accueil que Suvée reçut au Salon fut plutôt modeste.

Joseph Benoît Suvée, La vestale Émilie rallumant le feu sacré, huile sur toile, 1781, Musée du Louvre.

A ce moment-là, Marie-Antoinette était sur le point d’accoucher, elle avait donc besoin de prouver avec d’autant plus d’insistance qu’elle était vertueuse afin que l’on ne puisse pas remettre en cause la légitimité de l’enfant à naître. De plus, en recourant à l’épisode de l’Émilie vertueuse, comme dans Les Éléments,  elle assumait le message de retour à l’ordre qui avait déjà été porté par le ballet au temps de Louis XV.

Les vestales et le moment critique de 1784

En 1784, Louis XVI s’allia avec Gustave III dans l’espoir de mettre enfin un terme à son mariage avec Marie-Antoinette. Pour cela, les deux souverains envisageaient la reine dans une situation compromettante lors de la fête à Trianon qu’elle donna pour la délégation suédoise le 21 juin. C’est aussi dans ce but que Gustave III commanda à Wertmüller un portrait dévalorisant de Marie-Antoinette. Je l’ai précédemment évoqué dans ce billet. Il est notable que c’est à la même période que la gravure du tableau de Bounieu, Supplice d’une vestale, fut réalisée.  Elle a été annoncée dans le Journal de Paris le 15 juillet 17841. De son côté, l’année suivante, Suvée vola à nouveau au secours de Marie-Antoinette. Au Salon de 1785, il présenta une nouvelle vestale. Cette fois, il renonça à l’ambiguïté du personnage d’Émilie car l’heure était trop grave pour laisser prise à des interprétations malveillantes : au mois de mars, Marie-Antoinette avait donné naissance à un fils que Louis XVI n’avait accepté de reconnaître comme le sien que sous la contrainte et la pression du baron de Breteuil. 

Suvée opta donc pour la vestale Tuccia.

Joseph Benoît Suvée, La vestale Tuccia portant le crible rempli d’eau pour prouver son innocence, huile sur toile, 1785, Musée des Beaux-Arts de Tours.

Pour prouver qu’elle était restée pure, Tuccia s’était adressée à Vesta et lui avait demandé de lui permettre de porter, dans un crible, de l’eau du Tibre jusqu’à son temple. En lui faisant porter un voile bleu, couleur de la Vierge Marie, Suvée orientait la vestale du côté du catholicisme. A nouveau, Marie-Antoinette était présentée comme la gardienne de l’ordre hérité du règne de Louis XV. Suvée semble même chercher à établir une équivalence entre Marie-Antoinette et Marie Leszczynska puisque sa vestale Tuccia n’est pas sans rappeler un commentaire de Diderot sur le personnage qui représentait l’ancienne reine dans le Saint Denis prêchant la foi en France de Vien. En effet, Diderot avait écrit : “On dit que la femme aux bras tendus, a le bras droit trop court, qu’elle blute et qu’on n’en sent pas le raccourci2. Bluter ou beluter, c’est  “séparer la farine d’avec le son en la passant par un bluteau.” (Trévoux) Le bluteau est un grand tamis, qu’on ne peut manipuler qu’avec les bras grands écartés. On retrouve donc le crible de Tuccia, mais comme le rappelle Stéphane Lojkine, le verbe renvoie aussi métaphoriquement à la jouissance sexuelle3. Par conséquent, ceux qui faisaient cette remarque par rapport à Vien laissaient entendre que Marie Leszczynska ne commettait pas l’adultère que pour des raisons patriotiques. Avec le crible de Tuccia, Suvée indiquait donc que Marie-Antoinette, elle ne blutait pas ; le doute n’était pas permis. 

  1. Marcel Roux, Inventaire du fonds français, graveurs du XVIIIe siècle. , Inventaire du fonds français, graveurs du dix-huitième siècle, Paris, 1934, t. III, p. 317. []
  2. Denis Diderot, Salon de 1767. []
  3. Stéphane Lojkine. Le prédicateur et le cadavre. Vien et Doyen côte à côte au salon de 1767 .. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 2010, n°62. pp. 151-172.

    DOI : https://doi.org/10.3406/caief.2010.2602

    www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_2010_num_62_1_2602 []

La vestale Émilie, modèle pour les reines

Il a été question, dans ce billet, du portrait de Marie-Antoinette en vestale par Charles Leclercq.  Je souhaiterais ici apporter quelques éléments complémentaires qui permettent aussi d’interroger ce que nous savons de Marie Leszczynska et le rapport que Marie-Antoinette pouvait entretenir avec l’image de la reine qui l’avait précédée.

Le ballet Les Éléments

Tout d’abord, c’est l’histoire de la vestale Émilie qui peut nous aider à y  voir plus clair, et plus précisément l’histoire de la vestale Émilie telle que présentée dans le ballet  Les Éléments de Pierre-Charles Roy. Représenté pour la première fois en décembre 1721, ce ballet était dédié au jeune Louis XV et le roi y a même tenu un rôle dans les premières représentations. 

Le ballet est fondé sur un argument qui consiste à montrer comment le roi allait mettre fin au chaos et assurer la paix en soumettant les quatre éléments1. L’air est évoqué par Junon refusant de commettre l’adultère avec Ixion bien qu’elle soit délaissée par Jupiter, l’eau est représentée par Arion sauvé d’un naufrage et finissant par s’unir avec Leucosie puis l’union de la vestale Émilie avec Valère vient figurer le feu, ou plutôt le remplacement du feu sacré par le feu de l’hymen. Enfin, la terre est mise en scène à travers les amours de Vertumne et Pomone. Contentons-nous ici d’approfondir l’histoire de la vestale Émilie, qui a manifestement été une des sources d’inspiration du portrait de Marie-Antoinette en vestale par Leclercq. 

Attribué à Charles Leclercq, Marie-Antoinette en vestale, huile sur toile, vente Tajan, 19 juin 2018, lot 54.

Avec Émilie, nous avons affaire à une vestale qui s’apprête à quitter son sacerdoce, consistant à entretenir le feu sacré, pour épouser Valère. A la fin de l’épisode, le feu sacré s’éteint mais la vestale n’en est pas châtiée car c’est l’Amour qui vient la sauver pour allumer le feu de l’hymen.

Dans la scène première, le feu sacré est décrit de manière à montrer qu’il symbolise l’Empire romain. On lit par exemple : 

“Flamme que révère

Cet Empire heureux,

De nos fiers aïeux,

Trésor tutélaire,

Rayon précieux.”

“On vous doit la gloire,

Les jours des Césars ;

Par vous, la victoire

Suit nos étendards.”

Par conséquent, en tournant le dos à son sacerdoce, c’est aussi en quelque sorte à l’Empire romain qu’Émilie tourne le dos. Elle laisse s’éteindre le feu sacré de l’Empire mais ça n’est pas grave parce qu’elle est soutenue par l’Amour qui vient allumer le feu de l’hymen à la place. Le message était clair lorsque le ballet fut représenté en décembre 1721 : en acceptant un futur mariage avec l’infante d’Espagne, Louis XV venait mettre fin au chaos révolutionnaire de ceux qui avaient la restauration de l’Empire romain pour horizon. Ce mariage devait éteindre le feu sacré pour allumer le feu de l’hymen.

