Dissimuler l’échange du dauphin : un projet d’almanach à secrets

On l’a déjà vu, la naissance du dauphin le 22 octobre 1781 fut au coeur d’importants enjeux et d’affrontements entre le roi et la reine. D’un côté, le roi voulait faire croire au public qu’il s’agissait du fils du comte d’Artois, de l’autre, le parti de la reine voulait faire savoir que, comme il l’avait fait avec Madame Royale, Louis XVI avait échangé l’enfant qu’il avait eu avec Marie-Antoinette avec le fils qu’il avait eu avec sa maîtresse et qui était né en novembre. Alors que le roi humiliait la reine lors des cérémonies de l’Hôtel de ville du 21 janvier 1782, le parti de la reine promouvait le loto dauphin pour signifier que le nouveau dauphin avait été gagné dans une sorte de tombola. Dans son numéro du 7 août 1782, le Journal de Paris, favorable au roi, publiait ainsi une prétendue lettre de lecteur sur les mérites comparés du loto simple et du loto dauphin. C’était une manière de signifier qu’il ne craignait pas d’affronter la polémique, mais la lettre était d’un tel pédant qu’elle ne manquerait pas d’ennuyer tout le monde et ne permettrait pas au public d’y voir plus clair. 

Dans cet affrontement autour de la naissance du dauphin, on peut aussi classer une série de douze vignettes, destinées à illustrer un almanach, qui relataient l’évènement. Il est nécessaire de cliquer sur l’image pour pouvoir les consulter sur Gallica. 

Godefroy, Douze vignettes relatives à la naissance du premier dauphin, estampe, vers 1782, BNF, De Vinck 757.

Ces vignettes sont attribuées à Godefroy, sans doute le graveur François Godefroy. Est-ce vraiment le cas ? Comme avec les gravures de Moreau le jeune sur le 21 janvier 1782, il est permis d’en douter. C’est lui qui avait réalisé, avec Moreau le jeune justement, la gravure de l’Exemple d’humanité donné par Madame la dauphine, en 1774. Comme Moreau, il travaillait donc pour le parti autrichien et c’est justement ce que l’on veut faire croire ici, que ces vignettes ont été commandées par les Autrichiens. 

La première d’entre-elles représente L’arrivée du courrier. On suppose que c’est le courrier qui est chargé d’aller annoncer la naissance. Seulement, puisqu’il s’agit de la première vignette, on peut s’étonner qu’il parte avant même que la naissance n’ait eu lieu. Le procédé rappelle ce qui s’était passé avec la bataille de Yorktown, qui était étroitement liée à la procréation du dauphin. Un courrier était parti annoncer la victoire à Versailles avant même de connaître l’issue de la bataille. Le livret du Salon de 1783 avait déjà ironisé sur cette incongruité à propos du tableau de Ménageot sur la naissance du dauphin. L’autre étrangeté, c’est qu’on ne parle pas du départ du courrier, mais de son arrivée. L’image laisse envisager qu’il s’agit de son arrivée à Paris. Mais elle montre aussi un cavalier brandissant un bâton phallique et suivi de son chien. Or pour Louis XVI, on l’a déjà vu par les noms qu’il pouvait leur donner, monter un cheval était une métaphore de l’acte sexuel. Et ce cavalier suivi de son chien n’est pas sans rappeler le portrait du comte d’Artois en chasseur, par Moitte, qui est conservé au Musée d’Amiens (On en trouvera une reproduction dans cet article.) La première vignette pourrait donc présenter l’arrivée triomphale du père de l’enfant : le comte d’Artois. Cela s’inscrirait dans la continuité de la représentation de Louis XVI en postillon.  Le postillon précède le messager qui délivre le courrier. 

La deuxième vignette me paraît moins directement polémique, passons  à la troisième, intitulée l’Heureuse époque. Elle est intéressante parce qu’elle cumule deux citations. Par son titre, elle renvoie à l’Heureuse époque, sur l’échange de Madame Royale, une estampe qui avait été effectivement commandée par Marie-Antoinette, mais par sa composition, elle cite une gravure de Marie-Louise Adélaïde Boizot, La France reçoit des mains de l’Autriche un dauphin, fruit précieux de leur alliance

Louis-Simon Boizot et Marie-Louise-Adélaïde Boizot, La France reçoit des mains de l’Autriche un dauphin, fruit précieux de leur alliance, estampe, BNF, De Vinck 745.

