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Louis XVI et le Pérou : une histoire européenne

L’expédition de Dombey au Pérou

Le 27 août 1776, Louis XVI autorisait Joseph Dombey, médecin et botaniste, à entreprendre un voyage d’étude au Pérou et dans l’Amérique espagnole.

Autorisation du voyage de Dombey extraite de Ernest-Théodore Hamy, Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil (1778-1785) : sa vie, son œuvre, sa correspondance, avec un choix de pièces relatives à sa mission, Paris, 1905, Pl. XVII.

Ce voyage intervenait dans un contexte particulier. En effet, depuis mai 1776, plus personne à la cour n’ignorait que Louis XVI voulait absolument pousser les Espagnols à la guerre en Amérique. Pour cela, il avait utilisé le faussaire Pierre Roubaud pour tromper le duc de Guines, ambassadeur de France à Londres, et accréditer le bruit selon lequel les Anglais s’apprêtaient à attaquer les colonies espagnoles du Mexique. Le duc de Choiseul avait cependant découvert toute l’affaire et il avait menacé le roi de le faire passer pour fou parce qu’il avait donné des informations contradictoires à Guines et à Vergennes et avait ainsi provoqué injustement le rappel de Guines. Dès lors, Louis XVI, complètement humilié, se trouva contraint d’organiser la réhabilitation publique de Guines, qu’il reçut à Versailles au mois de mai, et dont il se consola en renvoyant du ministère ses ennemis Turgot et Malesherbes1, qui devaient passer pour ceux qui avaient intrigué contre Guines2

Après cela, le désir d’envoyer Dombey au Pérou pouvait paraître suspect. Ne cachait-il pas une nouvelle intrigue pour pousser les Espagnols à la guerre ? Néanmoins, comme André Thouin, jardinier en chef du Jardin des plantes, avait pris soin de faire recommander Dombey à Turgot, qui avait accepté, le risque paraissait moindre3. En outre, il fut décidé que des Espagnols accompagneraient Dombey, sans doute parce que deux précautions valent mieux qu’une, et il partit en effet avec les botanistes Hipólito Ruiz López et José Antonio Pavón.

Arrivé à Madrid en novembre 1776, Dombey insiste également, dans sa correspondance avec Thouin, sur le fait que les relations sont difficiles avec le gouvernement espagnol4.

Cependant, comme finira par le révéler la signature du traité secret d’Aranjuez entre la France et l’Espagne le 12 avril 1779, les relations n’étaient pas aussi mauvaises que ce que les deux pays laissaient entrevoir et il est fort probable que Dombey, qui passa près d’un an à Madrid avant d’embarquer pour le Pérou, était en fait envoyé pour concerter des opérations franco-espagnoles secrètes en Amérique.

Au pays du quinquina

Mais outre le fait que Louis XVI avait besoin de pouvoir traiter secrètement avec les Espagnols à propos de l’Amérique, pourquoi avoir choisi d’envoyer Dombey au Pérou ? 

C’est très vraisemblablement en réaction à Choiseul également. En effet, quand on prétendait vouloir faire passer Louis XVI pour fou, c’était en s’appuyant sur les théories de Samuel-Auguste Tissot sur la masturbation, qui devait selon lui conduire à la l’impuissance puis à la folie. On en avait déjà usé ainsi avec avec Christian VII au Danemark5. Or Tissot donnait le quinquina comme principal remède aux effets de la masturbation6, une plante qui avait été découverte au Pérou. Envoyer Dombey au Pérou, c’était pour Louis XVI une manière de répondre qu’il saurait se préserver de ces attaques à l’avenir, que si c’était nécessaire, il ne manquerait pas de quinquina. 

En avril 1777, au moment où Joseph II, qui exploitait aussi les attaques sur la masturbation contre son beau-frère, était en voyage en France, le rapprochement franco-espagnol se fit un peu plus net, et il se fit notamment à travers le quinquina. Ainsi, le médecin et botaniste espagnol Casimiro Gómez de Ortega écrivit alors à Thouin : 

“On vient de découvrir, au royaume de Santa-Fé, une grande abondance de l’arbre qui fournit au Pérou le véritable quinquina. Le roi m’a fait passer quatre grandes caisses de cette écorce avec des échantillons de fleurs et de fruits. Nous les avons examinés avec Mr Dombey, nous nous sommes assurés du genre cinchona, nous penchons aussi vers l’opinion que ce soit la véritable espèce médicinale7.”

Les Espagnols manifestaient ainsi leur soutien à Louis XVI contre l’Autriche. C’est au même moment que La Fayette s’embarqua discrètement pour l’Amérique. 

Le quinquina était connu sous le nom d'”arbre de la fièvre”8, ce qui a manifestement inspiré l’air “Une fièvre brûlante” dans Richard Cœur de Lion de Grétry, qui est en fait une ariette sur le rapport de Louis XVI à la masturbation et à l’amour.

Dans sa lettre du 3 janvier 1788 à Thouin, Dombey, de retour en France, paraît aussi se moquer un peu de Malesherbes en écrivant : “Si ce n° contient de l’extrait de quinquina, comme vous le soupçonnez, faites-en votre profit et remettez-en un peu à M. de Malesherbes ; cela vous procurera l’occasion de me rappeler à son bon souvenir9.”. En effet, Malesherbes était apparemment allé jusqu’à vouloir destituer Louis XVI, d’après ces rumeurs de masturbation, en allant quérir Tissot, en 1780, dans ce que j’ai appelé l’affaire des pins à mâture10.

Les “Incas” de Marmontel et ses détournements

L’expédition de Dombey poussa aussi manifestement Marmontel à achever son ouvrage intitulé Les Incas, ou la destruction de l’empire du Pérou, publié en 1777. Il n’était apparemment pas dupe des intentions belliqueuses qui pouvaient se cacher derrière cette expédition. Ne dérogeant pas à sa ligne faussement progressiste, pourfendant le fanatisme comme dans son Bélisaire, il mêlait histoire et fiction pour raconter comment les Espagnols avaient anéanti les Incas. Pour lui, la question était surtout symbolique. Appelés “fils du Soleil” _ et son ouvrage s’ouvre sur une scène mettant en scène leur culte au soleil _ les Incas représentent métaphoriquement l’héritage de Louis XIV, qu’un nouveau fanatisme, le projet d’empire bourbonien, voudrait anéantir. Un article des Affiches, annonces et avis divers lui répondit qu’il tordait les faits historiques pour qu’ils collent à son obsession et que ce qui, plus sûrement que le fanatisme, avait guidé les Espagnols, c’était la soif de l’or11. La question de l’égalité des fortunes étant au cœur du projet bourbonien, c’était une manière de répliquer à Marmontel que ce n’est certainement pas cet empire qui aurait causé la chute des Incas. 

Marmontel avait dédié son ouvrage à Gustave III, le roi de Suède, qui passait alors encore pour être hostile à la politique de Louis XVI. Gustave III avait pour Marmontel le mérite d’avoir réalisé une révolution qui n’avait pas de vocation universelle, ce qui prouvait la vanité du projet bourbonien. Le problème, c’est que Gustave III se rendit rapidement compte lui-même que sa révolution ne pouvait pas tenir bien longtemps sans ce projet d’empire. 

En 1780, un certain abbé Willy de Vérone se moqua de Marmontel en adaptant un épisode de ses Incas dans La Vergine del sole. Bien que prétendant s’opposer au fanatisme, ses Incas inspiraient apparemment surtout ses propagateurs qui en faisaient, selon le Journal encyclopédique : “un drame ou une comédie larmoyante12.”.

L’objectif était apparemment de détourner l’œuvre de Marmontel pour en faire une sorte de Roméo et Juliette. Gustave III, une fois démasqué dans ses vrais rapports avec Louis XVI, suivit le même chemin en commandant à Johann Gottlieb Naumann, un compositeur saxon qui travaillait pour la famille de Louis XVI, un opéra sur Cora, la prêtresse du soleil évoquée par Marmontel. Il en donna d’abord une version à Stockholm avant de la redonner à Dresde, à l’Hôtel de Pologne, les 15 mars et 20 octobre 178013. Ce Cora och Alonzo fit également l’ouverture du nouvel opéra de Stockholm le 30 septembre 1782. Il raconte comment Cora qui, contre son gré, doit être consacrée prêtresse du dieu du Soleil, refuse cette union car elle est amoureuse de l’Espagnol Alonzo. Alonzo tente alors de la libérer et n’y parvient finalement qu’à la troisième tentative. 

L’intrigue, tout en répondant aux Iphigénie de Gluck14, rebondissait apparemment sur la caricature The Whore’s Last Shift de février 1779, qui représentait Louis XVI en prostituée aux abois financièrement, ce qui lui avait permis de détourner l’attention des négociations qu’il menait avec les Espagnols et qui ont conduit au traité d’Aranjuez. La Cora de Naumann, c’était à nouveau Louis XVI en femme, mais refusant l’héritage politique de Louis XIV pour s’allier aux Espagnols. 

La revanche de la Saxe et de Schenau

L’opéra fut publié dans sa version allemande, à Leipzig, en 1780 avec une gravure de Johann Eleazar Schenau. 

Schenau, Geyser, Cora, estampe, 1780, Deutsches Damast- und Frottiermuseum,

On y voit Cora s’évanouissant devant un autel, alors qu’elle doit prêter serment au Soleil, parce qu’elle vient de voir Alonzo, qu’accompagne le vice-roi du Pérou. 

Cependant, le véritable sens de la gravure doit surtout être mis en relation avec une autre gravure de Schenau, celle de 1766, sur la mort du dauphin, qui mettait apparemment en scène le triomphe de Marie-Josèphe de Saxe, mais selon les termes définis par Louis XV, c’est-à-dire en laissant entendre que le futur Louis XVI était un bâtard. 

Ici, Cora s’évanouit surtout devant un autel, éclairé par le Soleil, sur lequel repose une couronne de roses, symbole d’adultère et de bâtardise. Alonzo regarde, pétrifié, tandis que le vice-roi semble la rejeter théâtralement. C’est un commentaire sur la gravure de 1766. Cora représente Louis XVI selon ce que Louis XV, représenté par le vice-roi du Pérou, en a fait : une femme, dont il se moquait à travers le chevalier d’Éon, vouée au culte du Soleil, soit à l’héritage de Louis XIV, par la bâtardise. Alonzo représente ce que Louis XVI était vraiment : un roi retrouvant péniblement sa puissance par son alliance avec l’Espagne. Au premier plan à gauche, le plot renversé, décoré de guirlandes de roses, devant une colonne représente la situation réelle : la légitimité de Louis XVI confrontée à la bâtardise de Marie-Antoinette

C’est cette assimilation de Cora à Louis XVI qui explique la ribambelle d’œuvres qui lui furent consacrées, essentiellement en Italie15. Cora exprimait la volonté de se libérer du joug des Habsbourg. Pour la même raison, l’Allemagne ne cessait d’adapter Les Incas, il y en avait déjà quatre début 178016.