Cela nous aide à comprendre que, alors que l’iconographie de Louis XVI cherchait à s’affranchir de l’héritage de Louis XV, celle de Marie-Antoinette tentait de renouer avec les débuts du règne du Bien-Aimé. C’est en effet à nouveau l’histoire de la vestale Émilie, telle que contée dans Les Éléments, qui est au cœur du tableau de Leclercq. Comme je l’avais expliqué dans le billet que je lui ai consacré : Marie-Antoinette, comme Émilie, veut allumer le feu de l’hymen et elle laisse s’éteindre le feu sacré de l’Empire. 

La vestale adultère

Outre ces références au ballet de Roy, le portrait de Leclercq présente aussi des analogies avec un tableau du début du règne de Louis XV, celui dit de Madame Boucher par Jean Raoux. Dans les éléments communs aux deux œuvres, il y a la pose similaire avec le geste esquissé de la main gauche qui permet de retenir le voile, la présence du rideau et de l’oenochoé, objet  qui paraissait si singulière auprès de Marie-Antoinette, mais aussi la présence des fleurs colorées, qui contrastent avec les fleurs blanches que les peintres font habituellement porter aux vestales. Si les fleurs blanches rappellent la pureté, les fleurs colorées renvoient plutôt à la galanterie.

Jean Raoux, portrait dit de Madame Boucher, huile sur toile, 1733, Musée des Beaux-Arts de Dijon, dépôt du château de Versailles.

Le tableau dit de Madame Boucher a notamment été étudié par Marien Schneider2. Je la suis tout à fait lorsqu’elle précise qu’il s’agit d’une reprise de la thématique du ballet des Éléments, mais ce fait même empêche d’y voir un simple tableau de mariage dénué de sens politique. Les Éléments étaient un ballet célébrant la future union entre la France et l’Espagne. Ainsi, en faisant à ce ballet, le tableau de Raoux ne pouvait qu’être un commentaire de la situation maritale de Louis XV. Cela paraît d’autant plus certain que le tableau a ensuite inspiré un portrait commentant la situation maritale de Marie-Antoinette. Au moment de la réalisation du tableau de Raoux, en 1733, le mariage espagnol avait échoué et Louis XV était désormais marié avec Marie Leszczynska. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce portrait donne une image bien plus ambivalente de la reine que celle que l’on a pris l’habitude de dresser. 

Observons d’abord que le tableau est divisé en deux parties : la partie apparente, devant le rideau, et la partie cachée, derrière le rideau. La première partie est dédiée au feu et à l’air, la seconde partie à l’eau et à la terre. L’oenochoé joue un rôle clé puisqu’elle est l’élément qui relie les deux parties : on peut supposer qu’elle transporte dans la partie apparente une partie de l’eau de la partie cachée.

En apparence, Madame Boucher est une vestale Émilie entièrement dédiée à l’Amour, ce dernier voletant au-dessus de l’autel pour l’aider à ranimer le feu. Cela correspond bien à la représentation d’épouse modèle que Marie Leszczynska avait construite. Cependant, derrière le rideau, c’est une autre histoire. Dans le ballet, l’eau était symbolisée par l’épisode d’Arion. Arion avait été jeté à l’eau par l’équipage d’un bateau qui fit naufrage peu de temps après. L’équipage périt dans ce naufrage mais Arion survécut en étant sauvé par un dauphin. On pouvait voir dans cette histoire une métaphore de Louis XV/Arion survivant à l’hécatombe qui avait frappé la descendance de Louis XIV : l’équipage révolutionnaire, qui avait voulu se débarrasser du futur Louis XV, avait sombré tandis qu’un dauphin, l’héritier du roi, avait survécu pour sauver la monarchie. Le rapprochement entre Louis XV et Arion a d’ailleurs longtemps été exploité par le roi puisque, en 1748 encore, il commandait à Boucher un dessus-de-porte pour La Muette illustrant l’aventure d’Arion sur le dauphin. Les autres dessus-de-porte reprenaient, encore une fois, les autres actes des Éléments. 

François Boucher, Arion sur le dauphin, huile sur toile, 1748, Musée de l’Université de Princeton.

Dans ce contexte, l’arrière-plan du tableau de Raoux montre en quelque sorte la revanche des naufragés : l’eau a été canalisée, elle forme un jet d’eau et n’engloutit plus personne. Ce jet d’eau vigoureux de forme phallique, accolé à une statue masculine, donne en outre la vie à la nature alentour. L’oenochoé, que l’on suppose pleine de cette eau, indique donc que la substance reproductrice qui a été portée sur l’autel de l’hymen venait d’ailleurs, de derrière le rideau  et il faut en conclure que la vestale est adultère, ce qui explique la présence des fleurs colorées de la galanterie autour du col de l’oenochoé.

En faisant référence à ce tableau, Marie-Antoinette savait pertinemment ce qu’elle faisait : dans la version de Leclercq, il n’y a rien derrière le rideau,  ce qui signifie que, contrairement à Madame Boucher, Marie-Antoinette n’avait rien à cacher. Les fleurs de la galanterie ne sont qu’un ornement dépourvu de sens, allusion à la réputation de légèreté qu’on lui faisait et dont elle cherchait à se défendre par ce tableau. Quant à l’oenochoé, comme je l’expliquais dans le précédent billet, elle n’est plus que l’attribut d’Hébé.

Pour conclure, ce qui semble indiquer que l’on avait parfaitement conscience que Madame Boucher cachait Marie Leszczynska, c’est le fait que le tableau de Raoux a connu différentes versions dont l’une est clairement altérée : le visage de la femme est différent et le jet d’eau est absent3.  Ce sont les éléments les plus sulfureux de l’œuvre qui ont été modifiés. Peut-être faut-il aussi prendre le problème à l’envers : il y a un tableau de Madame Boucher, qui est celui vendu à Vienne en 2009 et qui est bien de Jean Raoux et il y a un portrait détourné, singeant Raoux et destiné à moquer Marie Leszczynska, celui de Dijon.

  1. Le livret est consultable sur Gallica. []
  2. Voir le chapitre III de l’ouvrage de Marien Schneider : « Belle comme Vénus » : Le portrait historié entre Grand Siècle et Lumières [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2020 (généré le 26 septembre 2021). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionsmsh/24139>. ISBN : 9782735127306. DOI : https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.24139. []
  3. Vente Dorotheum du 6 octobre 2009 à Vienne, lot 113. []

Sans contrefaçon, je suis un garçon : Louis XVI en femme

En 1777, le London Magazine publia cette gravure du chevalier d’Éon, qui le représentait mi-homme mi-femme.

Anonyme, Mademoiselle de Beaumont or the Chevalier d’Éon, estampe, 1777, Library of Congress, Washington.

Aujourd’hui, d’Éon est parfois érigé en modèle de la cause transgenre mais je crois qu’il y a là un anachronisme sur lequel il peut être utile de se pencher. Tout d’abord, au XVIIIè siècle, la question de l’identité était bien moins essentielle qu’aujourd’hui. En effet, la plupart du temps, on n’avait aucun moyen de vérifier l’identité des gens : les papiers d’identité n’existaient pas et la police, quand elle recherchait un individu, se contentait de descriptions plus ou moins vagues. Par conséquent, c’était l’individu lui-même qui fondait sa propre identité. Dans la vie courante, le statut social primait sur l’identité et plus vous aviez d’argent plus on était enclin à vous prêter tous les titres que vous souhaitiez et même, si vous y teniez, l’identité de genre qui vous convenait. De ce fait, si d’Éon avait été réellement transgenre, cela aurait à peine été un sujet de discussion. En dépit de la puissance de l’Église, la société du XVIIIè siècle était au fond, et en grande partie parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement, beaucoup plus libérale que la nôtre sur les questions d’identité. 

