On l’a vu (voir ce billet et cet autre), en mettant en scène la prise de contrôle de la Révolution par l’Angleterre en 1792, Louis XVI a attribué un rôle central à Joseph Boze, le mari de sa maîtresse. Joseph divulgait progressivement les différentes étapes de sa relation avec le roi. De la sorte, on faisait croire que c’est là que résidaient les éléments croustillants qui avaient été cachés jusqu’à présent. Mais en réalité, Louis XVI utilisait Joseph comme couverture : ce qu’il voulait cacher, c’était les détails de sa relation avec Françoise Boze, d’une tout autre importance politique, et la descendance qu’il avait avec elle. C’est un peu comme si, imaginons, la révélation de l’affaire Mazarine Pingeot n’avait servi qu’à dissimuler un secret d’Etat d’une tout autre ampleur.
Attirer l’attention sur Joseph plutôt que sur sa femme, c’est la technique que Louis XVI avait employée dès que l’on avait commencé à soupçonner l’identité réelle de sa maîtresse, qui avait originellement été introduite à la cour, dans le cercle de la reine, comme une Allemande mariée à Stanislas Dupont de La Motte. C’était d’autant plus le cas en 1782, parce qu’il ne tenait pas trop à révéler les raisons, le vol du cachet de la reine, qui l’avaient forcé à envoyer Françoise à la Bastille1. Dans ces conditions, mieux valait laisser penser que sa maîtresse s’appelait bien Boze et qu’elle n’avait aucun rapport avec cette Dupont de La Motte.
Joseph Boze ou l'”autoportrait” du roi en peintre
Ainsi, en novembre 1782, c’est Joseph Boze qui présenta son autoportrait au Salon de la Correspondance, un nom qui faisait écho à la correspondance amoureuse du roi et de Françoise Boze à laquelle les pastiches des Liaisons dangereuses avaient donné une plus large publicité encore.

C’est un portrait inhabituel pour un artiste, surtout un artiste qui était à peine connu à Paris et qui n’avait pas la possibilité d’exposer au Salon de l’Académie. Il est représenté sans instruments de travail et il est en vêtements de ville : Joseph Boze, l’inconnu, se présente en tant que lui, Joseph Boze, et il prétend avoir fait un autoportrait alors que cet autoportrait a toutes les caractéristiques d’un portrait posé, réalisé par un autre. Pourtant il signe “Boze/ p.[ar] L.[ui] même” Qui plus est, Boze reprend le format ovale du premier portrait de Louis XVI par Duplessis et il affiche un air mi-hautain mi-outré. Ce que Boze montre là, c’est qu’il n’a pas besoin de se faire connaître pour vendre sa peinture, il n’a pas besoin de faire sa publicité parce qu’il est déjà une célébrité. Sa carrière est faite parce que sa femme est devenue la maîtresse du roi et il la laisse travailler pour lui. C’est un autoportrait du roi en peintre ou du roi des peintres. Boze le met en avant à travers son étrange signature, avec un L majuscule pour signifier “lui” qui pourrait être aussi le début de la signature du roi. D’autre part, comme le roi, qui voulait mettre fin à son mariage, il avait l’air d’être parfaitement content d’être cocu. C’est par rapport à ce portrait sous forme de déclaration que l’on peut mieux comprendre la vague d’autoportraits et de portraits d’artistes du Salon de 1783, et plus particulièrement l’autoportrait de Vigée Le Brun en Françoise Boze. Elle cherchait à remettre la lumière sur ce qui devait vraiment intéresser le public, pas Joseph, sa femme et le fait qu’elle était Dupont de La Motte.
Notons aussi que ce n’est même pas en tant que peintre que Joseph s’était fait connaître du public parisien, mais en tant que mécanicien. Le 12 août 1780, alors que Louis XVI envoyait une correspondance enflammée à sa femme, il présentait, devant l’Académie des sciences, deux procédés pour se préserver des accidents de voiture. Ils consistaient à détacher subitement les chevaux dont le cocher ne serait plus le maître et à freiner la voiture2. Quand on se rappelle que Louis XVI évoquait les chevaux comme des métaphores pour les femmes avec qui il couchait, et qu’on était alors en train de le forcer à faire un dauphin à Marie-Antoinette, on comprend que Joseph, en lui cédant sa femme, l’aidait effectivement à éviter un accident où le conduisait un cheval autrichien qu’il ne contrôlait plus.
Boze manifestait aussi un grand intérêt à Jacques de Vaucanson. Au Salon de la Correspondance, il exposa sa miniature en juin 1782, puis ce fut un grand pastel en décembre3. Vaucanson soutenait ses travaux mécaniques, mais il se trouvait surtout être un fils de gantier du Dauphiné, ou comment dire subtilement que l’on se préservait des accidents de voiture en prenant des gants pour s’occuper du dauphin. C’est en effet de Françoise Boze que Louis XVI voulait avoir un dauphin.
Joseph Boze en ami de Marie-Antoinette
Après la disgrâce de Madame Dupont de La Motte, Louis XVI était un peu embêté pour réintroduire sa maîtresse à la cour, mais il finit par le faire en mai 1785, toujours en se servant de Joseph. Après avoir introduit Madame Dupont de La Motte dans le cercle de Marie-Antoinette, c’est désormais Joseph qu’il intègregrait dans le cercle de sa femme. Après tout, puisque ses portraits étaient toujours jugés trop scandaleux, autant qu’il se fasse directement peindre par un artiste qui aurait l’agrément des Autrichiens. En 1784, Joseph Boze réalisa donc un pastel de Louis XVI.