En 1791, l’échec de Varennes et du projet de révolution européenne par Louis XVI fut vécu par les Allemands comme une brutale régression et Schenau revint à une gravure représentant Cora sans Alonzo, mais tenant légèrement ouverte une mystérieuse boîte qui en faisait une sorte de Pandore inversée, comme s’il était encore possible de libérer tous les maux de la terre (la manière dont était perçue la Révolution) pour redonner l’espoir. 

Schenau, A. Brummer, Cora, estampe, 1791, Deutsches Damast- und Frottiermuseum.

 

  1. ce qui permet aussi de mesurer à quel point Louis XVI n’a jamais considéré Malesherbes comme un allié en dépit des publications anglaises qui ont voulu réécrire leur relation suite au rôle ambigu, au service de Pitt, que Malesherbes avait joué dans le procès du roi. []
  2. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 136-139. []
  3. Ernest-Théodore Hamy, Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil (1778-1785) : sa vie, son œuvre, sa correspondance, avec un choix de pièces relatives à sa mission, Paris, 1905, p. 2-3. []
  4. Ibid., p. 5-8. []
  5. Voir CHÉRY, AURORE. “Le Pouvoir Des Lumières et l’effroi Onaniste : Les Cas de Christian VII de Danemark et Louis XVI de France / Die Macht Der Aufklärung Und Der Schrecken Der Onanie Am Beispiel von Christian VII. von Dänemark Und Ludwig XVI. von Frankreich.” Medizinhistorisches Journal 53, no. 3/4 (2018): 263–81. http://www.jstor.org/stable/44985865. []
  6. Le quinquina est appelé “kina” dans l’édition de 1760. Voir Samuel-Auguste Tissot, L’Onanisme ; ou Dissertation physique, sur les maladies produites par la masturbation, Lausanne, 1760, p. 117, 171- 183, 222, 227. []
  7. lettre d’Ortega à Thouin d’avril 1777, dans Hamy, op. cit., p. 328-329. []
  8. Gutierrez-Golomer Leonardo. Confusions historiques à propos du quinquina. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 56ᵉ année, n°199, 1968. pp. 187-190.DOI : https://doi.org/10.3406/pharm.1968.7779

    www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1968_num_56_199_7779 []

  9. Hamy, op.. cit., p. 209-210. []
  10. Aurore Chéry, L’Intrigant, op. cit., p. 183-186. []
  11. Affiches, annonces et avis divers, 16 avril 1777, p. 61-62. []
  12. Journal encyclopédique, juillet 1780, p. 176. []
  13. Nouvelles de la République des lettres et des arts, 29 février 1780, p. 134. Richard Engländer, Johann Gottlieb Naumann Als Opernkomponist (1741-1801), Leipzig, 1922, p. 149. []
  14. En 1803, un article du Neue Teutsche Merkur (1803, vol. 1, p. 114.) expliquait que, vers 1783/1784, les Français ne bruissaient que de l’Iphigénie de Gluck, quand l’Europe du Nord n’en avait que pour Cora. On peut y voir un écho de ce qui se passait au Salon de peinture de 1783 où Louis XVI et Marie-Antoinette rivalisaient à qui se sacrifiait le plus. []
  15. Voir la liste dressée par Pierre Saby dans Cataclysme et exotisme dans l’opéra français : Les Incas du Pérou (Rameau, 1735) et Cora (Méhul, 1791). Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas. L’invention de la catastrophe au XVIIIe siècle. Du châtiment divin au désastre naturel., Droz, pp.419 – 431, 2008. []
  16. Nouvelles de la République des lettres et des arts, art. cité []

La naissance adultérine du duc de Normandie expliquée à travers Richard sans peur

La naissance illégitime du duc de Normandie

En 1785, Louis XVI eut bien du mal à faire savoir que le duc de Normandie, né le 27 mars, n’était pas son fils mais celui du comte de Fersen. Et aujourd’hui encore, nombre d’historiens ne prennent pas la peine de se demander comment le duc de Normandie pourrait être le fils de Louis XVI alors qu’ils n’entretenait plus de relations charnelles avec Marie-Antoinette. Mercy-Argenteau, l’ambassadeur autrichien, a été très clair sur le sujet le 29 mai 1784 :

“le régime et les habitudes du roi ne donnent guère d’espérance à lui voir une nombreuse postérité.1

Evelyn Farr a attribué sa paternité à Fersen dès 2016, en notant la concomitance de la présence du Suédois à Versailles avec les grossesses de Marie-Antoinette dès 17832 et Pascale Mormiche a encore abondé dans ce sens en 20223.

La naissance est entourée de particularités qu’Hélène Becquet4, toute aveuglée par son culte de la monarchie, ne prend pas la peine d’analyser. Ainsi, l’annonce de l’entrée en travail de la reine avait été faite le plus tardivement possible, de sorte qu’il n’y avait presque pas de témoins. Le baptême n’eut guère plus de succès puisque, parmi les princes, seul le duc de Chartres s’y trouvait. Le Mercure de France, cherchant toujours à sauver les apparences de l’alliance franco-autrichienne, s’efforça de justifier cette étrangeté en précisant : “Les autres princes et princesses n’ayant pu se rendre assez tôt pour s’y trouver5.”

Louis XVI confirma l’information dans son journal, à la date du 27 mars :

“Couches de la reine du duc de Normandie à 7 heures et demie. Tout
s’est passé de même qu’à mon fils. Le baptême a été à huit heures et
demie, et le Te Deum. Il n’y avait de princes que Monsieur et le du de Chartres, il n’y a eu ni compliments ni révérences. Monsieur et la
reine de Naples parrains.”

Il n’y a pas de considération d’étiquette qui tienne pour expliquer
la différence qu’il instaure entre le “mon fils”, nom sous lequel il
désigne le dauphin très régulièrement, et le “duc de Normandie”.
Son agacement est perceptible dans ce choix, et, pour bien le marquer, il insiste sur l’absence des princes au baptême.

Un autre indice de cet agacement est lisible dans le Journal de Paris, favorable au roi, à la date du 8 avril 1785. On y trouvait une “notice sur les ducs de Normandie” qui, sous prétexte d’information
historique, alignait leurs forfaits les uns après les autres et commençait comme suit : “Rollon fut le premier duc de Normandie ; il était chef de ces peuples du Nord qui, sous les successeurs de Charlemagne, vinrent ravager les meilleures provinces du royaume.6” Le cadre était ainsi posé dès le début de l’article : le premier duc de Normandie était associé aux peuples du Nord, comme celui de 1785 était associé à la Suède via Fersen. Seul Richard Cœur de Lion était épargné, mais c’était pour mieux rappeler que Jean sans Terre lui avait usurpé la Normandie. Le même journal insinua également, à partir de son numéro du 30 mars7, que la reine avait été consignée dans ses appartements à la suite de ses couches. Il justifia d’abord le fait qu’elle ne voyait personne en invoquant des raisons de santé, mais une protestation de Lassone, publiée le 2 avril, vint balayer l’excuse. La reine se portait fort bien, et le duc de Normandie aussi8. Le lecteur devait donc supposer que, si la reine n’était pas visible, c’était pour une autre raison, et que ce pouvait vraisemblablement être parce que le roi l’avait punie.

D’autre part, alors qu’on a vu qu’il avait pris soin d’impliquer la reine dans la célébration des naissances précédentes, celle de Madame Royale et celle du dauphin, il s’est cette fois empressé de se rendre à Paris, seul, pour assister à un Te Deum, mais il le fit le 1er avril, le jour des farces9.

L’Allégresse normande

C’est ce contexte qu’il faut avoir en tête pour comprendre la gravure L’Allégresse normande, que Becquet n’analyse pas plus que le reste, publiée à l’occasion de la naissance du duc de Normandie. Elle est habituellement attribuée à Claude-Louis Desrais, mais sans certitude.

Claude-Louis Desrais ?, L’Allégresse normande, estampe, 1785, BNF, Gallica.

A première vue, c’est une gravure classique, célébrant la naissance du prince, la famille royale étant réunie face au magistrats et à la noblesse normande tandis que le peuple danse autour d’un pommier. Elle s’accompagne des paroles d’une chanson tout aussi insignifiantes. Cependant, plusieurs éléments suscitent l’attention. En premier lieu, les cadeaux offerts par les magistrats : une écrevisse géante et un bouquet de laurier ou d’olivier et de blé, au milieu duquel trônent des pommes.

C’est à travers ces cadeaux que la gravure entretient un rapport avec l’œuvre de Desrais.

Louis XVI et l’histoire de Richard sans peur

En effet, en 1783, Desrais avait signé le frontispice d’une édition de Richard sans peur, un récit fantastique de chevalerie normand contant la vie du fils de Robert le Diable.

Claude-Louis Desrais, Jean-Baptiste Châtelain, frontispice de “Histoire de Richard sans peur”, estampe, 1783.
Claude-Louis Desrais, Richard sans peur et Nazoméga, dessin, plume, lavis d’encre de Chine et traces de lavis brun, rehauts de gouache, 1783, BNF, Gallica

Le frontispice représente son combat avec le géant Nazoméga, un nom qui fait figure programme par rapport au nez de Louis XVI. Il  est monté sur une écrevisse. L’auteur le décrit comme suit :

“ses yeux étaient rouges et étincelants, son nez avait la forme d’une trompe d’éléphant, était d’une grosseur énorme, et allait se perdre sous son menton. Sa tête pointue était chauve d’un côté et couverte d’une forêt épaisse de cheveux de l’autre : toute son armure était d’un cristal de roche très-poli ; il était monté sur une écrevisse qui depuis la tête jusqu’à l’extrémité de la queue, avait une toise et demie, ses antennes avaient quinze pieds.10

La référence à l’éléphant peut faire penser à ceux que l’on trouvait chez Taraval et l’écrevisse a la particularité d’être rouge et d’aller à reculons, symbolisant un roi de France qui n’arrive jamais à s’extirper de l’ingérence anglaise11 Plus tard dans l’histoire, Nazoméga transporte Richard sur le mont Sinaï (p. 64), ce qui inspira certainement les Moïse du Salon de 1785.