La question qu’il faut par conséquent se poser c’est pourquoi l’interrogation sur le sexe de d’Éon est soudainement devenue une affaire publique, et ce, essentiellement à Londres au début des années 1770. Les premières rumeurs documentées remontent à octobre et décembre 17701.

D’Éon était né en 1728 et, jusque-là, il n’avait jamais exprimé aucun désir de changer de genre. Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur le genre de d’Éon, mais il me semble toutefois nécessaire d’ajouter ici un élément qui n’a pas été pris en compte jusque-là.

Dans un premier temps, précisons que les préoccupations relatives au  genre étaient plus largement présentes en Angleterre qu’en France pour la raison simple que, jusqu’en 1660, les rôles féminins étaient quasiment tous tenus par des hommes au théâtre. Le théâtre de Shakespeare ne se privait pas d’exploiter cette particularité. Les personnages féminins ont une double nature, comme l’écrit Jean-Pierre Richard : “Derrière la femme shakespearienne, il y a toujours un garçon.”2

D’autre part, il faut noter la concomitance exacte entre l’affaire d’Éon (1770-1777) et les interrogations autour de la nature des relations entre Marie-Antoinette et le dauphin, futur Louis XVI. Alors même que l’on se demandait si d’Éon était une femme, on se demandait si le dauphin, puis le roi, était impuissant ou mal conformé. Dans les deux cas, pour s’en assurer, il fallait aller vérifier sous l’habit et on sait que le dauphin dut recevoir plusieurs visites de médecins et de chirurgiens qui voulaient observer son anatomie.

Se moquer ouvertement du dauphin, c’était prendre le risque de discréditer la monarchie, le faire par le biais de d’Éon pouvait dès lors passer pour une solution bien plus satisfaisante aux yeux de Louis XV et de la cour. On laissait ainsi entendre que si le dauphin ne faisait pas d’enfant à Marie-Antoinette, c’est tout simplement qu’il ne le pouvait pas parce qu’il était en réalité une femme, ce qui supposait aussi qu’il n’avait aucun droit à succéder à Louis XV.  Et c’est probablement là l’origine des diverses caricatures de Louis XVI en femme qui le poursuivront tout au long de sa vie3.

Sur ses portraits, on constate que d’Éon a une physionomie très fluctuante mais en 1779, sur la gravure de Bradel, il a clairement les traits du jeune Louis XVI et pas ceux d’un homme d’une cinquantaine d’années.

Jean-Baptiste Bradel, D’Éon de Beaumont, estampe, 1779, Brotherton Library, Leeds.

Ces représentations de Louis XVI en femme connurent longtemps le succès en Angleterre, même après l’affaire d’Éon.  Fin 1777, le roi impuissant s’était changé en libertin suite à sa relation avec Marie-Philippine Lambriquet. On continuait à le représenter en femme mais en prostituée. En février 1779, on le reconnaît sur une estampe de James Gillray sous cet aspect. Elle est intitulée The Whore’s Last Shift, qui peut se traduire par “Le dernier stratagème de la putain” mais qui peut aussi se comprendre comme “Le dernier sous-vêtement de la putain”, d’où la scène représentée.

James Gillray, The Whore’s Last Shift, estampe coloriée, 1779, National Portrait Gallery, Londres.

Le personnage est nu pour laver son linge parce qu’il n’a plus d’autres vêtements à se mettre. On trouvera une description complémentaire sous ce lien. Sur l’encadrement de la fenêtre, les paroles de la chanson The Comforts of Single Life sont épinglées. Cette célébration de la vie de célibataire fait écho au fait que Louis XVI était toujours opposé au mariage.

Les joies du célibat sont pourtant accompagnées d’une misère omniprésente. L’état de la pièce est pathétique et tous les objets qu’elle contient sont usés jusqu’à la corde. Les bas largement troués. La coiffure est féminine mais le buste musculeux laisse suggérer une anatomie masculine. On constatera que l’ambiguïté de genre est délibérément entretenue par la pose qui ne permet pas de distinguer le sexe.

L’estampe peut se comprendre dans le contexte de la guerre d’Indépendance américaine. Elle représente un Louis XVI aux abois et le chat, qui par son caractère indocile représente l’indépendance et la révolution, est choqué par la réalité de la situation qu’il observe. En d’autres termes, les Américains découvrent qu’ils sont perdus. La situation critique est encore accentuée par deux boîtes d’un traitement anti-vénérien laissant penser que la prostituée pourrait bien mourir à tout instant. Enfin, le contexte devient encore plus clair par la représentation, au-dessus du lit, d’une estampe copiant l’Ariane abandonnée d’Angelica Kauffmann. Ariane est abandonnée par Thésée, le roi vainqueur de taureaux. Or le taureau, par l’intermédiaire du personnage de John Bull, représente l’Angleterre. Par conséquent, Ariane est un double de la prostituée et Thésée, qui l’abandonne, est un avatar du Louis XVI qui s’était fièrement aventuré en Amérique contre l’Angleterre. Quand le rêve s’effondre ne reste que la putain.

C’est une gravure particulièrement intéressante parce qu’elle n’est peut-être pas aussi hostile à Louis XVI qu’elle veut bien le laisser penser. En effet, dans les premiers mois de l’année 1779, Louis XVI faisait tout pour que l’on pense qu’il était effectivement aux abois et que l’on ne soupçonne pas qu’il était sur le point de s’allier à l’Espagne avec qui il signa, en avril, le traité d’Aranjuez destiné à être gardé secret le plus longtemps possible.

  1. Simon Burrows, Russell Goulbourne, Valerie Mainz, Jonathan Conlin (dir.), The Chevalier d’Éon and his Worlds, Londres,  Bloomsbury Publishing, 2011, p. 6. []
  2. Voir le passage consacré à cette problématique dans Jean-Pierre Richard, Shakespeare pornographe, un théâtre à double fond, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2019, p. 115-117. []
  3. J’évoque par exemple dans ce billet une représentation féminisée inspirée du portrait de la comtesse du Barry. []

Shakespeare et la révolution

Entre 1776 et 1783, Louis XVI fit traduire les œuvres de Shakespeare, que sa tante Adélaïde lui aurait fait découvrir durant son enfance. Avant même cette traduction, l’influence du drame shakespearien s’était fait ressentir en France, dès 1762, dans l’opéra-comique de Sedaine et Monsigny, Le Roi et le fermier, qui avait alors fait polémique. Comme chez Shakespeare, en effet, le livret mettait en relation des personnages de différentes conditions et y incluait surtout le roi lui-même.1.