Il reprenait le format ovale féminin, le représentait sans mains, donc étant dans l’incapacité d’agir et lui faisait une tête d’imbécile parfait avec un regard bovin. A coup sûr, cette fois-ci, on ne pourrait pas soupçonner qu’un abruti pareil puisse fomenter des révolutions, tout le monde pouvait dormir tranquille. L’habit bleu céleste, le bleu protestant, peut aider à mieux contextualiser. En décembre 1783, à Fontainebleau, on avait donné une nouvelle version du Dormeur éveillé, un opéra-comique dans lequel Louis XVI était portraituré en bourgeois de Bagdad devenant calife. Amoureux de son esclave, Rose, il finissait par abdiquer pour l’aimer librement. Les Autrichiens avançaient ainsi l’idée que Louis XVI n’avait qu’à se convertir au protestantisme et abdiquer pour pouvoir épouser sa maîtresse. Pour Boze, évidemment, c’était tuer la poule aux oeufs d’or : on voulait soudainement lui prendre sa femme et le porte-monnaie du roi. Toujours dans son rôle d’opportuniste, on comprenait qu’un tel projet puisse provoquer son ralliement aux Autrichiens et qu’il cherche à séduire Marie-Antoinette avec son portrait de Louis XVI. Dans Le Mariage de Figaro, en avril 1784, Beaumarchais le caricaturait en Bazile, disant de son maître : « Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ? » (I, 9).
Mais le résultat de l’opération fut surtout favorable à Louis XVI avec l’installation de Joseph et de sa famille dans l’appartement du prince de Conti. Dans le sillage de son mari, Françoise était de nouveau à la cour. Le 29 mai 1785, Joseph écrivait à son ami Gibert :
“Le roi m’a logé aux appartements de Monseigneur le prince de Conti, galerie basse de la chapelle, au château, à Versailles.4.”
En juillet 1785, Louis XVI commanda une version du portrait de Boze pour l’Hôtel de la Guerre à Versailles5. Au moins, il ne ferait pas scandale celui-là, on ne le transformerait pas comme celui de Callet en 1778.
Au même moment, c’est aussi à Boze qu’il confia la réalisation de son portrait en pied pour le baron de Breteuil, son grand ennemi qui voulait “faire régner la reine.”6. C’est vraisemblablement le tableau qui est aujourd’hui conservé au château de Breteuil.

Tourné vers le passé, le roi imbécile est assis sur un fauteuil Louis XV, revu avec des éléments antiquisants et tapissé de bleu céleste. Le roi s’assoit sur les protestants. Sa main droite repose sur une carte qu’il ne regarde pas et, sur le bureau, il n’y aucun instrument qui lui permettrait d’écrire, et donc d’agir. Sa main gauche pointe vers le vide au sol. Des draperies rouges viennent rappeler les ingérences anglaises et la scène est surmontée par quatre colonnes qui indiquent la multiplicité des pouvoirs qui écrasent celui du roi.
Avec ses portraits du roi et de la famille royale, Joseph Boze prospéra jusqu’à la Révolution avant, en 1789, de passer aux portraits de députés.
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 198-218. [↩]
- Voir le catalogue de l’exposition Joseph Boze par Gérard Fabre, Somogy, Paris, 2004, p. 54-55. [↩]
- Ibid., p. 56-58. [↩]
- Lettre de Joseph Boze à Gibert du 29 mai 1785, A.D. du Gard, fonds Charles Sagnier, 51 J 27 [↩]
- Gérard Fabre, op. cit., p. 73. [↩]
- Ibid., p. 74-75. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (8 mars 2026). Louis XVI et Joseph Boze : le roi en peintre. À travers champs. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15txf