Le combat de Richard et de Nazoméga est en fait une représentation des deux corps du roi, la vie de Richard s’inspirant de nombreux faits de la vie de Louis XVI. Il se retrouve en effet que sa fille, Eléonore, était “un enfant trouvé par hasard” (p. 27), allusion aux échanges d’enfants du roi, qu’il finissait par épouser, la révolution étant présentée comme la fille du roi dans des tableaux relatant l’histoire de Virginie ou de la fille de Jephté. Puis il partait combattre l’Angleterre dont il finissait par devenir roi, ce qui peut expliquer la représentation de Louis XVI en roi des Anglais puis le choix, en 1784, de s’identifier à Richard Coeur de Lion dans l’opéra-comique de Grétry, un autre Richard roi d’Angleterre dans lequel il se reconnaissait mieux.

L’histoire de Richard sans peur comprenait aussi une digression expliquant le goût des Normands pour les pommes (p. 22-24.). Il viendrait d’un pommier magique, trouvé par Richard, donnant des pommes dont les pépins sont des perles. Mais le pommier disparaît, Richard ne parvient pas à le retrouver, même en promettant une pomme d’or en récompense. Il sème toutefois les pépins à sa disposition. Ils furent à l’origine des pommiers normands dont toute la Normandie s’éprit pour faire sa cour à Richard. Dans la référence à la pomme d’or, on peut reconnaître une allusion à Louis XVI se transformant en Pâris pour offrir à Marie-Antoinette/Vénus une pomme d’or alors qu’elle voulait être Minerve.

Par le détour de Richard sans peur, on est en mesure de mieux comprendre L’Allégresse normande. La gravure fige Louis XVI dans un rôle qu’il n’aimait pas en le représentant en grand costume royal sur un trône de style Louis XV. Elle confronte le roi révolutionnaire à la victoire de Nazoméga _à travers l’offrande de l’écrevisse _ et à un cocufiage qu’il ne peut contester _ à travers celle d’un bouquet qui dissimule les pommes de Vénus dans d’autres végétaux. Louis XVI étant ainsi renvoyé au passé, c’est le comte de Provence qui passe pour incarner l’héritage paternel et qui reprend la gestuelle du père, la main dans le gilet.

Le voilier qui s’éloigne dans le fond renvoie également à l’échec de Louis XVI en répondant au navire en bas-relief du portrait en grand costume royal par Callet.

Enfin, dans le coin inférieur gauche, deux cruches, dont une seule a répandu son contenu, rappellent l’échange d’enfant échoué lors de la naissance du duc de Normandie. Comme pour ses autres enfants, Louis XVI avait espéré pouvoir placer à sa place l’enfant qu’il aurait eu de sa maîtresse, mais Françoise Boze avait accouché d’une fille, Victoire, le 26 mars et il était donc plus difficile de la faire passer pour un garçon qu’on avait vu naître le 27.

 

  1. Correspondance secrète du comte de Mercy-Argenteau avec l’empereur Joseph II, tome I, p. 264. []
  2. Evelyn Farr, Marie-Antoinette et le comte de Fersen, la correspondance secrète, Éditions de l’Archipel,
  3. Pascale Mormiche, Donner vie au royaume: grossesses et maternités à la cour de France (XVIIe-XVIIIe siècles), CNRS éditions, « chap. 1, La princesse est-elle enceinte ? _ La grossesse comme outil ou piège politique », (édition numérique sans pagination). []
  4. Louis XVII, Perrin, 2017 []
  5. Mercure de France, 9 avril 1785, p. 81-82. []
  6. Journal de Paris, 8 avril 1785, p. 400. []
  7. Journal de Paris, 30 mars 1785, p. 363. []
  8. Journal de Paris, 2 avril 1785, p. 375. []
  9. Journal de Paris, 31 mars 1785, p. 367. Au XVIIIe siècle, le Dictionnaire de l’Académie définit le Poisson d’avril comme suit : “Engager quelqu’un à faire quelque démarche inutile, pour avoir lieu de se moquer de lui.” []
  10. Histoire de Richard sans peur, Paris, 1783 p. 46-47. []
  11. On retrouve les écrevisses, avec le même sens dans une gravure sur Varennes : Trait de l’histoire de France du 21 au 25 juin 1791 ou la métamorphose. []

Roslin et le portrait de Guillaume II Coustou : Louis XVI est une femme castratrice

On a déjà vu que, en 1779, Alexandre Roslin avait produit toute une série de tableaux traduisant la position diplomatique de la Suède face à la Russie. On peut ajouter à cette série le portrait de Guillaume II Coustou acquis en 2024 pour le Trésor de la cathédrale de Sens. 

Alexandre Roslin, Guillaume II Coustou, huile sur toile, 1779, Trésor de la cathédrale de Sens, Azur Enchères.

Il s’agit d’un portrait du sculpteur du Mausolée du dauphin, qui était mort en 1777. On aperçoit sur la droite un morceau du modèle en terre. Sous cette forme, il apparaît rouge et reprend ainsi l’idée portée par l’usage de la sanguine par Cochin : une implication de l’Angleterre. Il ne montre aussi que la partie effectivement sculptée par Coustou, celle avec les deux femmes, allégorisées, avec un enfant entre elles dont on ne sait trop de laquelle il provient, pas celle évoquant la querelle dynastique entre les deux fils du dauphin. En allégorisant les deux femmes et en les figeant dans la sculpture, Coustou rend la descendance du dauphin avec sa maîtresse impuissante. En cela, il se trouve être un avatar de Louis XVI qui, en montant sur le trône, a ruiné les espoirs dynastiques de son frère aîné, représenté en Amour conjugal de l’autre côté de la sculpture. Ce faisant, il inverse l’image de Louis XVI qui, d’impuissant, devient celui qui rend impuissant, quand bien même on a pu le caricaturer en femme. Roslin s’amuse d’ailleurs de cette caricature en attribuant à Coustou la pose de Marie-Philippine Lambriquet, la première maîtresse de Louis XVI, dans le portrait faussement attribué à Vigée-Le Brun de Caen. L’impuissant a bel et bien une maîtresse et il tient en main un instrument phallique destiné à sculpter, donc à rendre impuissant. Chez Roslin, Louis XVI n’a pas de maîtresse parce qu’il est une femme castratrice. 

On a déjà vu que Roslin aimait s’amuser des nuances de couleurs pour mettre en avant des contradictions relevant de la casuistique : ici le dauphin a eu deux femmes, mais ce ne sont que des allégories, Louis XVI est impuissant mais il a une maîtresse. 

Il poursuit ici ce jeu sur les couleurs en donnant un habit rose à Coustou. Le rose renvoie à la sexualité par l’expression “cueillir la rose”, mais c’est ici du rose foncé qui tend au pourpre, la couleur impériale. Il laisse ainsi entendre à Catherine II que ce n’est pas tant le fait que Louis XVI ait une maîtresse qui la préoccupe, mais plutôt le fait qu’en s’émancipant d’elle, il risque de construire son empire sans elle. Cette idée est renforcée par le fait qu’il est assis sur une  chaise tapissée de vert empire, une chaise Louis XV qui reprend l’idée d’un temps bloqué, comme dans la gravure de Cochin et Demarteau, mais qui fait malgré tout avancer l’idée d’empire. 

La célébration de Louis XVI en régicide à travers le portrait d’Anckarström

Au Salon de 1777, au travers d’un tableau de Lépicié sur Porcia, la femme de Brutus, Louis XVI identifié à Brutus, avait revendiqué l’assassinat de Louis XV. Le 16 mars 1792, Gustave III de Suède était mortellement frappé par un certain Anckarström, que l’on identifia bientôt à Louis XVI. En réalité, c’est bien la Russie que la mort de Gustave III arrangeait à ce moment-là. Gustave III s’était en effet un peu trop ouvertement rallié à la politique de Louis XVI à la faveur de Varennes. Il devenait une nuisance pour Catherine II et pour la puissante famille des Fersen, Axel de Fersen s’étant tiré sans encombres de l’épisode de Varennes pour aller rejoindre le comte de Provence. 

La presse semble dans un premier temps être restée assez discrète sur Anckarström.  Le 13 mai 1792, la Rocambole des journaux (p. 209-210)  publie par exemple :

“Le meurtrier du roi de Suède vient d’avoir la tête tranchée ; il a été exposé en public pendant trois jours sur un échafaud, au milieu duquel était un poteau où on avait attaché les pistolets et le couteau, instruments du régicide. Au-dessus on lisait sur un écriteau : Jean-Jacob Ankarström, meurtrier du roi.”

Le 15 mai 1792, le Journal historique et littéraire (p. 119) écrit simplement : 

“Le tribunal de la cour vient de porter la sentence d’Anckarstrom. Aujourd’hui son exécution a commencé ; elle durera quatre jours, et ce n’est que le quatrième qu’on lui ôtera la vie. Nous ne ferons pas souffrir nos lecteurs par la description de ce long et dégoûtant supplice. Quelque coupable que soit le régicide, ce supplice que quatre jours ne peut donner qu’une idée sinistre du peuple qui l’imagine et le fait subir.”

Suit une observation sur le fait que ce sont des coutumes de Goths et de Vandales et qu’on ne saurait en user ainsi au pays de Montaigne. 

On peut y voir une allusion au fait que Louis XVI envisageait de faire arrêter Fersen, lors de l’épopée de Varennes, pour lui faire subir le sort de Struensee, et que c’est donc lui qui avait des mœurs de Vandale. Auparavant déjà, le chevalier du Coudray, relatant la visite de Gustave III à Trianon,  lui avait rappelé que c’est en Suède que l’on punissait l’adultère de mort, pas en France1. Bref, il avait tout intérêt à agir en roi de France où, en tant que régicide et adultère, il n’était inquiété pour rien. 

En 1791, de la même manière, Lepeletier de Saint-Fargeau s’était voulu spirituel en faisant des propositions pour le nouveau Code pénal: 

“Le condamné, pour crime d’assassinat ou de poison, sera revêtu d’une chemise rouge.” Quant au parricide : “Il aura la tête et le visage voilé d’une étoffe noire2.” 