Cela fait partie du contenu révolutionnaire de l’œuvre shakespearienne et on peut supposer que c’est à ce titre qu’elle intéressait Louis XVI. Shakespeare s’évertuait à désacraliser la monarchie pour en révéler le vrai visage. D’une part, il montrait les coulisses peu reluisantes des familles royales, faites de trahisons et d’assassinats au nom de la soif du pouvoir et, d’autre part, il rappelait qu’un roi était un homme comme un autre en le mettant sur un plan d’égalité avec les autres personnages. On peut ajouter à cela les observations de Jean-Pierre Richard  dans son Shakespeare pornographe2 : Shakespeare anéantit toute la grandeur que les apparences pourraient conférer à la monarchie en truffant ses textes de sous-entendus grivois et d’obscénités sonores qui transformaient même les moments les plus tragiques en pure pornographie. Et au fond, n’était-ce pas un moyen de dire que c’était bien ce qui était au cœur de la monarchie ? N’était-elle pas fondée sur un commerce des corps  en vue d’une reproduction qui devait servir les intérêts d’États et de coteries diverses ? On pouvait l’enrober de rituels et de cérémoniaux, l’essence de la monarchie, c’était la sexualité, et une sexualité généralement non consentie dont le modèle inondait la société.

On ne s’étonnera donc guère que Shakespeare soit également une source d’inspiration pour Nicolai Abildgaard. Le Danemark tenait d’autant plus à Shakespeare pour Hamlet, qui pourrait bien avoir servi d’inspiration à Christian VII, soucieux de faire comprendre qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark en se faisant passer pour fou3.

Chez Abildgaard, la réminiscence hamletienne est par exemple présente dans son cycle de tableaux pour Christiansborg. Il y a représenté Frédéric II faisant construire le château de Kronborg à Elseneur, soit le lieu même où se déroule l’intrigue d’Hamlet.

Nicolai Abildgaard, Frédéric II faisant construire Kronborg, huile sur toile, 1781-1782, Château de Christiansborg.

Auparavant, il avait explicitement mis Hamlet en scène dans Hamlet et sa mère, qui paraît être une allusion directe à Christian VII dans un traitement très shakespearien. C’est un tableau plein de sous-entendus pornographiques. Vêtu de jaune et vert, couleurs de la folie, Hamlet est représenté au moment où le fantôme de son père assassiné lui apparaît pour réclamer vengeance.

Nicolai Abildgaard, Hamlet et sa mère, huile sur toile, 1778, Statens Museum for Kunst, Copenhague.

C’était un sujet sensible parce que si Christian VII était Hamlet, fallait-il comprendre que son père, Frédéric V, avait lui aussi été assassiné ? Et la question se pose à vrai dire. Il était donc nécessaire de bien insister sur la folie d’Hamlet à travers la couleur. C’est également le côté provocateur de cet Hamlet qui nous rappelle Christian VII. On a ici un personnage qui nous montre ses fesses, fesses qui sont en outre l’élément central de la composition. Tant qu’à jouer au fou, le roi danois s’était fait plaisir en choquant sa cour autant qu’il le pouvait. Les dépêches diplomatiques rapportent ainsi qu’il se battait dans les rues de Copenhague. S’il faut en croire les Mémoires de Reverdil,  il se masturbait devant lui : “Il touchait son ventre (l’auteur n’ose pas écrire “son sexe”), et aucun effort ne pouvait ramener son attention. Je ne sais quelle agitation corporelle le tourmentait et il sortait de ces longues absences par une question hors de propos qui me déroutait entièrement.4“.

Quant aux Souvenirs de Lord Holland, ils décrivent Christian VII en train de dessiner des motifs obscènes quand il jouait aux cartes : “il dessinait sur le tapis vert les figures les plus obscènes, et avertissait de l’œil les assistants.5

Au-delà de la seule provocation, le tableau nous renseigne aussi sur l’état de la monarchie danoise en 1778. Si Hamlet nous montre ses fesses, c’est qu’il y a également deux allusions à la sodomie. C’est d’une part son pourpoint qui lui rentre dans les fesses et, d’autre part, l’éperon de son pied gauche indique la même direction. Il ne faut pas voir ici de commentaire homophobe : la sodomie désignait un rapport sexuel non productif. En cela, Christian VII et Louis XVI, qui acceptaient de n’avoir de relations avec leurs femmes respectives qu’à condition de ne pas leur faire d’enfants, pouvaient être regardés comme des sodomites. Mais ici, c’est Christian VII qui s’est sodomisé lui-même (c’est son propre éperon) en jouant la folie (ses vêtements aux couleurs de la folie le sodomisent aussi)6.

Quand à l’épée d’Hamlet, substitut de son sexe, elle est en berne. Il y a là une allusion à l’ouvrage de Tissot, De l’onanisme, qui prétendait que la masturbation rendait impuissant puis fou. La folie de Christian VII était supposée être due à la masturbation7. Au demeurant, l’idée de prétendre que Christian VII était devenu fou à cause de la masturbation était peut-être elle-même tirée d’Hamlet si l’on suit Jean-Pierre Richard dans l’analyse des sous-entendus de la réplique suivante d’Hamlet (3, 2) :

“Make you a wholesome answer. My wit’s diseased. But, sir, such answer as I can make, you shall command ; or rather, as you say, my mother.”

Il faudrait comprendre qu’Hamlet révélait être impuissant, en plus d’être fou, mais qu’il voulait néanmoins bien se faire masturber par ses interlocuteurs ou par sa mère8.

Tout cela nous présente donc un Christian VII/Hamlet impuissant à venger son père (qui s’était efforcé de propager l’idée républicaine au Danemark), parce qu’il se trouve sous l’œil de sa mère, ici une femme couronnée qui incarne la monarchie.

Ce billet ne constitue qu’une petite parenthèse ouverte sur la richesse de l’horizon hamletien pour les princes révolutionnaires du XVIIIè siècle et, pour la compléter, sans doute faudrait-il aussi faire remarquer que les sous-entendus des sonorités de la langue anglaise exploités par Shakespeare et ses thuriféraires, n’avaient probablement pas complètement échappés à Marie-Antoinette quand elle fit construire un hameau (hamlet) normand dans le parc d’un palais. La folie d’Hamlet, c’était vraisemblablement pour elle ce mélange des conditions dont elle voulait exposer le ridicule, fausses lézardes sur les murs comprises.

  1. J’ai parlé du Roi et le fermier dans “Un roi physiocrate et à l’anglaise : mettre le roi de France en scène au XVIIIe siècle.”, L’État en scènes. Théâtres, opéras, salles de spectacle du XVIe au XIXe siècle. Aspects historiques, politiques et juridiques, 2018, p. 333-346. []
  2. Jean-Pierre Richard, Shakespeare pornographe, un théâtre à double fond, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2019. []
  3. Je rappelle que pour son biographe, Ulrik Langen, Christian VII n’a jamais été réellement fou, ce en quoi je lui donne totalement raison. Voir notamment son Den afmægtige. En biografi om Christian 7., Copenhague, Jyllands-Postens Forlag, 2008. []
  4. Struensee et le cour de Copenhague : Mémoires de Reverdil, Paris, 1858, p. 4. []
  5. Souvenirs diplomatiques de Lord Holland, Paris, 1851, p. 40. []
  6. Les sous-entendus sodomites sont également omniprésents chez Shakespeare. Voir par exemple l’analyse que Jean-Pierre Richard, op.cit, donne d’un passage de La Nuit des rois, p. 103-104. []
  7. Je renvoie à mon article : “Le pouvoir des Lumières et l’effroi onaniste : les cas de Christian VII de Danemark et Louis XVI de France”. []
  8. Jean-Pierre Richard, op. cit., p. 27. []

Françoise Boze, la bergère de la chanson

On l’a vu à travers le tableau de Dubois, l’un des attributs de Françoise Boze est le mouton, en raison de la bergerie de Rambouillet. Si nous avons aujourd’hui totalement oublié la maîtresse de Louis XVI, c’est qu’un procédé simple a été employé pour l’invisibiliser au fil du temps : attribuer toutes les traces de sa présence à Marie-Antoinette. C’est aussi pour cette raison que, tout au long du XIXè siècle, des mémorialistes ont tenu à proclamer, en dépit des preuves multipliées du contraire, le prétendu amour de Louis XVI pour sa femme. Si Louis XVI aimait Marie-Antoinette alors tout ce qui attestait du fait qu’il avait été amoureux exprimerait son amour pour Marie-Antoinette.

