Louis XVI, petit-fils d’arracheur de dents par Debucourt

Dans le billet précédent, on a vu que Louis XVI s’était efforcé de placer la reine au cœur des cérémonies du 21 janvier 1782 afin de laisser penser que le dauphin était un bâtard né d’une liaison entre la reine et le comte d’Artois. S’il tenait tant à cette version des faits, c’est aussi que le roi avait beaucoup de choses à cacher de son côté, la principale étant l’échange du dauphin né de Marie-Antoinette avec le fils qu’il avait eu de sa maîtresse. C’est ce que Ménageot avait mis au centre du tableau précédemment étudié.

Le roi assumait totalement de mentir en niant à la fois la paternité du dauphin et celle du fils de sa maîtresse, Françoise Boze. Seule la reine devait être coupable. Après tout, puisque à travers le Grand Thomas, Louis XV avait comparé le vrai grand-père de Louis XVI à un arracheur de dents qui mentait éhontément en refusant de reconnaître la paternité du dauphin, Louis XVI pouvait bien revendiquer sa filiation et se montrer fier d’être lui aussi un menteur compulsif. Au demeurant, ce refus de reconnaissance de paternité  s’avéra une idée tout à fait brillante puisqu’elle eut pour conséquence immédiate d’envoyer sa maîtresse en prison, accusée de vol par la reine1 (après l’humiliation du 21 janvier 1782, la coupe était plus que pleine pour Marie-Antoinette), et à plus long terme, de savonner la planche à toute sa descendance qui ne réussit jamais, de ce fait, à prouver sa propre filiation avec la dynastie royale des arracheurs de dents.

Évidemment, ce n’était pas sous cet angle que le roi avait envisagé les choses mais comment les envisageait-il au juste ? C’est ce que nous allons essayer de comprendre ici.

Tout d’abord, il espérait manifestement pouvoir démontrer que le dauphin était issu d’un adultère de la reine. Il aurait alors pu la répudier tout en gardant l’enfant puisqu’il était prétendument le fils de son frère. Seulement, le stratagème a échoué. 

Au Salon de 1783, le tableau de Berthélemy, déjà étudié ici, suggérait que le roi était prêt à reconnaître qu’il avait des maîtresses et c’est aussi ce que semblent confirmer les tableaux de Debucourt exposés au même Salon.

Le premier tableau représentait les réjouissances populaires qui ont eu lieu aux halles pendant que se tenaient les cérémonies de l’Hôtel de ville le 21 janvier 1782.

L’œuvre est dominée par une diagonale allant du coin supérieur droit au coin inférieur gauche. Cette diagonale unit le pilori des halles, la fontaine surmontée d’une fleur de lys légèrement branlante et un groupe de personnages dissimulé dans l’ombre  qui est composé d’un homme couvert d’un chapeau noir et d’un manteau rouge, d’une femme et de deux enfants. En 1920, lors de l’exposition Debucourt2, le personnage féminin était identifié avec Marie-Antoinette accompagnée de Madame Royale, de Madame Élisabeth et d’un valet de pied. Le problème c’est que, d’une part, Marie-Antoinette n’a pu se rendre aux halles qu’après le feu d’artifice de l’Hôtel de ville, par conséquent quand il faisait nuit, que d’autre part, Madame Royale n’était pas présente et enfin que Madame Élisabeth paraît bien petite pour une personne de dix-sept ans. En revanche, le prétendu valet de pied pourrait bien être Louis XVI.

C’est ce que suggèrent les autres tableaux de Debucourt exposés au même Salon. Il exposa en effet également Un Charlatan, personnage lui aussi montré en chapeau noir et manteau rouge.

Ce charlatan, exposé juste après une représentation des célébrations de la naissance du dauphin, rappelait bien évidemment le Grand Thomas et renvoyait donc à la véritable filiation de Louis XVI.

Enfin, Debucourt exposa à la suite un tableau intitulé Deux petites fêtes, passé sur le marché de l’art en 2015, qui met en scène deux couples d’amoureux et un joueur de vielle avec chapeau noir et apparemment, manteau rouge.