On se demande bien pourquoi il était pris d’une telle frénésie de couleurs si ça n’avait aucun sens. En réalité, avec le rouge et le noir, il renvoyait aux représentations orléanistes de Louis XVI et en profitait pour lister tous les crimes dont il voulait accuser le roi : l’assassinat, le poison et le parricide.

Concernant Anckarström, le Journal général du 15 mai 1792 se fit un peu plus complet. On peut le consulter ici

Ce n’est qu’à partir du mois d’août 1792, que la presse britannique devint plus diserte sur Anckarström, et qu’elle se mit surtout à le décrire, plus particulièrement The European Magazine, and London Review, qui y revint pendant trois mois. en racontant l’assassinat de Gustave III puis le supplice d’Anckarström dans un premier temps :

“he was condemned to the highest and most ignominious punishment of his country, that of standing on the pillory for three days in three different squares, and to be publicly flogged by the scavenger’s servant on every square, and after that to be carried out of town, to lost his right hand cut off by the scavenger, and lastly, to be beheaded by the common executioner, and his body divided into four parts, put upon wheels, to remain till it was destroyed — the right-hand to be put upon one wheel by itself,

Ankarstrom was a middle-sized man, rather stout, had a broad forehead, black large eyebrows, blue eyes, light hair, an aquiline nose, short but broad, black beard, and a full face. He was always laid to have been of a cruel and revengeful disposition”

Bref, les Anglais dépeignaient un Anckarstrom qui était Louis XVI, mais barbu comme Henri IV et avec des poils d’une couleur différente de celle de ses cheveux, la couleur des cheveux de son père, auquel il voulait ressembler. On notera qu’en 1792, on n’avait pas encore eu besoin d’en faire un géant. Son supplice pouvait également rappeler le roi à travers la mise au pilori de Louis XVI par Debucourt au Salon de 1783. la flagellation de sa complice Jeanne de La Motte dans l’affaire du collier, l’inutilité de sa main droite, qu’il pouvait bien couper parce qu’il ne voulait mener qu’une politique de gauche, et sa promotion de la guillotine. On y trouvait en plus des échos des débats sur la peine de mort du 1er juin 1791, Garat ayant dit ; “je veux que la main de celui qui a attenté à la vie de l’auteur de ses jours ne lui reste pas au moment du supplice.” et Legrand ayant proposé que : “le parricide soit […] pendant trois jours exposé publiquement dans le lieu du supplice pour pénétrer le peuple de l’horreur de son crime.” On en revenait toujours à la mort de Louis XV et les Suédois appliquaient l’idéal révolutionnaire du Vandale qui régnait en France. En face d’eux, c’est Lepeletier de Saint-Fargeau qui appelait à la modération. 

Le journal promettait un portrait du criminel au mois de septembre,  mais on ne voit que le titre, la gravure est absente. Il y avait ensuite un article sur les complices d’Anckarström. Enfin, en octobre, le journal gratifiait ses lecteurs d’anecdotes sur la cruauté d’Anckarström, avant de finir en précisant qu’il portait une peau d’ours au pilori, et en affirmant qu’il avait finalement été pendu. L’apparition de la mention de peau d’ours peut se comprendre au mois d’octobre. C’était l’ours que Louis XVI avait fini par tuer, avec la proclamation de la République, après avoir tenté d’en vendre la peau depuis bien longtemps. C’était une sorte de nouvelle peau du lion de Némée, mais étant Lion lui-même, mieux valait tuer l’ours. 

Si on ne voit pas de gravure dans le magazine, il y en a bien une qui a été diffusée sous son nom, sur laquelle on reconnaît bien le profil de Louis XVI, celui qui aurait prétendument permis de l’identifier à Varennes, selon la légende colportée par Drouet. 

Portrait d’Anckarström qui aurait été diffusé par The European Magazine, estampe, BNF.

 

Elle fut largement  diffusée et il y en eut également plusieurs versions françaises comme celle-ci. Mais la plus intéressante, qui montre un Anckarström libéré de sa chaîne, est certainement celle qui porte ces indications : 

“J. Ankarström, le Brutus suédois, l’An 1er de la République, D’après le portrait original envoyé de Suède au Cercle social.”

Bonneville et Gautier, J. Ankarstr£om, le Brutus suédois, estampe, 1792, BNF.

 

Par conséquent, il semble que ce soit à partir du moment où Louis XVI est emprisonné que l’image d’Anckarström ait commencé à se diffuser, et même surtout après la proclamation de la République, que la peau d’ours venait célébrer. La référence à Brutus permettait de reconnecter Anckarström au début du règne et au tableau de Porcia et Brutus. La mention du Cercle social, dont les Girondins étaient à l’origine, les associaient étroitement à Anckarström et ce sont probablement eux qui avaient fait émerger cette iconographie, en laissant penser qu’elle se fondait sur les productions suédoises et sur les descriptions de la presse anglaise. Ils cherchaient à se faire passer pour des agents anglais. En réalité, ils étaient certainement aussi derrière The European Magazine, ce qui expliquerait pourquoi ils avaient commencé à parler d’Anckarström dès le mois d’août : ils savaient très bien que le 10 août aurait lieu et ils laissaient croire que c’est l’Angleterre qui avait été à la manœuvre. La mort de Gustave III avait été néfaste pour Louis XVI, mais il trouvait à présent moyen d’en tirer parti pour prouver qu’il avait toujours été de côté de la Révolution et qu’il n’avait jamais renoncé à tuer un tyran.

Lors de sa première comparution à la Convention, le 11 décembre 1792, il était barbu, comme Henri IV, comme le Christ, comme Anckarström. 

L’assassinat de Louis XV resta l’une des accusations sous-jacentes du procès de Louis XVI, comme dans l’opinion de Joseph Serre sur son jugement : “D’ailleurs, je suis tellement prévenu contre cet homme, le souvenir des crimes qu’on lui impute, la conviction où je suis que sa main parricide s’est baignée dans le sang des Français, m’irrite d’une telle manière, qu’il me paraît impossible de conserver à son égard l’impartialité d’un juge.”3 , ou encore celle de Condorcet qui évoque : “un roi incendiaire, assassin, parricide”4 mais elle ne fut jamais approfondie et les véritables ennemis de Louis XVI ont paru très inquiets  de l’étouffer en comprenant tout le parti qu’il pouvait en tirer. C’est ce que l’on peut comprendre en lisant la brochure intitulée J’attends le procès de Louis XVI, mis au cachot, pour ses forfait dévoilés à la Convention nationale. Outre le fait qu’elle reflète une conception très particulière de la justice, en proposant un interrogatoire fictif dans lequel l’accusation tient lieu de tout puisqu’on ne laisse jamais la possibilité à l’accusé de répondre, elle conclut chaque accusation par cette formule rhétorique : “tu mérites d’avoir la tête tranchée, et d’être conduit à la guillotine avec la chemise rouge.”. Elle occulte ainsi le noir, c’est-à-dire la mesure prévue par Lepeletier de Saint-Fargeau pour les parricides, et qu’il avait manifestement pensée en concordance avec le rouge pour assassinat et poison dans le but de lister les crimes du roi, comme on l’a vu plus haut. 

Et par un retournement de situation manifestement volontaire, c’est finalement à travers la célébration de la figure de Lepeletier de Saint-Fargeau, assassiné le 20 janvier 1793, celui-là même qui s’était opposé à la politique du roi vandale le 1er juin 1791, que se rejoua l’hommage au roi régicide

Enfin, les portraits d’Anckarström ont visiblement servi de source d’inspiration pour le dessin de Louis XVI au Temple par Fortunino Matania.

Fortunino Matania, Louis XVI, crayon, lavis et craie, 1934, localisation inconnue.

 

  1. Chevalier du Coudray, Voyage du comte de Haga en France, Paris, 1784, p. 105-106. []
  2. Archives parlementaires, 19 septembre 1791. []
  3. Le Procès De Louis XVI, Ou Collection Complette, Des Opinions, Discours et Mémoires des Membres de la Convention nationale, sur les crimes de Louis XVI, Paris, 1795, p. 187. []
  4. Opinion de Condorcet, sur le jugement de Louis XVI, imprimée par ordre de la Convention Nationale, 1792, p. 6. []

Henri IV et Sully : de la dérision à la promotion de l’alliance entre l’amour et la politique

Le Salon de 1783 fut particulièrement riche en polémiques. L’une d’entre elles concerna le tableau de Jean-Jacques Le Barbier intitulé Henri IV et Sully.

Jean-Jacques Le Barbier, Henri IV et Sully à Fontainebleau, huile sur toile, 1783, Château de Versailles, RMN.

Louis XVI en défenseur de la vérité historique

En 1781 Ménageot, qui s’opposait au roi, avait choisi de questionner la légitimité de Louis XVI en le comparant à François Ier, qui n’était devenu roi que grâce à son mariage avec la fille de son prédécesseur. Cela sous-entendait que ce n’est que de son mariage avec Marie-Antoinette, qui garantissait l’équilibre européen issu du renversement des alliances de 1756, que Louis XVI tirait sa légitimité en tant que souverain. Naturellement, ce n’est pas le point de vue du roi qui, à travers le tableau de Le Barbier, répond que sa légitimité tient surtout au fait qu’il est l’héritier de la branche régnante en tant que descendant d’Henri IV.

C’est surtout le lieu où se déroule la scène qui incite à la comparaison entre les œuvres de Ménageot et Le Barbier. Dans les deux cas, nous sommes à Fontainebleau et le livret du Salon s’attarde particulièrement sur cette localisation :

“Le sujet est connu par la pièce de La Partie de chasse de Henri IV ; l’auteur de la pièce a mis la scène dans la galerie de Fontainebleau ; mais elle s’est passée à Fontainebleau dans l’allée anciennement dite des mûriers blancs.”