Le meilleur exemple en est certainement la laiterie de Rambouillet, qui a été réalisée pour Françoise. Les dessins d’architecture qui la représentent au XVIIIè siècle ne montrent aucune inscription au fronton. Aujourd’hui, on y trouve une inscription “laiterie de la reine” qui n’était pas là sous Louis XVI. Elle a été apposée, manifestement sous la Restauration, en suivant le modèle de ce qui avait été fait sous l’Empire, quand on y a ajouté l’inscription “laiterie de l’impératrice”. En 1840, on pouvait lire  dans la Revue de Paris : “Sous la Restauration, on a rétabli au fronton l’inscription première : Laiterie de la reine.”1 Ce n’est donc que sous la monarchie de juillet, période d’intense invisibilisation de Françoise, que l’on nous dit que “laiterie de la reine” était l’inscription initiale, suivant en cela une affirmation de la Restauration mais que ne confirment nullement les documents concernant la construction de la laiterie.

Prenons un autre exemple. La chanson “Il pleut, il pleut, bergère” est aujourd’hui extrêmement connue et on a pris l’habitude de dire que la bergère désignait Marie-Antoinette. C’est pourtant peu crédible. Regardons-y de plus près.

En 1802, un recueil posthume d’œuvres attribuées à Fabre d’Églantine2 nous précise que la chanson se nomme L’Hospitalité et qu’elle aurait été écrite à Maastricht en 1780.  Contrairement à ce qu’on lit parfois, on ne nous dit nullement qu’elle est tirée d’un opéra-comique intitulée Laure et Pétrarque. Ce sont d’autres romances du recueil qui en seraient tirées (voir p. 229).

En réalité, la date de 1780 paraît précoce. Ce n’est qu’à partir de 1784 que les ouvrages du temps donnent l’air Il pleut, il pleut, bergère comme timbre pour d’autres chansons. C’est à la date du 27 juillet 1784 que la réédition 1788 de la Correspondance secrète, politique et littéraire la présente comme à la mode à Paris3.

L’orage n’a rien de réellement menaçant dans la chanson. Les paroles sont au contraire pleines de sous-entendus érotiques. On comprend bien que le chanteur voit dans l’orage qui gronde une belle aubaine pour emmener la bergère dans sa chaumière et la déshabiller afin qu’elle puisse se sécher au coin du feu tandis qu’on soignera son petit agneau. Il finit d’ailleurs par lui prendre un baiser d’amour juste après un  passage on ne peut plus suggestif :

“Ce flambeau de mélèze

Brûlera devant toi

Goûte de ce laitage.”

Ce Il pleut, il pleut, bergère, a beaucoup à voir avec les dispositions d’Énée dans le tableau décrit dans le précédent billet et la chanson a sans doute été l’une des sources d’inspiration du tableau. Une nouvelle fois, nous sommes face à une production qui semble faire écho à la correspondance amoureuse de Louis XVI qui, elle, date bien de 1780. L’idéal du refuge champêtre dans une chaumière ou une cabane était par exemple présent dans ce passage :

“Ma mimie, toi et une cabane, viens je serai heureux : tu ne me quitteras plus, je n’aurai plus à gémir de ton absence […]Viens donc, viens dans les champs. La félicité nous y appelle. Partons, partons à deux, rien que nous deux pour y arriver avec un troisième, avec un petit marmot, un petit paysan.”

BNF Mss NAF 6574, f° 81.

En créant une bergerie à Rambouillet, la cabane améliorée, Louis XVI a en quelque sorte confirmé que la bergère de la chanson, ça n’était pas sa femme mais sa maîtresse.

  1. Revue de Paris, t. X, mai 1840, p. 107. []
  2. Œuvres mêlées et posthumes de Fabre d’Églantine, tome premier, p. 182-184. []
  3. Correspondance secrète, politique et littéraire, t. XVI, Londres, 1788, p. 352-354. []

Marie-Antoinette aimait-elle vraiment la mode ? (4)

Afin de clore cette série sur le rapport de Marie-Antoinette à la mode (voir les billets : 1, 2 et 3), abordons le tableau qui exprime sans doute le mieux ce que la reine attendait de la mode : le portrait avec ses enfants achevé par Vigée Le Brun  en 1787.

Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette et ses enfants, 1787, huile sur toile, conservée, Château de Versailles.

 

Il est nécessaire de le recontextualiser pour bien le comprendre. Comme je l’explique dans L’Intrigant1, c’est Louis XVI, coincé dans un mariage autrichien qu’il n’avait jamais voulu, qui a monté l’Affaire du collier de la reine contre Marie-Antoinette, dans l’espoir de pouvoir obtenir enfin la répudiation de sa femme. Néanmoins, les choses ne se sont pas déroulées aussi facilement que prévu. Il y avait des éléments à charge contre le roi et le baron de Breteuil menaçait de les utiliser. C’est dans ce contexte que peut s’expliquer la commande de ce tableau, le 12 septembre 1785, à la Direction des Bâtiments du roi. Nous étions un mois après l’éclatement de l’affaire et, dans un souci d’apaisement, Louis XVI a pu consentir à faire financer un tableau de sa femme qui la présenterait sous un jour flatteur.

Mais qu’est-ce qui, selon Marie-Antoinette, était susceptible de la flatter ?

J’en avais déjà dit quelques mots dans ce  billet. J’expliquais qu’il s’agissait notamment de répondre au tableau de Wertmüller qui la montrait en mauvaise mère couverte de bijoux. Ce que l’on constate, c’est que lorsque Marie-Antoinette choisit comment elle souhaite être idéalement représentée, elle ne cherche pas à se montrer sous le jour d’une icône de mode. Bien au contraire, elle prend Marie Leszczynska pour modèle. Elle veut être représentée en bonne reine, modeste et maternelle. Elle fait preuve de simplicité dans la mesure où elle rejette le grand habit qui avait été d’usage pour les représentations royales jusqu’à Marie Leszczynska, mais cette simplicité ne va pas jusqu’à adopter un vêtement populaire. Elle se montre en bourgeoise conservatrice : c’est l’équivalent du serre-tête, jupe plissée.

Par conséquent, celle qui avait réellement révolutionné la représentation de la reine de France, c’était Marie Leszczynska avec son portrait en robe rouge par Nattier en 17482.

Jean-Marc Nattier, Marie Leszczynska, huile sur toile, 1748, Château de Versailles.