En déchiffrant cette sorte de rébus, le spectateur comprenait que le 21 janvier 1782, il y avait bien eu deux fêtes : l’une à l’Hôtel de ville, où on avait vu Louis XVI, et une autre aux halles, où on avait vu Louis XVI incognito, en petit-fils de charlatan arracheur de dents, avec une autre femme que la reine.

Or les Mémoires secrets avaient précisé, comme on l’a vu dans le billet précédent, que le roi avait quitté très rapidement la table à l’Hôtel de ville, cependant on ne nous disait pas ce qu’il avait fait pendant ce temps-là. C’est Debucourt qui donnait la réponse : il était allé batifoler aux halles.

En tenant compte du fait que c’est bien Louis XVI qui est représenté dans l’ombre dans le premier tableau, le sens à donner à la diagonale s’explique mieux. Elle commence au pilori car le roi se trouve en quelque sorte cloué au pilori par Debucourt. Il prend le charlatan en flagrant délit de mensonge puisqu’il le peint en compagnie de sa maîtresse. Quant à la fontaine à la fleur-de-lys branlante, elle représente le roi impuissant. Interprétant à sa manière les décorations doublement phalliques imaginées pour les cérémonies de l’Hôtel de ville, Debucourt explique quant à lui qu’il y a bien deux hommes mais que l’un est le roi impuissant et l’autre, le charlatan en toute possession de ses moyens, qui ne peut tout simplement pas s’empêcher de mentir.

Louis XVI voulait faire croire que c’est le duc de Chartres qui avait commandé les tableaux de Debucourt. En effet, la représentation en rouge et noir, et le choix de la représentation aux halles, renvoyaient au tableau de Noël Hallé, traitant officiellement de la Paix de 1763, mais consacrant surtout le futur Louis XVI comme héritier de son père plutôt que son fils aîné David, que soutenaient les Orléans. Diderot avait vivement critiqué le tableau de Hallé, écrivant notamment : 

” Autour, le prévôt des marchands, ou une monstrueuse femme grosse déguisée, tout l’échevinage, tout le gouvernement de la ville, une multitude de longs rabats, de perruques effrayantes, de volumineuses robes rouges et noires3“.

Ce qu’il fallait comprendre, c’est qu’il reprochait au prévôt des marchands de donner naissance (femme grosse déguisée) à un enfant, le futur Louis XVI, au nom du rouge et du noir, c’est-à-dire au nom du rouge anglais et du noir de Cluny ou, autrement dit, d’être prêt à reconnaître comme futur roi n’importe qui, même s’il fallait se vendre à l’ennemi anglais, du moment qu’on payait bien et que ce successeur était gage de prospérité. En tenant compte des critiques de Diderot sur Hallé, Debucourt imite David qui, dans son Andromaque exposée au même Salon, avait corrigé L’Allégorie à la mort du dauphin de Lagrenée en s’inspirant des critiques de Diderot. Debucourt se donnait donc bien en serviteur des Orléans et de David. Il répondait aussi au tableau de Lépicié de 1779 en réintroduisant le roi aux halles, au cœur du commerce 

Et pour ceux qui, finalement embarrassés par les révélations que Louis XVI était prêt à faire, Debucourt réitéra au Salon de 1785. Cette fois, il donna ouvertement les traits de Louis XVI à son homme en rouge et noir dans Le Trait d’humanité de Louis XVI, une posture qui n’est pas sans rappeler le Valmont des Liaisons dangereuses, qui va faire la charité pour mieux séduire Madame de Tourvel. Là encore, il s’agissait de pointer vers le cousin de Louis XVI puisque c’est lui qui avait commandé Les Liaisons dangereuses.

  1. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 210-216. []
  2. Exposition Debucourt au Musée des Arts décoratifs, Société pour l’étude de la gravure française, Paris, 1920, p. 30 []
  3. Diderot, Salon de 1767. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (7 décembre 2022). Louis XVI, petit-fils d’arracheur de dents par Debucourt. À travers champs. Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/d3m1


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