La galerie de Fontainebleau, c’est celle dans laquelle on apercevait le Gladiateur Borghese chez Ménageot. Si le livret se montre si précis sur le lieu où s’est déroulée la scène, c’est notamment parce que Louis XVI a intérêt à montrer que La Partie de chasse d’Henri IV réécrit l’histoire. En effet, Charles Collé, qui en était l’auteur, était au service des Orléans, ce qui laissait entendre que ces derniers, en s’érigeant le défenseur de l’héritage politique d’Henri IV contre leur royal cousin, le faisait en s’arrangeant avec la vérité historique. A l’inverse, le roi se présentait en champion de la vérité historique et en cela, comme véritablement respectueux de la mémoire d’Henri IV et des jalons qui en ont assuré la transmission. L’un de ces jalons, c’est Sully, le fidèle ministre et compagnon d’Henri IV, qui a rapporté la scène dans ses mémoires. Ainsi le livret du Salon poursuit :

“Sully rapporte lui-même, que lorsqu’il entra dans la chambre du Roi, ce Prince dit à Beringhem avec impatience : il ne fait pas beau temps ; je ne veux pas monter à cheval, débottez moi ; qu’après il descendit dans le jardin de la Reine, prit le chemin du chenil, et fit appeler Sully, qui avait pris congé de lui et lui dit : venez çà, n’avez vous rien à me dire ? Il me prit par la main, dit Sully, et me menant dans l’allée des Mûriers, il fit mettre à l’entrée deux Suisses, qui n’entendaient pas le français… Je voulais embrasser ses genoux, il ne le souffrit pas, afin que ceux des courtisans qui auraient vu de loin cette posture ne pussent pas croire que j’y avais eu recours pour obtenir le pardon d’un crime réel… A la fin de cette scène, le roi reprit les papiers qui avaient été l’objet de leur explication.”

Le récit de Sully, fort de son statut de témoin et de proche d’Henri IV, paraît évidemment plus fiable que celui d’un Collé, auteur de fiction qui n’a jamais connu Henri IV et dont le texte avait d’abord pour but de servir les intérêts de ses protecteurs, les Orléans.

Une représentation chargée d’ambiguïtés

La mise en valeur de Sully permettait aussi à Louis XVI de revenir sur la polémique initiée en 1779 autour du tableau du comte d’Angiviller par Duplessis. Personne ne reprochait à Henri IV d’avoir considéré Sully comme un ami, comme un autre lui-même, alors pourquoi lui reprochait-on à lui sa proximité avec d’Angiviller ?

Cependant si on y regarde bien, le Sully de Le Barbier paraît être bien plus encore qu’un ami tant il affiche une attitude équivoque qui fut remarquée dès l’origine. Laurent Avezou décrit la scène comme semblable à celle de “deux amants qui se sont donné rendez-vous sous l’ombrage des arbres pour se déclarer leur flamme mutuelle”1. Mais il est même possible d’aller plus loin et les contemporains ne s’en sont pas privés. En effet, la main droite de Sully se trouve juste devant le sexe du roi, comme s’il s’apprêtait à le masturber. L’étrangeté de cette posture n’a pas échappé au caricaturiste de Marlborough au Sallon puisqu’il fait explicitement du tableau de Le Barbier une scène de masturbation.

Gravure extraite de Marlborough au Sallon du Louvre, 1783, BNF Gallica.

On y voit Henri IV interrompre le geste de son compagnon en lui disant  : “Laisse… On nous regarde.”, comme s’il voulait éviter les regards indiscrets pour cette scène intime. Excessivement bossu, les jambes mal en point et le sexe difforme, ce Sully est d’autre part le parfait représentant de toutes les tares promises par le docteur Tissot aux masturbateurs2

Elles prennent toutefois une forme humoristique  qui laisse penser que Sully est traversé par un rocher. Il est en train de se changer en statue de pierre, comme si Henri IV était un nouvelle Méduse en train de le pétrifier. Sully semble également sur le point d’être sodomisé par son chapeau, un chapeau bien plus pointu que chez Le Barbier et qui se trouve placé sous son postérieur. Tout cela semble rapprocher le Sully de la caricature d’une représentation de Louis XVI, un Louis XVI qui serait tellement obsédé par Henri IV qu’il rêverait de le ressusciter pour coucher avec lui.

Une scène pour ridiculiser Christian VII de Danemark

En réalité, la position des personnages dans cette scène avait favorisé un rapprochement avec la masturbation depuis longtemps. Comme le rappelle notamment Laurent Avezou3, une version réalisée en terre de Lorraine par Paul-Louis Cyfflé avait été offerte au roi du Danemark Christian VII quand il avait visité l’atelier de l’artiste à Lunéville en 17684.

 

D’après Paul-Louis Cyfflé, Henri iV et Sully, biscuit en terre de Lorraine, 1768, Musée du Louvre, RMN.

On a déjà vu à quel point les cadeaux offerts par Louis XV au souverain danois lors de ce séjour en France étaient empreints d’une moquerie caractérisée envers la réputation de masturbateur de Christian. Louis XV n’appréciait guère le roi danois et il n’a pas manqué de le lui faire comprendre. Avec son cadeau, Cyfflé ne fait qu’imiter Louis XV en exprimant le même mépris. Notons premièrement qu’il s’agit d’une sculpture. Elle présente donc des personnages figés dans la terre, rendus impuissants, tout comme les patients onanistes décrits par le docteur Tissot. Cependant, les personnages sont moulés en terre de Lorraine, matière friable et fragile que l’on peut facilement briser. Ainsi, ces personnages ne sont pas seulement impuissants, ils sont aussi vulnérables. Christian VII pouvait aisément comprendre qu’il s’agissait d’une mise en garde de la part de la France.  

En mars 1770, ce fut au tour du futur roi de Suède, Gustave III, de reprendre les moqueries envers Christian VII à travers le couple Henri IV et Sully. Alors allié à Louis XV, le prince suédois avait commandé une représentation de la rencontre d’Henri IV et Sully au peintre Alexandre Roslin5.

Alexandre Roslin, Sully et Henri IV, huile sur toile, 1770, Château de Haga, Alexis Daflos/Royalpalaces.se

Il la fit d’abord accrocher au château d’Ekolsund puis dans sa chambre du pavillon de Haga où elle est tout spécialement mise en valeur puisque c’est la seule huile sur toile présentée dans le pavillon6 Comment interpréter l’importance qu’il accordait à cette scène ?

Il faut d’abord rappeler que Gustave III avait lui-même des griefs personnels envers la famille royale danoise. Il avait en effet épousé la sœur de Christian VII en 1766, un mariage qui lui avait été imposé par le Riksdag, le parlement suédois contre lequel il mena un coup d’Etat en 1772. En conséquence, Gustave III ne voulait pas consommer ce mariage avant tout destiné à garantir la paix entre la Suède et le Danemark plutôt que ce qu’il considérait comme les véritables intérêts de la Suède. En exposant à Ekolsund un tableau qui représentait Sully et Henri IV mais qui, en arrière-plan, se moquait d’un Christian VII dont on disait qu’il se faisait masturber par ses valets, Gustave III ridiculisait son beau-frère tout en flattant Louis XV en s’inspirant de la dérision dont il avait lui-même fait preuve à l’encontre du roi danois.

La présence du soldat suisse, à droite de la toile de Roslin, ne rend que plus transparente l’allusion à la masturbation. Il observe la scène avec intérêt et est en cela semblable au docteur Tissot, le spécialiste de l’onanisme originaire de Lausanne, qui pouvait considérer le roi danois comme un cas d’école.  

Intime et politique : Sully et la maîtresse de Louis XVI

Au moment où Le Barbier expose son propre tableau au Salon de 1783, les rumeurs qui avaient frappé Christian VII et qui avaient conduit à son éviction du pouvoir, avaient déjà depuis longtemps affecté Louis XVI lui-même, suspecté d’être devenu impuissant à force de s’être trop masturbé. Or le fait que le livret se montre si pointilleux sur la localisation de la scène, l’allée des mûriers blancs, invite aussi à une interprétation supplémentaire. En effet, les mûriers permettent d’élever les vers à soie et c’est la soie qui assurait la richesse de la ville de Nîmes d’où venait Françoise Boze, la maîtresse du roi. Le roi dont on avait moqué l’impuissance n’était donc pas si impuissant que cela, il ne l’était pas quand il pouvait choisir librement sa compagne et que celle-ci, au lieu d’entraver sa politique, se donnait pour tâche de la servir habilement. Ainsi, Le Barbier représente une scène intime et politique qui dépasse la dimension humoristique originelle. Il indique que le véritable Sully de Louis XVI, son véritable allié politique, c’est sa maîtresse protestante. Comme pour le tableau de Regnault exposé au même Salon, le mariage de Persée et Andromède, il est certes question d’une relation amoureuse mais aussi d’une relation dans laquelle la politique joue un rôle essentiel. En conséquence, il est clair pour Le Barbier que Ménageot se trompait avec son tableau de 1781. Non, ce n’est certainement pas d’un mariage forcé Habsbourg que Louis XVI tenait sa légitimité. Au contraire, ce n’est qu’en optant pour une union choisie avec sa maîtresse qu’il parvenait à gouverner en s’affranchissant des ingérences étrangères et des intérêts des Habsbourg.

  1. Laurent Avezou, Sully à travers l’histoire. Les avatars d’un mythe politique, Ecole des Chartes, 2001, p. 321. []
  2. Voir notamment mon article “Le pouvoir des Lumières et l’effroi onaniste : les cas de Christian VII de Danemark et Louis XVI de France”. Medizinhistorisches Journal 53, 3-4, 2018, p. 263-281. []
  3. op. cit., p. 319 []
  4. Voir la notice de Pierre-Hippolyte Pénet pour le Musée lorrain de Nancy. []
  5. Catalogue de l’exposition Alexandre Roslin du Nationalmuseum de Stockholm, 2007- 2008, p. 34. []
  6. Avezou, op. cit, p. 321. []

Un portrait caché de Catherine II par Roslin ?

Parmi la production d’Alexandre Roslin, il est difficile de savoir exactement quels tableaux ont été exposés au Salon de 1783. En effet, comme un certain nombre d’artistes, il a exposé “plusieurs portraits sous le même numéro” dont nous ne possédons pas la description.

Néanmoins, l’iconographie de certains de ces portraits peut nous aider à émettre des hypothèses. Considérons par exemple un portrait de femme conservé au château d’Aulteribe.

Attribué à Alexandre Roslin, Portrait de femme en négligé, huile sur toile,1783 ?, Château d’Aulteribe, Centre des monuments nationaux.