 

Ce portrait, devenu iconique puisque Marie Leszczynska refusa par la suite d’être représentée d’une autre manière, la montrait en bourgeoise pudique, en reine simple renonçant à l’apparat de la cour. C’est devenu l’image de la bonne reine et c’est à ça que Marie-Antoinette voulait ressembler.

Exit donc la fashion victim. Marie-Antoinette n’avait quasiment aucun intérêt pour la mode, elle ne faisait que subir cette image imposée par son mari pour mieux la discréditer en la faisant passer pour une femme futile et dépensière. De la même manière, on peut dire au revoir à la Marie-Antoinette rebelle et insoumise. Celle qui a révolutionné l’image de la reine de France, c’était Marie Leszczynska. Marie-Antoinette n’était qu’une suiveuse qui rêvait de se faire discrète, pour que l’opprobre cesse de  s’abattre sur elle, et qui n’avait pas de plus cher désir que de sauver la monarchie de ce qu’elle considérait être la folie révolutionnaire de Louis XVI.

  1. Aurore Chéry,L’Intrigant, Flammarion, 2020. []
  2. Jennifer Grant Germann l’explique fort bien et en donne une excellente analyse dans Picturing Marie Leszczynska, Representing Queenship in Eighteenth-Century France, Farnham, Ashgate, 2015. []

Marie-Antoinette aimait-elle vraiment la mode ? (3)

Poursuivons notre exploration du rapport à la mode de Marie-Antoinette commencé à travers ces deux billets : 1, 2.

On le sait, le portrait en robe-chemise évoqué dans le précédent billet a fait scandale. Cependant, jusqu’à présente, les véritables raisons du scandale n’ont pas été bien saisies parce qu’il nous manquait un élément de taille : la connaissance de Françoise Boze, la maîtresse du roi, et de leur correspondance amoureuse. Ainsi, même Mary D. Sheriff, qui a écrit un article de référence sur ce portrait, n’a pas pu l’analyser complètement1.

Le problème c’est que Louis XVI ne voulait pas exposer publiquement les raisons pour lesquelles il le trouvait scandaleux : il ne voulait pas que l’on parle de sa maîtresse. En effet, il soignait son image de roi vertueux, sur laquelle reposait une partie de sa popularité. C’est Marie-Antoinette qu’il fallait discréditer par une réputation de légèreté, lui devait être épargné. Par ailleurs, en exposant sa maîtresse, il risquait de la rendre aussi impopulaire aux yeux du public qu’avaient pu l’être les maîtresses de Louis XV. Encore une fois, c’est Marie-Antoinette qui devait être impopulaire, pas Françoise Boze.

Or, les pamphlets sur le Salon ne manquaient pas de faire allusion aux amours de Louis XVI d’une manière que l’on entendait fort bien à la cour, même si elle restait cryptique pour la majeure partie du public.

Ainsi, dans La Morte de trois mille ans au Salon de 1783 :

“elle trouva le fier Achille un peu trop familier, de paraître nu devant des dames, quoique ce fût un usage antique ; il tire son épée, sans doute pour faire peur à ceux qui blâmeraient sa nudité ; au reste son attitude plaît ; et les dames qui paraissaient en chemise devant le public, ne pouvaient pas trop critiquer son ajustement ; le leur contrastait avec la noble simplicité qui faisait la parure de la belle Grecque.”

La Morte de trois mille ans au Salon de 1783, p. 6.

La guerre de Troie, nous l’avons déjà expliqué ici, était une manière d’évoquer l’alliance franco-autrichienne. Voir par exemple cet article sur David ou cet autre sur le Jugement de Pâris. En conséquence, cet Achille nu renvoyait aussi à Louis XVI qui ne tirait son épée, symbole phallique, que devant “les dames en chemise”. C’est bien le message que portrait le portrait de Vigée Le Brun, comme nous l’avons expliqué dans le billet précédent. Notons que ce pamphlet ne précise pas quelles sont les dames en question, qu’il parle du portrait de la reine sans le décrire et qu’il vise donc surtout à rendre Achille/Louis XVI mal à l’aise sans porter atteinte à Marie-Antoinette.

Un autre pamphlet allait encore plus loin puisqu’il détachait complètement la robe-chemise de l’image de Marie-Antoinette en mettant en scène une marquise qui visitait le salon “en chemise”. Or Françoise, dans le cadre de ses activités à la cour, avait usurpé plusieurs titres, étant tour à tour comtesse ou marquise.

Ainsi, les textes contemporains se focalisaient bien sur la question de la chemise comme sous-vêtement et, par conséquent, sur les demandes que le roi faisait à sa maîtresse dans le cadre de sa correspondance amoureuse. Ce n’est apparemment que plus tard, alors que l’historiographie avait complètement invisibilisé Françoise Boze, que l’on mit en avant d’autres explications pour justifier le scandale provoqué par ce tableau. Il en va ainsi des reproches que l’on aurait adressé à la reine de vouloir ruiner les soyeux de Lyon. Ainsi, si l’on prend l’article d’Henri Bouchot, publié sous la IIIè République, en 1887, il cite Momus au Sallon en occultant totalement le personnage de la Marquise en chemise et cite une critique, qu’il attribue à un contemporaine inconnu : “La France sous les traits de l’Autriche réduite à se couvrir d’une panne”, sans en donner la source. Voilà qui paraît bien suspect2.

Pour toutes ces raisons, Louis XVI ne souhaitait pas que le portrait en robe-chemise continue à alimenter les moqueries et qu’il puisse attirer plus longtemps l’attention sur cette tenue et sa véritable signification. De la même manière, Marie-Antoinette n’avait pas intérêt à laisser répandre des rumeurs qui prétendaient qu’elle acceptait de poser en tenue indécente. Le portrait fut donc remplacé par un autre similaire mais montrant la reine dans une classique robe à la française en soie. La critiques à l’encontre de Louis XVI persistait toutefois à travers les roses que la reine continuait à tenir prisonnières. Le remplacement du tableau pouvait ainsi être lu comme un nouvel acte de tyrannie du roi.

Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette, huile sur toile, 1783, Château de Versailles.

Pour autant, la polémique ne se tarit pas d’elle-même. Ainsi, en décembre 1783, la correspondance de Grimm, l’informateur de Catherine II qui, à ce moment-là, était en froid avec Louis XVI, s’en faisait à nouveau l’écho :

“On avait d’abord distingué parmi les portraits de cette aimable artiste, celui de la reine en lévite ; mais le public ayant paru désapprouver ce costume peu digne de Sa Majesté, l’on s’est pressé de lui en substituer un autre avec un habillement plus analogue à la dignité du trône.”

Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique, éd. Tourneux, 1880, t. XIII, p. 441-442.

Encore une fois, à mots couverts, Grimm se moquait du roi. Il lui reprochait d’être indigne du trône car il voulait remplacer la reine par une femme à laquelle il demandait lui-même de s’habiller de manière indécente et peu majestueuse.