Là encore, est-ce bien de Boizot ? Rien n’est moins sûr. Mais Boizot avait réalisé l’estampe du Dauphin labourant, et elle était au service de Louis XVI. Le commanditaire voulait apparemment montrer le laboureur dans ses oeuvres. Or l’Autriche, en chemise (allusion à la correspondance amoureuse du roi), ressemble à la maîtresse du roi, Françoise Boze, et non à Marie-Antoinette. Elle s’assoit sur la royauté et a la couronne et le sceptre à ses côtés pour signifier que c’est elle qui dirige tout, tout en se parant des armes de l’Autriche (le vol du cachet de la reine l’avait conduite à la Bastille1 ). C’est son enfant qu’elle donne à la France tandis que sur le côté gauche, le putto soufflant dans la trompette de la renommée, tient les armes du dauphin et représente le véritable fils de Marie-Antoinette. Il détourne la tête et semble surtout signifier que cela n’est que du vent. Par conséquent, la vignette avait tout intérêt à détourner le propos. Elle montre une Autriche moins polémique mais dominatrice, devant laquelle la France laisse tomber son sceptre pour lui remettre un enfant. 

La quatrième, intitulée La Présentation de Mgr, est intéressante parce qu’elle montre la présentation de l’enfant à la mère tandis qu’un homme l’enlace, un homme qui ressemble plus à Artois qu’à Louis XVI. 

La sixième, L’Offrande de Mars, est une nouvelle citation. Elle fait en effet référence à Monument d’allégresse, une autre gravue attribuée à Godefroy, certainement tout aussi faussement.

Jean-Jacques-François Le Barbier, François Godefroy, Monument d’allégresse, estampe, vers 1781, BNF, De Vinck 743.

Elle se signale d’abord par une erreur qui est manifestement volontaire. On a vu que c’était l’une des signatures de l’année 1781. En effet, il est écrit : “A la mémoire de l’Anne 1781” au lieu de “année”. La majuscule non justifiée et l’absence de “e” final traduisent assez qu’il s’agissait de faire référence à Anne d’Autriche et à la naissance adultérine du futur Louis XIV (ce qui ne semblait apparemment pas faire l’ombre d’un doute au XVIIIe siècle), comme c’était déjà le cas dans la réception à Louis-le-Grand en 1779. La Fécondité garde sa corne d’abondance pour faire tomber sur la France, qui tient le dauphin, une pluie de roses, signe qu’elle se fait très souvent cueillir sa rose. La Fécondité indique les profils de Louis XVI et Henri IV sur une colonne, mais une autre colonne se trouve juste à côté, deux symboles phalliques indiquant qu’il y a deux pères, comme pour le 21 janvier 1782. Cependant la Balance, signe du comte d’Artois, est ici clairement associée à la naissance du dauphin, le 22 octobre. La priorité était moins d’insister lourdement sur la paternité d’Artois que sur le fait que le dauphin était bien Balance, et non Scorpion, comme le fils de Françoise Boze né en novembre. 

La vignette simplifie le tout en mettant cette fois en valeur la Balance, comme pour les Baisers de Dorat, sans préciser à qui elle fait référence. Toutefois, au lieu de prendre en charge l’éducation de l’enfant, Mars fait une offrande dont on ne distingue pas trop s’il s’agit d’une palme ou de verges, comme pour châtier la mère, et une branche d’olivier, semble-t-il, là où on attendrait une couronne de laurier. C’est pour le moins singulier de la part de Mars. En montrant également le peuple sur la droite, comme sur le tableau de Ménageot, la vignette en change cependant le sens. Un personnage tend les bras vers le ciel, mais vers la corne d’abondance, pas vers un enfant. La France incarnée par l’Autriche ne paraissait pas assez généreuse. 

Finissons par la douzième et dernière vignette qui s’intitule Le Présent de Vénus, ce qui est loin d’être clair. La femme au centre, dans une embarcation en forme de coquillage, pourrait bien être Vénus, mais pourquoi se promène-t-elle avec un trident, si ce n’est pour signifier qu’elle est dans une relation à trois ? En l’occurrence, le présent de Vénus serait le dauphin, le présent d’une femme légère. A vrai dire, le trident se comprendrait mieux sur une représentation d’Amphitrite. Et en effet, la vignette rappelle Le Triomphe d’Amphitrite de Taraval, le tableau par lequel Louis XVI annonçait son intention de faire un dauphin avec sa maîtresse. A présent que son dessein était réalisé mais qu’il ne voulait plus l’avouer, le tableau devenait gênant : autant laisser penser que, dès le début, il s’agissait d’une représentation de Marie-Antoinette. Vénus paraît être en conversation avec Minerve. Encore un moyen de renvoyer à Marie-Antoinette, qui en avait assez qu’on la compare à Vénus alors qu’elle voulait s’identifier à Minerve

 

  1. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 210-213. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (1 mars 2026). Dissimuler l’échange du dauphin : un projet d’almanach à secrets. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15s7d


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