Le Salon de peinture et de sculpture de 1775, premier du règne, était en grande partie une critique du règne précédent, mais certaines œuvres présentées exprimaient aussi les aspirations du nouveau roi. Or la priorité de Louis XVI, c’était de mettre fin à son mariage avec Marie-Antoinette, mariage qu’il n’avait jamais accepté. Un grand nombre de toiles de ce salon ont tourné autour de cette thématique. Ce billet proposera un tour d’horizon de quelques-unes d’entre elles.
Marie-Antoinette/Vénus renvoyée chez elle
En 1771 déjà, la peinture de David pour le prix de Rome sur le thème du combat de Mars contre Minerve s’était montrée très critique envers l’alliance autrichienne1. En 1775, Joseph-Marie Vien, professeur de David, poursuivit la réflexion initiée par son élève en illustrant un autre extrait du chant V de l’Iliade : Vénus blessée par Diomède est sauvée par Iris. Depuis son arrivée en France, Marie-Antoinette voulait à tout prix éviter d’être comparée à Vénus, figure qui lui paraissait apparemment trop légère et inconsistante. Elle préférait se faire représenter en tant que Minerve garantissant la paix2.

Le tableau de Vien est une sorte de suite à celui de David. Cette fois, avec le règne de Louis XVI, Mars a repris le dessus. Selon le livret du Salon, la toile représente le moment où : “Iris descend du Ciel pour la [Vénus] tirer du champ de Bataille, & Mars l’aide à monter dans son Char pour la conduire sur l’Olympe.”. Ainsi, Marie-Antoinette est renvoyée à cette Vénus qu’elle ne voulait pas être, mais elle est aussi renvoyée chez elle par Mars. On peut y voir un écho des menaces exprimées dans le pamphlet : Avis important à la branche espagnole, dont j’explique dans L’Intrigant3 que le commanditaire était Louis XVI lui-même. Si les exigences formulées dans le pamphlet n’étaient pas satisfaites, on présenterait publiquement Marie-Antoinette comme une femme galante et elle serait bien obligée de partir. Le Salon de 1775 commençait à mettre les menaces à exécution.
Même quand elle était représentée en Minerve, comme elle le désirait, c’était pour la dénigrer. Ainsi Louis-Jean-François Lagrenée choisit de montrer Pallas/Minerve à moitié nue, prenant son bain, et aveuglant le devin Tirésias qui l’avait surprise, manière de dire que quand on découvrait Minerve/Marie-Antoinette dans sa nudité, et donc dans sa vérité, il n’était plus possible de regarder vers l’avenir : le mariage autrichien était un archaïsme.
Marie-Antoinette en rivale de la Du Barry
Charles-Amédée Van Loo participa au déferlement contre la jeune reine en proposant quatre tableaux sur le thème de la sultane : La toilette d’une sultane, La sultane servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs, La sultane commandes des ouvrages aux odalisques et Fête champêtre donnée par les odalisques, en présence du sultan et de la sultane. Il s’agissait de cartons à tapisseries destinés à une série sur le Costume turc. Elle pouvait s’inscrire dans la continuité de la tenture de l’Ambassade turque de Louis XV, qui s’en était servi pour signifier qu’il était un roi faisant tapisserie dans une histoire où la transmission du pouvoir était matrilinéaire, comme dans l’Empire ottoman.
Les Mémoires secrets, en rendant compte du Salon, ont émis l’idée que la commande était l’œuvre de la comtesse du Barry4 :
“Ces tableaux, pour le [feu] roi, et destinés à être exécutés en tapisserie, avaient, à ce qu’on prétend, été commencés sous les auspices de Madame la comtesse du Barry, La sultane française cherchait à s’y reproduire aux yeux de son auguste amant, sous un costume étranger, afin de fixer son attention de toutes manières. Auquel cas on pourrait reprocher au peintre de n’avoir pas attrapé la ressemblance.5“
Par conséquent, la commande viendrait de la comtesse du Barry, mais la sultane ne lui ressemble pas. Et pourquoi voudrait-elle se présenter sous un costume étranger pour reconquérir son amant ? L’idée que semblent émettre les Mémoires secrets, c’est celle que Madame du Barry se moquait de Louis XV parce qu’il la délaissait pour une étrangère dont il voulait faire une sultane : Marie-Antoinette. Dès le mariage du dauphin, on avait laissé entendre que Louis XV avait pris la dauphine pour maîtresse. Cela donnait une explication à la longue brouille qui avait opposé les deux femmes : elles se disputaient le même homme, le roi.
Politiquement, le choix de la sultane pouvait aussi laisser sous-entendre que Marie-Antoinette était proche de Vergennes, que Louis XVI venait de faire entrer au gouvernement. Il avait vécu longtemps à Constantinople et s’était fait représenter en costume turc6. Louis XVI laissait ainsi penser que c’est Marie-Antoinette qui faisait le gouvernement alors que, en réalité, c’est lui qui était proche de Vergennes et qu’il se servait de la reine comme couverture.

Sur La Toilette d’une sultane, on la voit tenir un chien noir, représentant le peuple acquis à l’idéal de fortune de Cluny. Deux colonnes à gauche confirment que deux hommes se disputent ses faveurs tandis que la colonne de droite, dont on ne voit que la base et à laquelle se rattache le dais rouge, il représente vraisemblablement la relation passé avec Louis XV en roi d’Angleterre.

Sur La Sultane servie par des eunuques blancs et noirs, on remarque surtout un petit serviteur noir, sur la droite, qui porte une coiffe identique au serviteur noir du duc de Chartres chez Lépicié. Derrière lui, un eunuque blanc porte une corbeille de fruits qui rappelle celle de Saint Thibault chez Vien. En conséquence, le tableau est probablement faussement daté de 1773. La date a été choisie pour rappeler l’année de la soumission des Orléans à Louis XV, qui a pour conséquence l’acceptation de l’adultère de Marie-Antoinette.

Sur La Sultane commande des ouvrages aux odalisques, on la voit agir comme si elle était la seule dépositaire du pouvoir. L’eunuque est relégué à la porte, comme l’était le peuple dans La Paix de Hallé, consacrant le futur Louis XVI comme successeur de son père.
Outre ses toiles sur l’histoire de Pyrrhus, Jollain a également présenté un tableau intitulé : L’indiscrétion de Candaule, roi de Lydie, qui semble aujourd’hui perdu. L’indiscrétion de Candaule désigne le moment où ce roi a vanté les charmes de sa femme à son ami Gygès en insistant pour la lui montrer nue. En d’autres termes, Louis XVI était prêt à céder sa femme à quiconque serait séduit par ses charmes et, pour ce faire, il était disposé à en faire l’article.
- Voir ce billet. [↩]
- Voir ce billet. [↩]
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020. [↩]
- en dépit du fait qu’aucune source ne puisse en attester. Voir Perrin Stein. “Amédée Van Loo’s Costume Turc: The French Sultana.” The Art Bulletin 78, no. 3 (1996): 417–38. https://doi.org/10.2307/3046193. [↩]
- Mémoires secrets, t. XIII, Londres, 1780, p. 155. [↩]
- Voir ce billet [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (10 décembre 2021). La priorité du début du règne de Louis XVI : mettre fin au mariage autrichien. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/d3kp