Pour tenter d’enrayer la machine, Louis XVI fit notamment interdire l’importation de mousseline étrangère. De la même manière, ce type de robe ne fut pas promu comme article à la mode immédiatement. Sheriff note que ce n’est qu’à partir de 1786 que la robe-chemise fit son entrée dans le journal de mode, Le Cabinet des modes. Enfin, le roi s’appuya aussi sur Les Mémoires secrets, publication qu’il patronnait en sous-main pour essayer de diluer la polémique. On y lit ainsi :

“Les deux princesses [la reine et la comtesse de Provence] sont en chemise, costume imaginé depuis peu par les femmes. Bien des gens ont trouvé déplacé qu’on offrît au public ces augustes personnages sous un vêtement réservé pour l’intérieur de leur palais. Il est à présumer que l’auteur y a été autorisé et n’aurait pas pris d’elle-même une pareille liberté.”

On trouve en note : “Depuis que ceci est écrit [prétendument le 25 août 1783], on a fait sentir apparemment l’indécence de ce costume, surtout pour la reine, et il est venu des ordres supérieurs de retirer le tableau.”

Mémoires secrets, t. XXIV, 1784, première lettre sur le salon de 1783, p. 9-10.

On voit que Les Mémoires secrets prennent soin d’associer la reine et la comtesse de Provence. Si ce qu’on y trouvait passait pour être l’impression de nouvelles à la main qui avaient circulé sous le manteau, en réalité, il s’agissait surtout d’une publication qui paraissait un bon moment après les faits mentionnés. Ici nous sommes face à une publication de 1784 qui traite du salon de 1783. Or Jusque-là, personne n’avait décrit le costume de la comtesse de Provence dans son portrait au salon. Il ne semble pas avoir créé de scandale, contrairement à celui de la reine. Dès lors, on peut se demander si le portrait de la comtesse de Provence en chemise était bien celui du salon ou bien s’il a été réalisé a posteriori pour contribuer à éteindre la polémique autour du portrait de la reine. Les Souvenirs de Vigée Le Brun, souvent cités, ne peuvent nous aider sur ce point car ils reflètent avant tout les problématiques qui agitaient la société au moment de leur publication, c’est-à-dire entre 1835 et 1837, un moment où l’on s’efforçait de donner une lecture consensuelle de la Révolution française, et d’évacuer l’influence politique de Françoise Boze, à coups de publications pseudo-historiques ou de prétendus mémoires authentiques.

Élisabeth Vigée Le Brun, la comtesse de Provence, huile sur toile, vers 1783, Musée Bertrand de Châteauroux.

 

Les Mémoires secrets s’efforcent également de souligner le rôle moteur de Marie-Antoinette dans l’affaire. C’est elle qui aurait encouragé Vigée Le Brun à la représenter de cette manière, et qui aurait, on le laisse supposer, profité de l’ingénuité de la comtesse de Provence pour l’inciter à la suivre dans cette voie périlleuse.

A suivre…

  1. Mary. D. Sheriff, The portrait of the queen Elisabeth Vigée-Lebrun’s Marie-Antoinette en chemise’, Reclaiming the Female Agency: Feminist Art History in the Postmodern Era, edited by Mary Garrard and Norma Broude (Berkeley: University of California Press, 2005), p. 121–41. []
  2. Voir Henri Bouchot “Marie-Antoinette et ses peintres”, Les lettres et les arts, janvier 1887, n° 1, p. 46. []

Marie-Antoinette aimait-elle vraiment la mode ? (2)

Pour faire suite à ce premier article, abordons l’un des autres exemples emblématiques qui sert habituellement à évoquer l’amour de la mode de Marie-Antoinette et sa volonté de “lancer des tendances”, c’est l’épisode de l’exposition au Salon de 1783 de son portrait par Vigée Le Brun en robe-chemise.

Elisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette, 1783, huile sur toile, Hessische Hausstiftung, Kronberg im Taunus.

A vrai dire, encore une fois, la mode n’est pas la motivation première dans cette affaire. Elle peut s’expliquer aisément par la correspondance amoureuse de Louis XVI. Elle avait été découverte, avait circulé à la cour et avait inspiré des œuvres littéraires : l’opéra-comique Émilie ou la belle esclave mais aussi, comme je l’explique dans L’Intrigant1, Les Liaisons dangereuses, les lettres de Louis XVI étant notamment pastichées dans la correspondance de Valmont2

Dans sa correspondance avec Françoise Boze, conservée dans le dossier Dupont de La Motte de la BNF, le roi écrivait notamment à sa maîtresse :

“Je voudrais au moins une seule fois cueillir la rose que ta tendresse aura faire éclore. Oui, j’ose te dire que la partie de mon corps où se réunit tout l’homme est, depuis le moment où tu m’as permis de te manifester ce que tu me faisais sentir, est un volcan qui ne demande qu’à faire éruption, qu’à consumer les barrières multipliées que tu appelles robes, corsets, jupons et même chemises qui dérobent à mes yeux, qui rendent inaccessibles à mes mains ce délicieux jardin que je brûle du désir de cultiver et d’arroser.”

Une autre fois, il précisait :

“Oh mon cœur, arrive de bonne heure, mets-toi à l’aise, ah que je te trouve habillée de manière à ne rencontrer aucun obstacle à la délicieuse jouissance toujours trop retardée !”

BNF Mss NAF 6574, f° 95-96 et 100-101.

Il n’avait jamais tenu un tel langage à Marie-Antoinette et elle avait donc des raisons d’en être surprise. Dans ce contexte, le portrait en robe-chemise peut être interprété comme une moquerie par rapport à ces passages de la correspondance. Elle s’est mise dans les conditions réclamées par son mari – elle a éliminé tous les obstacles et s’est mise en sous-vêtements – dans l’espoir qu’il envisage de cueillir plus régulièrement sa rose. Notons d’ailleurs qu’elle ne tient pas qu’une seule rose mais un petit bouquet de quatre roses mêlé de fleurs blanches. Il s’agit de ces fleurs blanches, désignant une maladie vénérienne, avec lesquelles on avait déjà chansonné la Pompadour. La reine lie ces fleurs ensemble avec un ruban, ce qui nous donne une indication concernant la seconde raison du choix de cette robe.

En liant ensemble les roses à cueillir, qui représentent autant de sexes de femmes, Marie-Antoinette constitue symboliquement une sorte de harem. D’où la présence des fleurs blanches : plus le nombre de partenaires est grand, plus le risque d’attraper une maladie est présent.  Le ruban emprisonne les roses dans ce harem, elles y sont réduites en  esclavage. Or il se trouve que le premier texte qui avait tiré parti de la découverte de la correspondance amoureuse de Louis XVI, c’était le livret de l’opéra intitulé Émilie ou la belle esclave, une œuvre qui connut une unique représentation à l’Académie royale de musique le 22 février 1781.

Dès l’origine, on constate donc que la cour compara Françoise à une esclave. D’une part, la façon dont le roi lui demandait de se tenir à sa disposition, en l’attendant en déshabillé pour qu’il n’ait pas à perdre de temps, avait dû paraître un peu choquante. D’autre part, on s’amusait de son refus d’abolir l’esclavage3 : s’il s’y opposait, c’est qu’il semblait rêver d’avoir lui-même des esclaves à son service. Or comme l’ont fait remarquer Caroline Weber et d’autres, la robe-chemise venait des Antilles, où on pratiquait l’esclavage. Marie-Antoinette veut donc d’une part se montrer en sous-vêtements, mais aussi dans une tenue portée dans un territoire esclavagiste : elle signifiait sa volonté de rejoindre enfin le harem.