Portrait sans date, la notice de Morwena Joly sur le site du château le date entre 1765 et 1775. Ce choix peut se comprendre parce que l’on a pris l’habitude de penser que les portraits en négligé étaient remplacés par des portraits en robe-chemise à partir des années 1780. Toutefois, la coiffure ne correspond pas à la datation proposée, elle laisse plutôt envisager un portrait des années 80. Le problème avec la robe-chemise des années 1780, c’est qu’elle était inspirée par les Antilles et qu’elle était, en cela, associée à l’esclavage. En choisissant cette tenue pour Marie-Antoinette, Vigée Le Brun entendait signifier que pour plaire à Louis XVI, une femme devait se comporter comme son esclave. C’est très certainement pour cette raison que Roslin a choisi, quant à lui, aussi bien dans le portrait de Vallayer-Coster que dans celui de la jeune fille du Louvre, de présenter des femmes en sous-vêtements, c’est-à-dire en chemise et non pas en robe-chemise. Par conséquent, en tant que portrait réalisé par Roslin, il est tout à fait légitime que la femme d’Aulteribe soit représentée en négligé mais chez cet artiste, le choix de cette tenue ne peut pas nous aider à dater le tableau. 

Cependant, d’autres éléments peuvent nous aider à déterminer la datation. Parmi ces éléments, il y a le ruban couleur lilas qui relie le portrait d’Aulteribe à la thématique de l’adultère, qui fut prédominante lors du Salon de 1783. Ainsi, c’est manifestement un autoportrait en habit de la même couleur que Roslin présenta à ce Salon.  En fait, le portrait d’Aulteribe semble même compléter l’autoportrait de Roslin. En effet, on a vu que l’autoportrait pouvait être connecté au portrait du comte de Provence par Vigée Le Brun, mais celui de la femme d’Aulteribe peut, quant à lui, être connecté à celui de la comtesse de Provence, toujours par Vigée Le Brun. En effet, la comtesse de Provence et la femme d’Aulteribe adoptent la même pose. En outre, le négligé de la seconde répond à la robe-chemise de la première, mais surtout, toutes les deux ont la tête tournée d’un côté et les yeux qui regardent dans l’autre. On a vu quel sens politique ce détail recouvrait chez la comtesse de Provence et il est donc très probable qu’il recouvre un sens similaire chez la femme d’Aulteribe. A Aulteribe, nous serions donc face à une femme adultère (le ruban lilas) qui dissimule son véritable positionnement politique, son regard va dans le sens contraire de la position qu’elle adopte en public. Les roses sont absentes chez Roslin, il ne conserve que le lilas : par conséquent, personne ne cueille la rose, il s’agit d’un adultère platonique, un adultère politique.

Une fois cela posé, il est intéressant de constater que cette femme n’est pas sans ressemblance avec la tsarine Catherine II, que Roslin avait peinte quelques années auparavant. Comme dans sa jeune fille du Louvre, qu’il dote des principaux traits Habsbourg de Marie-Antoinette, il dote la femme d’Aulteribe des traits marquants de la tsarine : forme du visage, sourcils et yeux tombants, double menton. Le visage se trouve dans la même position que sur le portrait de Catherine II par Rokotov d’après Roslin. Le portrait d’Aulteribe serait donc un portrait caché de Catherine II, portrait caché parce que la tsarine se cachait derrière Marie-Antoinette et Vigée Le Brun alors qu’elle avait commencé par soutenir Louis XVI.

Mais si le portrait d’Aulteribe répond au portrait de la comtesse de Provence par Vigée Le Brun, il doit aussi être mis en relation avec l’autoportrait de Roslin et avec les portraits des Necker par Duplessis au même Salon. Comme chez les Necker, nous sommes face à un portrait rectangulaire, l’autoportrait, et à un portrait ovale, Aulteribe. Comme le portrait de Jacques Necker, le portrait d’Aulteribe est un portrait sans les mains. Seulement, cette fois cela ne signifiait pas que la tsarine n’avait pas la capacité d’agir, comme Jacques Necker et Louis XVI, mais plutôt qu’elle agissait en sous-main, la chemise cachant ses mains.

La connexion avec les portraits du couple Necker laisse aussi sous-entendre un mariage entre Roslin/la Suède et la tsarine/la Russie, mariage malheureux bien évidemment. Dans l’autoportrait, Roslin s’efforce de peindre sa femme morte mais sa véritable femme, malgré lui, c’est la tsarine. Bien qu’il en ait fortement envie, il n’avait pas le droit de la tromper, la Suède devait se soumettre à la Russie de crainte de représailles. C’est cela qui peut expliquer que le modèle d’Aulteribe ait les yeux bruns, la couleur des yeux de Marie-Suzanne Giroust, la femme disparue de Roslin. La Suzanne aux yeux bleus, Suzanne Curchod, est devenue la Suzanne aux yeux bruns, Marie-Suzanne Giroust/Catherine II, avant de devenir la Suzanne aux yeux noirs de Beaumarchais, Françoise Boze.

Roslin corrige le “Marie-Antoinette” de Vigée Le Brun

Dans la guerre que se livrèrent Roslin et Vigée Le Brun au Salon de 1783, il convient de porter attention au tableau d’une “Jeune fille s’apprêtant à orner la statue de l’Amour d’une guirlande de fleurs.” par Roslin.

Dans le contexte du Salon de 1783, on peut y voir une réponse à deux tableaux exposés par Vigée Le Brun, le portrait de Madame Grand cachant Marie-Philippine Lambriquet et le fameux portrait de Marie-Antoinette en robe-chemise. ainsi que sa version en robe à la française.

Tout d’abord, comme dans le portrait de Marie-Antoinette, il prend le parti contraire du portrait Grand : il place le corps du modèle vers la droite mais sa tête revient regarder le public de face. De la même manière, comme Marie-Antoinette, le modèle a réalisé une composition avec des fleurs, une guirlande et non plus un bouquet, qu’elle a puisées dans une corbeille et non plus dans un vase.

Elle porte aussi une étrange tenue : une robe blanche à l’anglaise mais à laquelle il manque les manches. Ainsi, le haut de la robe laisse penser qu’elle est en déshabillé : on voit la chemise et ses épaules sont nues. Comme si elle se rendait compte elle-même du caractère inconvenant de cette tenue, un très léger fichu rayé flotte sur ses bras. On pense au portrait de Vallayer-Coster par le même Roslin, qui montrait l’artiste en corset et chemise.

A première vue, la jeune femme fait penser aux vestales, mais quand on regarde mieux, on se rend compte qu’elle est en déshabillé et on note aussi que sa jupe et ses mules ne sont pas blanches mais couleur de rose, comme le ruban dans ses cheveux. D’autre part, cette vestale très particulière ne se dirige pas vers un autel pour entretenir le feu sacré, son geste s’apparente plutôt aux scènes d’offrande au dieu Pan. Dans le cas de Pan, il y a un paradoxe : les statues sont ithyphalliques et représentent donc la puissance sexuelles mais cette puissance sexuelle est aussi impuissante puisqu’elle est statufiée1.

Ici l’offrande est offerte à une statue de l’Amour, plus précisément à une réplique de l’Amour menaçant de Falconet, artiste qui avait travaillé pour Catherine II. Comme Pan, cet Amour est paradoxal, il est menaçant parce qu’il s’apprête à décocher une flèche mais cette flèche n’atteindra jamais personne parce qu’il s’agit d’une statue. On peut y voir une allusion au Temple de l’Amour de Trianon, ouvrage au milieu duquel trône une statue de l’Amour et que Marie-Antoinette s’était empressée de faire construire dès que, en 1777, son frère Joseph II avait sauvé son mariage avec Louis XVI. Bref, Roslin reprochait à Marie-Antoinette de vouloir rendre un culte à l’Amour seulement lorsque celui-ci était réduit à l’impuissance. Marie-Antoinette avait mis Louis XVI devant le fait accompli en faisant proclamer aux yeux de tous, à travers le Temple de l’Amour, qu’il l’aimait mais il n’avait nullement été consulté sur la question et si son mariage persistait, c’est uniquement parce que Joseph II s’était montré menaçant. 

Quant à la jeune femme, son véritable amour, c’est celui qui est représenté à gauche, dans l’ombre. Sur le portrait, on distingue un homme brun vêtu à l’espagnole et en rouge anglais. On peut aussi l’associer au tabouret recouvert de bleu marial qui se trouve en-dessous et qui est en partie dissimulé par la robe blanche. Rien à voir avec le roi de France, donc.

A travers ce tableau, Roslin montrait à Vigée Le Brun que même si elle atténuait désormais les traits caractéristiques de Marie-Antoinette, la reine restait très reconnaissable parce que ce sont ses actions qui permettaient de l’identifier. Ici, Roslin a fait le contraire de Vigée Le Brun, il n’a conservé que les traits Habsbourg, notamment le bas du visage et la lippe. Si on n’y reconnaît pas plus aisément Marie-Antoinette que dans les nouveaux Vigée Le Brun, le spectateur averti qui analysait le tableau comprenait toutefois que c’est bien la reine qui était encore le sujet du tableau.

  1. Voir par exemple la scène d’offrande à Pan offerte par Louis XV au roi Christian VII du Danemark. []

Alexandre Roslin, un autre autoportrait ambigu : une réponse du berger à la bergère

Dans les précédents billets traitant du Salon de 1783, nous avons vu qu’une importante rivalité s’y était exprimée entre Alexandre Roslin, représentant Gustave III de Suède et Élisabeth Vigée Le Brun, représentant Marie-Antoinette ou plus exactement, à travers elle, la tsarine Catherine II, dont le soutien était passé de Louis XVI à sa femme.

A présent que j’ai passé en revue une grande partie des portraits exposés par Vigée Le Brun lors de ce Salon, il est nécessaire d’observer de plus près les tableaux de Roslin afin de mieux comprendre la sorte de guerre qui s’est déroulée entre eux.

Tout comme Vigée Le Brun, Roslin a exposé un autoportrait sous le numéro 40 : “Portrait de l’auteur, par lui-même”. Cet autoportrait était-il un véritable autoportrait ou cachait-il autre chose, comme celui de Vigée Le Brun ?

Avant toute chose, il convient de déterminer quel autoportrait Roslin a exposé lors de ce Salon. L’artiste en a réalisé plusieurs mais, chronologiquement, c’est probablement celui qui est aujourd’hui conservé au Musée Jacquemart-André qui a été montré en 1783 puisqu’on le date du début des années 1780.

Alexandre Roslin, Autoportrait, huile sur toile, début des années 1780, Musée Jacquemart-André.

D’autre part, comme on va le voir, les choix iconographiques qui ont présidé à cet autoportrait semblent bien s’inscrire dans le contexte de 1783 et répondre aux tableaux exposés par Vigée Le Brun.

