On a vu que le dauphin, père de Louis XVI, avait entretenu une relation extra-conjugale dont il avait eu des enfants, au moins deux. L’une de ces enfants était apparemment Marie-Aurore de Saxe, dont la paternité a été attribuée, en 1766, à Maurice de Saxe par le Parlement de Paris dans le but d’apaiser les relations entre les deux familles du dauphin, qui était marié à Marie-Josèphe de Saxe. Cependant, il y avait aussi un garçon, qui menaçait les droits au trône du futur Louis XVI parce qu’il était l’aîné.
Qui pouvait bien être ce garçon ? Plusieurs éléments, comme on va le voir, pointent vers le peintre Jacques-Louis David.
Le tabou des séjours à Sens
Tout d’abord, constatons qu’un tabou pèse sur la vie de David et, à vrai dire, on se demande bien pourquoi. En effet, les biographes de l’artiste restent désespérément muets sur les séjours qu’il fit à Sens. Quel sens cela peut-il avoir de dissimuler un fait pareil ? Quelle importance que David ait pu avoir des attaches et du goût pour Sens ? Le fait même de le cacher indique qu’il y a là quelque chose d’autrement suspect.
Est-ce tout simplement par inattention qu’on ne le mentionne pas ? Soyons réalistes ! Il est assez difficile d’imaginer que l’un des artistes français les plus importants, auquel d’innombrables études ont été consacrées, ait pu faire l’objet d’une telle négligence car en effet, le registre du Musée de Sens, sur lequel est répertorié le don du Jupiter et Antiope de David, indique clairement :
“Ce tableau fut donné par David, qui avait alors vingt et quelques années, à la grand-mère de Ad. Guillon, Mme Baudry, originaire de Sens et petite-fille de M. Buron, architecte à Sens, chez qui David a été élevé.1“.
Il est ouvertement mentionné que David a été élevé à Sens, que c’est ce qui explique le don de ce tableau au musée de Sens et personne n’en parle ! Cette manière de faire rappelle beaucoup la façon dont on ne veut pas trouver d’explication réaliste pour le choix du dauphin d’être inhumé à Sens. Même le séjour que David y fit vers 1797-1798, toujours mentionné par Augusta Hure (p. 108.), est passé sous silence.
On notera également un fait intéressant : les prénoms des parents attribués à Marie-Aurore et à Jacques-Louis son les mêmes. Marie-Aurore est dite être la fille de Maurice de Saxe et de Marie-Geneviève Rinteau, tandis que Jacques-Louis serait le fils de Louis-Maurice David et de Marie-Geneviève Buron.
La réussite et l’exil sous Louis XVI
Notons ensuite que c’est enfin avec l’avènement de Louis XVI, en mai 1774, que Jacques-Louis réussit à remporter le Prix de Rome après trois échecs successifs. Il remporta le prix, comme on l’a vu, avec un tableau, Erasistrate, qui défendait les intérêts de Louis XVI contre l’alliance autrichienne, un peu comme si les deux frères avaient passé un arrangement : David laissait le trône à Louis XVI et celui-ci faisait en retour sa carrière de peintre. La réussite au concours permettait aussi opportunément d’envoyer David à Rome pendant un certain temps, permettant ainsi à Louis XVI de renforcer sa légitimité, par le sacre notamment, contre les tenants de David.
Alors qu’il pouvait rester encore un an à Rome, David décide de rentrer à Paris, à l’été 1780, ce qui peut s’expliquer par le refroidissement apparent, suite à l’affaire du faux portrait de d’Angiviller par Duplessis au Salon de 1779, des relations entre Louis XVI et d’Angiviller, par le coup d’Etat tenté, la même année, par Sartine et Malesherbes pour renverser Louis XVI dans l’affaire des pins à mâture et par le bruit que commençait à faire la nouvelle liaison qu’entretenait Louis XVI avec Françoise Boze, reproduisant ainsi le comportement de son père, et incitant dès lors à réinterroger la validité des raisons qui avaient écarté David du pouvoir2.
Un nouvel arrangement entre les deux frères intervint peut-être à travers le mariage de David avec Marguerite-Charlotte Pécoul, le 16 mai 1782, à la Saint-Honoré, comme Louis XVI. Ce mariage semble en effet avoir surtout permis à David d’entretenir un train de vie de prince, avec une femme disposant d’une dot de 50 000 livres de rente et en trouvant bourse déliée chez son beau-père3.
Le roi du Salon
Dès lors, David produisit des toiles qui reconnaissaient la primauté de Louis XVI mais étaient aussi surtout des déclarations d’indépendance, rappelant son propre statut, et portant le regard critique du grand frère et de l’héritier moral du père sur sa politique. L’Académie sembla désormais vouloir mettre de plus en plus d’eau dans son vin le concernant, comme si la possibilité qu’il accède finalement au trône n’était pas à écarter. Ainsi, David en devint membre le 23 août 1783, le jour de l’anniversaire de Louis XVI, avec son Andromaque, déjà analysée ici et qui se comprend d’autant mieux une fois que l’on sait qui était vraiment David. Il donne là enfin sa propre interprétation de la mort du dauphin et rend à sa mère sa place occultée par Marie-Josèphe de Saxe.