Dès lors, le succès connu par ce vêtement dans la haute société peut s’expliquer de différentes manières : soit il s’agissait de faire connaître, à son tour, sa volonté de rejoindre le harem royal, soit il s’agissait de manifester son soutien à Françoise en rendant parfaitement décente un vêtement par lequel on avait voulu se moquer d’elle.

A suivre…

  1. Aurore Chéry, L’intrigant, Flammarion, 2020. []
  2. Sur Les Liaisons dangereuses, on pourra également consulter cet article sur Retronews : “Les mystères des Liaisons dangereuses : texte anti-Louis XVI ?” []
  3. Sur ce sujet, voir ce billet. []

Marie-Antoinette aimait-elle vraiment la mode ? (1)

Quand on s’efforce de restituer la véritable personnalité de Louis XVI et la politique qu’il a menée, il est impossible que l’histoire de son entourage proche n’en soit pas affectée. C’est forcément le cas de Marie-Antoinette. Louis XVI a toujours été opposé à l’alliance autrichienne et il a tout fait pour mettre fin à son mariage. Dans ce contexte, tout était bon pour discréditer sa femme. Aussi, l’image que nous avons aujourd’hui de Marie-Antoinette reflète surtout la réputation que Louis XVI lui a construite. 

Aujourd’hui, présenter Marie-Antoinette comme une fashion victim relève du lieu commun. Sa prétendue passion pour la mode la fait passer pour une avant-gardiste. Une telle image fait mouche dans une société capitaliste qui se sert de Marie-Antoinette pour vendre tout et n’importe quoi, des confitures aux pots de peinture. Pour autant, il est nécessaire de questionner le fondement de telles affirmations. Je m’appuierai ici principalement sur quelques analyses iconographiques pour tenter de montrer que, contrairement à ce que l’on a si souvent prétendu, la représentation de Marie-Antoinette ne laisse nullement percer d’intérêt pour la mode et que ses choix vestimentaires se fondent sur des considérations politiques bien plus qu’esthétiques.  Je discuterai aussi l’ouvrage de Caroline Weber, centré sur ce sujet, et intitulé Queen of Fashion ((Caroline Weber, Queen of fashion, What Marie-Antoinette wore to the Revolution, Londres, Aurum Press, 2007.))

Le grand habit

Revenons pour commencer à un portrait, commandé à Élisabeth Vigée Le Brun, que nous avons commenté à propos d’un autre sujet.

Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette, huile sur toile, 1778, Kunsthistoriches Museum, Vienne

 

La reine porte ici le grand habit tel qu’il était prescrit par l’étiquette. Il n’y a là donc nulle extravagance de sa part. Comme je l’expliquais dans l’article évoqué, ce qui semble primer ici, c’est le choix du blanc. Il rappelait les représentations en vestale et véhiculait donc l’idée de virginité et de chasteté.

En homme

L’un des points qui est au centre de la thèse de Caroline Weber, c’est le fait que Marie-Antoinette aurait contribué à importer des éléments du vestiaire masculin dans le vestiaire féminin. Pour cela, elle s’appuie notamment sur le portrait équestre de Marie-Antoinette par Louis-Auguste Brun, qui représente la reine chevauchant en homme et donc en habit masculin. De fait, le premier problème, c’est que l’on ne sait pas si ce portrait a été commandé par Marie-Antoinette ni si, par conséquent, il reflétait une réalité.

Tout d’abord, rappelons que Louis-Auguste Brun était suisse et issu d’une famille de huguenots, qu’il a côtoyé le peintre danois de la famille royale Jens Juel, qu’il a été appelé à la cour de Turin où il a lui-même exercé pour la famille royale et que, enfin, en France, il était admis chez les Luynes.1 C’est là un parcours qui ne le prédisposait absolument pas à faire partie du cercle de Marie-Antoinette. Bien au contraire, tout semble indiquer que nous sommes dans le cercle de Louis XVI et des Savoyardes de la cour, les comtesses de Provence et d’Artois, qu’il a également représentées. Étant donnée la rivalité qui régnait à Versailles entre les Maisons de Savoie et d’Autriche, il est peu probable qu’un peintre proche de la Maison de Savoie réalise un portrait flatteur de Marie-Antoinette. On a vu, à l’inverse, qu’un peintre proche de la Maison d’Autriche tel que Charles Leclercq, pouvait réaliser des portraits ironiques des Savoyardes.

Louis-Auguste Brun, Marie-Antoinette à cheval, 1783, huile sur toile, Château de Versailles.

 

Auparavant, comme le précise Caroline Weber, c’est Catherine II de Russie qui s’était faite représenter à cheval en habit masculin.

Vigilius Eriksen, Catherine II à cheval, 1762, huile sur toile, Palais de Peterhof.

 

De la même manière, la reine Caroline-Mathilde du Danemark, décédée en 1775, a été représentée à plusieurs reprises en habit masculin, et notamment sur une gravure équestre qui la montre aussi montant en homme.

Auteur inconnu, Caroline-Mathilde à cheval, Bibliothèque royale du Danemark.

 

Le portrait de Marie-Antoinette renvoyait donc le public à ces deux autres souveraines. Le problème c’est, d’une part, que Catherine II était réputée avoir fait assassiner son mari, le tsar Pierre III, l’année où fut réalisé son portrait équestre. La représenter en homme, c’était montrer l’impératrice qui avait pris la place de son mari et qui n’avait pas hésité à recourir au crime pour cela. D’autre part, Caroline-Mathilde était quant à elle une reine adultère. Elle était la mère d’une fille, qu’elle avait eue avec son amant Struensee, médecin du roi qui s’était emparé du pouvoir. Elle aussi avait donc remplacé son mari, en s’appuyant sur son amant.

De la sorte, l’image que ce portrait véhiculait de Marie-Antoinette n’avait rien de flatteur. Elle ne pouvait qu’en être parfaitement consciente et il est donc hautement improbable qu’elle en soit la commanditaire.

Ce qui rend la chose encore plus improbable, c’est que le portrait accentue les ingérences étrangères dont Marie-Antoinette passait pour être le cheval de Troie. Ainsi, le cheval est harnaché à la mode des gardes-nobles hongrois de la cour d’Autriche. En outre, le tapis de selle est en peau de léopard, animal qui représente l’Angleterre. On retrouve là tous les débats diplomatiques qui se jouaient alors en coulisses et que je retrace dans L’Intrigant ((Aurore Chéry,L’Intrigant, Flammarion, 2020. )). Déçu par l’alliance franco-autrichienne qui ne lui donnait pas satisfaction, Joseph II s’affairait pour resserrer les liens avec la Russie et l’Angleterre, ce qui explique la comparaison avec Catherine II, et la présence du léopard anglais. Marie-Antoinette, délaissée par son mari depuis 1770, savait que son frère était son seul véritable appui et elle lui était donc toute dévouée.

En conséquence, nous sommes ici face à une représentation de Marie-Antoinette qui ne peut rien nous dire de son goût pour la mode. Il s’agit d’un portrait qu’elle n’a manifestement pas commandé et qui la représente dans une tenue qui cherche surtout à délivrer un message politique visant à discréditer la reine.

D’autres exemples seront développés dans le billet suivant.

  1. On pourra consulter le catalogue de l’exposition Louis-Auguste Brun, de Prangins à Versailles, Musée national suisse, Château de Prangins, 2016. []