Tout d’abord, il est difficile de ne pas remarquer que Roslin se représente en habit lilas, mais c’est un lilas foncé, sans nuance de rose, donc sans sexualité, c’est une relation platonique. On peut y voir une référence au portrait de Marie-Philippine Lambriquet par Vallayer-Coster. En effet, l’habit est orné de passementeries de la même couleur qui sont presque identiques à celles représentées sur la robe de la jeune femme. Cette référence se justifiait d’autant mieux que Roslin exposait aussi un portrait de Vallayer-Coster.  Cependant, cet autoportrait semble également connecté au portrait de Louis XVI transformé en d’Angiviller par Duplessis. En effet, d’Angiviller y était également vêtu d’un habit lilas. Ce qui rapproche encore les deux portraits, c’est le fait que les deux hommes portent leur ordre en sautoir, il s’agit de celui de Vasa dans le cas de Roslin. L’artiste arborait déjà cette décoration dans son autoportrait de 1775 mais ici, sa représentation est d’autant plus intéressante que son ruban est d’une couleur tenant le juste milieu entre le vert et le bleu, ce qui faisait écho à la polémique née du tableau de Duplessis. (Vigée Le Brun avait fait un choix similaire pour la robe à la française de son second portrait de Marie-Antoinette en 1783.)

Mais surtout l’autoportrait de Roslin est à rapprocher du portrait du comte de Provence par Vigée Le Brun exposé au même Salon. Là encore, on retrouve l’habit lilas mais les deux hommes ont également le corps tourné vers la droite alors que leur tête regarde le spectateur. On retrouve aussi l’idée d’une relation platonique puisque Provence, dont les reflets du costume oscillent entre le lilas-rosé et le lilas foncé,  ne faisait pas d’enfant à sa femme. Cependant là où Provence inversait la pose de Louis XVI, dans son premier portrait par Duplessis, en plaçant sa main gauche dans son gilet, ici Roslin inverse la pose de l’autre bras de Louis XVI sur le même portrait. Le peintre se présente ainsi comme un autre des bras armés de Louis XVI, un bras qui s’apprête à peindre. Puisque Vigée Le Brun s’affichait comme la servante de Catherine II par le truchement de Marie-Antoinette, Roslin ne craignait plus de s’afficher, lui, comme le serviteur de Louis XVI par le truchement de Gustave III.

Et en effet, c’est bien les intérêts de Louis XVI qu’il sert encore une fois dans ce tableau. Roslin se représente en train de réaliser un portrait de sa femme. Peintre également, elle se nommait Marie-Suzanne Giroust1. On se retrouve donc face au portrait d’un infidèle, comme le signale l’habit lilas, qui est pourtant fidèle à sa femme, mais avec laquelle il entretient une relation platonique. De cette manière, il plaçait Vigée Le Brun face à ses contradictions. D’un côté, elle s’efforçait d’exposer l’infidélité de Louis XVI/Jupiter dans ses toiles, mais de l’autre, elle dépeignait Françoise Boze, la maîtresse du roi, en Junon. Chez elle, Jupiter se retrouvait paradoxalement être fidèle à sa femme. Où donc était l’adultère alors ? (De là ce qui permettra ensuite de répandre la légende selon laquelle Louis XVI n’avait pas de maîtresse et qu’il avait toujours été fidèle à sa femme. Cette position qui tient de la casuistique est vraie dans la mesure où l’on considérait que sa maîtresse était sa véritable  femme.)

La même ambiguïté se retrouve dans les instruments tenus par l’artiste. Dans la main droite, il tient un appuie-main, renforçant l’idée que, dans la peinture, il y a un pinceau et non pas plusieurs crayons, comme dans le pastel, sous-entendu il y a un sexe et non pas plusieurs. Seulement, s’il n’y a qu’un seul instrument dans la main droite, c’est un appuie-main, qui ne permet pas de peindre et qui métaphoriserait plutôt la masturbation. En revanche, dans la main gauche, il tient plusieurs pinceaux qu’il n’est pas en train d’utiliser, laissant penser qu’il y a bien plusieurs hommes pour sa femme. 

  1. Le prénom Suzanne se trouva être chargé de fortes connotations politiques à partir de ce Salon. Suzanne Necker étant, tout comme Vigée Le Brun, au service de Catherine II. Voir ce billet []

La deuxième version du portrait de Marie-Antoinette au Salon de 1783 : la politique de Louis XVI en filigrane

Les billets précédents, traitant des tableaux exposés par Élisabeth Vigée Le Brun au Salon de 1783, permettent de comprendre en quoi provoquer un scandale autour du portrait de Marie-Antoinette en robe-chemise pouvait être très utile à Louis XVI. Cela permettait de recentrer l’attention sur la reine seule et d’éluder la charge critique contre le roi véhiculée par l’ensemble des tableaux de l’artiste.

On sait que Vigée Le Brun a finalement remplacé le portrait en robe-chemise par un portrait de la reine en robe à la française, portrait qui véhiculait un message tout aussi hostile au roi comme nous allons le voir.

Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette, huile sur toile, 1783, Château de Versailles, Wikimédia Commons.

Le premier changement, et on l’a rarement fait remarquer, c’est que l’on passe d’un portrait en intérieur à un portrait en extérieur. Une nouvelle fois, il faut manifestement y voir une allusion au portrait de femme du musée de Caen, portrait en extérieur. Le tableau avait été faussement et intentionnellement attribué à Vigée Le Brun. En situant son nouveau portrait de Marie-Antoinette en extérieur, l’artiste montrait donc qu’elle se conformait à ce que l’on attendait d’elle tout en rappelant incidemment qu’on se plaisait à usurper sa signature.

En outre, elle ne contente pas de remplacer la robe-chemise par une robe à la française, elle choisit aussi de représenter une soie dont la couleur se situe à mi-chemin entre le bleu et le vert (choix similaire à celui du mélange du rose et du lilas pour l’autoportrait) , manière de dépasser la polémique sur le bleu et le vert sans toutefois l’enterrer.

Elle remplace également le chapeau par un pouf blanc qui, tout comme le chapeau est toutefois orné de plumes d’autruche. Cependant, les trois plumes se trouvent cette fois presque au même niveau, ce qui permet de signifier que les trois femmes du roi (ses deux maîtresses et la reine) sont presque à égalité.

On remarque encore que le ruban bleu céleste qui nouait le bouquet a été remplacé par un ruban blanc. Ainsi, l’allusion au service de porcelaine bleu céleste de Catherine II est effacée au profit du blanc d’Henri IV et de la révolution de Gustave III.

Marie-Antoinette est également couverte de perles : trois rangs en bracelet à chaque poignet et deux rangs en collier, ce qui est une allusion à la perle blanche en boucle d’oreille d’Henri III. En évitant ostensiblement d’en mettre aux oreilles de la reine, le peintre évite de rappeler qu’il serait bon que Louis XVI se fasse lui-même percer l’oreille pour corriger sa vue et mieux distinguer le bleu du vert.

Néanmoins, l’artiste n’abdique pas entièrement devant les volontés supposées du roi. Les rayures présentes sur le pouf et sur le nœud en “parfait contentement”1  viennent rappeler que tout cela n’est que folie. 

En définitive, pour les spectateurs attentifs, la seconde version du tableau venait montrer que la polémique qui avait éclaté au Salon de 1783 n’était en fait pas liée à la reine mais au roi. C’est pour lui et pour ce qu’il voulait cacher qu’il avait fallu effectuer des changements. Et, en filigrane, c’est tout le programme politique de Louis XVI qui apparaît : la valorisation de l’état de nature rousseauiste, l’égalité, la continuité de la politique d’Henri III, d’Henri IV et de Gustave III de Suède.

Aussi, si l’autoportrait de l’artiste, présenté au même Salon, s’inspirait de Rubens, c’est peut-être Vermeer qu’il faut chercher ici. La robe de la reine est en effet abondamment ornée de dentelle, ce qui a demandé beaucoup de dextérité au peintre. En reproduisant cette dentelle, Vigée Le Brun a effectué un véritable travail de dentellière mais au fond, se conformer à toutes les exigences du roi ne demandait-il pas tout autant de faire dans la dentelle ? Si l’autoportrait de l’artiste n’était pas un véritable autoportrait, comme on l’a vu, ce second portrait de Marie-Antoinette est peut-être le véritable autoportrait : celui de Vigée Le Brun en dentellière, et même en dentellière de Vermeer, une dentellière tout de jaune vêtue, une dentellière qui trahit, donc.

En arrière-plan, ces références à la peinture des écoles du Nord renvoyaient encore et toujours au portrait de Louis XVI transformé en d’Angiviller, le portrait par lequel le véritable scandale était venu. En effet, le roi faisait acheter à d’Angiviller de nombreuses peintures néerlandaises en prévision de la création du Muséum du Louvre.

  1. L’expression est du XVIIIè siècle mais il serait intéressant de savoir si elle n’apparaît pas consécutivement à la découverte de la correspondance amoureuse de Louis XVI. Il y exprime en effet toute sa passion pour la poitrine de sa maîtresse. Dans ce cas, le choix du nœud pour les rayures se comprendrait d’autant mieux. []

Le bleu et le vert ou l’art de passer les plats

Comme on l’a vu à travers plusieurs billets de ce carnet, à partir de 1779, la rupture entre Louis XVI et Catherine II fut consommée et la transformation du portrait de Louis XVI par Duplessis en portrait du comte d’Angiviller fut l’une des expressions de cette rupture. Il en résulta toute une série d’œuvres mettant en scène le bleu et le vert ou le bleu du cordon de l’ordre du Saint-Esprit et le vert du cordon de l’ordre de Saint-Lazare1. Si la peinture a été l’un des vecteurs privilégiés de la querelle, la porcelaine en fut également une composante majeure car ce fut par elle que le scandale arriva.

Le service impérial de Catherine II

Le mécontentement de Catherine II trouvait sa source dans le soutien que Louis XVI offrait secrètement au roi de Suède Gustave III alors même que la Suède était l’ennemie héréditaire de la Russie. Catherine II avait d’autant plus de raisons de s’offusquer que, en 1776, elle avait commandé à la manufacture de Sèvres un somptueux service de 800 pièces, “le plus important et le plus onéreux” jamais réalisé par la manufacture, qu’elle se fit livrer en juin 1779. Elle déboursait donc des sommes énormes auprès de Sèvres (plus de 245 000 livres2 ), manufacture qui abritait vraisemblablement l’une des caisses noires servant à financer la politique secrète de Louis XVI. Bref, puisque Louis XVI soutenait Gustave III, elle se rendait compte que son précieux service servait à financer son ennemi.