Au Salon de 1785, Le Serment des Horaces, commandé par Louis XVI et également déjà étudié sur ce carnet, prend lui aussi une autre dimension si on prend en compte le statut de David. On a vu, en effet, que David se transposait dans le personnage du père. Il se représentait ainsi en héritier moral du dauphin. En introduisant ce personnage, on a vu ailleurs, qu’il corrigeait le Serment du Grütli de Füseli, qui avait fait de Louis XVI le moteur de la révolution, oubliant le rôle joué par son père.

Un autre élément, peu commenté, peut être compris à travers la référence à Cochin et renvoyer aux rumeurs sur la bâtardise de Louis XVI.

En effet, celui des frères qui apparaît au premier plan ne fait pas que tendre la main droite vers les épées. De la main gauche, dans son dos, il tient une autre arme, une haste. Soit la même arme que Cochin avait représentée dans Eugénie ou la Noblesse, une gravure destinée à mettre en scène la bâtardise de Marie-Antoinette. David ne fait donc pas que réintroduire le père pour se présenter comme son héritier moral, il insinue aussi qu’il est son véritable héritier légitime.
Conclusion
En restituant ainsi à David sa véritable place au sein de la famille royale, on comprend que le grand frère qui impressionnait Louis XVI n’avait rien à voir avec le duc de Bourgogne, mais qu’il était plutôt un grand frère élevé en Bourgogne.
Est-ce que la rivalité qu’ils ont mise en scène était réelle ? C’est à vrai dire peu probable. Dans le fond, ils ont toujours été extrêmement proches, mais David pouvait être plus utile à Louis XVI en tant que rival présumé. Est-ce que David avait envie d’être roi ? Probablement non. Son père attendait de lui qu’il devienne roi pour qu’il mène une révolution, or c’était aussi ce qui avait tué le dauphin, de même que d’autres princes révolutionnaires comme Stanislas Leszczynski ou Frédéric V du Danemark. Dans de telles conditions, quelles étaient les perspectives de survie d’un David sur le trône ? Cette hécatombe avait déjà poussé les Orléans à revenir dans le giron de Louis XV, comme on l’a vu. En réalité, il fallait être un peu fou pour vouloir devenir roi afin de mener une révolution, fou ou alors suffisamment névrosé et traumatisé. Louis XVI l’a fait parce qu’il se trouvait dans cette situation, parce que son père avait voulu le tuer, parce qu’on avait nié qu’il était son vrai père, faire la révolution relevait pour lui de la quête identitaire : il avait besoin de prouver qu’il était à la hauteur et que son père était bien son père. Tout en était certainement soulagé que Louis XVI ait cette ambition pour lui, David se sentait sans doute un peu penaud de laisser son jeune frère prendre tous les risques et il l’accompagnait, du mieux qu’il pouvait, dans le projet révolutionnaire paternel.
- Cité par Augusta Hure, “Les attaches avec Sens des peintres La Tour, David, Corot et de l’écrivain Marivaux.”, Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, t. 88, 1934, p. 106. [↩]
- Sur les pins à mâture, voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 183-186, et sur les débuts de la liaison avec Françoise Boze, p. 203-205. Leur correspondance amoureuse nous apprend notamment qu’ils se rencontraient rue Saint-Roch, à Paris, et David réalisa, la même année, un Saint Roch intercède auprès de la Vierge pour la guérison des pestiférés. Il pouvait, dans son exil à Rome, se compter au rang des pestiférés avec son père. Voir aussi le billet sur Les Pestiférés de Jaffa. [↩]
- Antoine Schnapper (dir.) et Arlette Sérullaz, Jacques-Louis David 1748-1825 : catalogue de l’exposition rétrospective Louvre-Versailles 1989-1990, Paris, Réunion des musées nationaux, , p. 118, Charles Saunier, Louis David, H. Laurens, 1903, p. 24. [↩]





