Ce qui tend à accréditer plus sûrement l’idée de caisse noire, ce sont les deux particularités notées par Tamara Préaud et John Goodman : la négociation du prix portant sur la marge considérable de 100 000 livres, signe évident d’une surfacturation très généreuse, et le fait qu’une grande partie des fonds réclamés à Catherine II n’ont pas fini dans les caisses de la manufacture mais dans les poches de Melchior-François Parent, administrateur de la manufacture3, qui jouait manifestement les hommes de paille.

Assiette du service de Catherine II, porcelaine de Sèvres, vers 1776-1778, Musée de l’Ermitage.

Le décor du service de Catherine II était aussi une affirmation du rôle politique qu’elle entendait jouer en Europe. Les imitations de camées renvoient à la Rome antique et donc au fait que la tsarine poursuivait, elle aussi, l’ambition de restaurer l’empire romain. Quant aux fleurs, elles rappellent le rôle joué par les réseaux de botanistes au service de cette idée impériale. En d’autres termes, l’alimentation de la caisse noire est presque directement inscrite dans le décor du service : la porcelaine reprend le flambeau des botanistes pour servir l’empire. En outre, le service s’accompagnait d’un biscuit de porcelaine destiné à servir de surtout. Il représentait le parnasse de Russie et plaçait, en son centre, un buste de Catherine II en Minerve. Minerve, c’était le rôle qu’entendait jouer Marie-Antoinette. Ici, Catherine II répliquait que la jeune reine n’en avait pas la carrure et, de facto, elle la cantonnait plutôt, comme Louis XVI le faisait lui-même, au rôle de Vénus4. Mais tout ce beau programme fut complètement chamboulé par la rupture entre Catherine II et Louis XVI.

Louis-Simon Boizot, Parnasse de Russie, biscuit de porcelaine de Sèvres, 1779, Cité de la Céramique de Sèvres, RMN.

Le bleu et le vert ou apprendre à voir

C’est dans ce contexte, et plus particulièrement suite au portrait de d’Angiviller par Duplessis, que l’on peut mieux comprendre l’histoire d’un autre service de Sèvres, le service aux perles et barbeaux commandé par Marie-Antoinette en juillet 1781. Son prix de 14 505 livres permet de mieux se rendre compte, en comparaison, de la dépense considérable de Catherine II pour son propre service5

Pot à jus du service perles et barbeaux, porcelaine de Sèvres, 1781, Château de Versailles, RMN.

Le service de Marie-Antoinette présente un semis de bleuets, dits barbeaux, et deux guirlandes de perles blanches se détachant sur un fond vert. La perle blanche renvoie à la perle portée à l’oreille par Henri III6 et, par ce biais, à Louis XVI. Quant aux fleurs bleues et au fond vert, ils rejouent bien évidemment la polémique du Salon de 1779, avec le cordon bleu de l’ordre du Saint-Esprit présenté comme un cordon vert de l’ordre de Saint-Lazare. Outre le jeu des couleurs, le bleuet est connu pour ses vertus médicinales dans les maladies des yeux. Ajoutons à cela que l’on prétendait, au XVIIIè siècle, qu’il fallait se faire percer l’oreille pour tenter de corriger une mauvaise vue. Ainsi, le programme iconographique de ce service semble suggérer à Louis XVI de se faire véritablement percer l’oreille, comme Henri IIII (et donc aussi d’assumer ouvertement de poursuivre la politique d’Henri III), pour mieux voir. Puisqu’il ne savait plus distinguer le bleu du vert, le roi avait apparemment besoin de soigner ses yeux.

Gustave III au grand jour

Tout cela explique également mieux pourquoi le 22 juin 1784, Louis XVI s’est empressé d’offrir à Gustave III le service “riche en couleurs et riche en or” commandé à Sèvres par Marie-Antoinette. Contrariée par l’attitude de Louis XVI, Catherine II avait pris le parti de ses ennemis. Elle s’était alliée à Joseph II et si elle continuait à alimenter des caisses noires en France, elle entendait qu’elles servent, cette fois, les intérêts de Marie-Antoinette. C’est probablement la tsarine qui, en sous-main, aidait à financer les commandes de Marie-Antoinette à Sèvres. Les documents sur ce service ne semblent d’ailleurs pas abonder puisqu’on se fonde sur une seule lettre du directeur de la manufacture, Antoine Régnier, au comte d’Angiviller, le 12 février 1784, pour déterminer l’origine de ce service : “La Reyne m’ayant fait dire quelle verroit une Assiette d’Echantillon pendant son dîner, elle a choisi une assiette de 36 livres et ma ordonné un service entier avec les plats”7. On n’a apparemment pas retrouvé le coût total du service ni le versement des paiements. On constate toutefois que c’est le service le plus coûteux commandé par la reine, puisque les assiettes du service perles et barbeaux coûtaient 30 livres et celles du service “cartels en perles, panneaux en roses et barbeaux” de 1781, 33 livres8. L’opulence du décor semble par ailleurs indiquer que l’objectif était de justifier un service à un coût très élevé, comme celui de Catherine II, et donc de remplir généreusement une nouvelle caisse noire. Un tel dessein ne pouvait qu’irriter Louis XVI qui, en offrant le service à Gustave III, répondait toujours à la polémique de 1779 : puisque la tsarine lui avait reproché de reverser discrètement à Gustave III l’argent qu’elle versait à Sèvres, cette fois il offrait ouvertement à Gustave III, la production qui cachait la caisse noire que Catherine II destinait à Marie-Antoinette.

Plat rond du service riche en couleurs et riche en or, porcelaine de Sèvres, 1784, Château de Versailles, RMN.
  1. Voir par exemple ce billet []
  2. Voir Tamara Préaud, John Goodman, “The Sèvres Porcelain Service of Catherine II of Russia: The Truth Concerning Payment”, Studies in the Decorative Arts, Vol. 2, No. 2 (printemps 1995), p. 48-54. []
  3. Ibid., p. 53. []
  4. Voir ce billet []
  5. Catalogue de l’exposition Marie-Antoinette au Grand Palais, Paris, 2008, RMN, p. 234. []
  6. Voir ce billet []
  7. Voir la notice de Pierre Xavier Hans pour les Amis de Versailles. []
  8. Catalogue de l’exposition Marie-Antoinette, op. cit., p. 231, 234. []

Le portrait de Vallayer-Coster par Roslin

La querelle du bleu et du vert, qui s’est développée suite à la polémique ayant trait au tableau de d’Angiviller/Louis XVI par Duplessis en 1779, a eu de très longues répercutions. Au Salon de 1783, par exemple, dans la continuité de son portrait de Louis XVI inspiré par Duplessis, Alexandre Roslin présenta un portrait de sa consœur,  Anne Vallayer-Coster.

Alexandre Roslin, portrait d’Anne Vallayer-Coster, huile sur toile, 1783, Crocker art Museum, Sacramento, Wikimedia Commons.

Ce portrait de montre pas vraiment l’artiste à son avantage puisqu’elle y apparaît dans un vêtement particulièrement débraillé. Comme Marie-Antoinette sur le tableau de Vigée-Le Brun qui avait fait scandale au même Salon, elle est représentée en chemise, c’est-à-dire en sous-vêtements. Et même si elle porte un corset sur la chemise, cela ne change rien au négligé du costume, d’autant que la chemise lui glisse de l’épaule de manière très suggestive.

Si Roslin a éprouvé le besoin de peindre ce corset de couleur bleue orné d’un nœud vert, c’est probablement, comme sur son portrait de Louis XVI, pour bien montrer que le bleu et le vert ne peuvent pas se confondre. Il insiste donc, une nouvelle fois, sur ce qui avait été au cœur la polémique du Salon de 1779 au sujet du portrait de Louis XVI transformé en d’Angiviller par Duplessis dans lequel l’artiste avait cru pouvoir faire passer le ruban bleu de l’ordre du Saint-Esprit en ruban vert de l’ordre de Saint-Lazare.

Le portrait de Vallayer-Coster par Roslin répond aussi à un autre tableau exposé au Salon de 1781, celui de l’inconnue en robe lilas par cette même Vallayer-Coster. L’inconnue n’en était pas vraiment une puisque le tableau, comme je l’ai déjà expliqué, devait laisser penser au public qu’il s’agissait d’un portrait de la maîtresse de Louis XVI, Marie-Philippine Lambriquet. Ce faisant, Vallayer-Coster avait repris les codes de Vigée-Lebrun pour ce portrait. Elle prétendait ainsi aider Marie-Antoinette à prouver que c’était son mari et non elle, qui était infidèle. Bref, Vallayer-Coster se faisait passer pour une alliée de Marie-Antoinette, protégée par Catherine II, alors qu’elle était tout le contraire.  A son tour, à travers son portrait de Vallayer-Coster, Roslin s’est chargé de confirmer cette affabulation : comme la reine, l’artiste s’était faite représenter en chemise. Sauf que le prétendu soutien de Vallayer-Coster était en réalité mal venu puisque son interprétation de la chemise à la reine prenait un caractère résolument érotique et contribuait, conséquemment, à faire passer Marie-Antoinette pour une femme légère aux multiples amants.

Louis XVI par Roslin : la Suède prend position

Le Linné de Roslin face au d’Angiviller de Duplessis

Au Salon de 1779, une polémique était née parce que Louis XVI avait discrètement fait modifier l’un de ses portraits en portrait du comte d’Angiviller. Le roi avait eu recours à ce stratagème pour tromper le public sur ses engagements secrets en politique étrangère. En effet, le contexte international avait soudainement changé : Catherine II soupçonnait désormais fortement un rapprochement entre le roi de France et le roi de Suède, nation rivale de la Russie. Louis XVI cherchait à démentir ses soupçons et à prévenir les révélations que Catherine II pourrait faire, en représailles, sur sa politique secrète. Dans ce nouveau contexte, le message initialement véhiculé par le portrait du roi était devenu indésirable et le meilleur moyen d’y remédier consistait à y apporter quelques modifications afin de faire passer le portrait de Louis XVI pour un portrait du comte d’Angiviller.

Pour aider Louis XVI, le peintre suédois Alexandre Roslin, qui vivait en France depuis longtemps, était également entré dans la danse. Au Salon de 1779, sous le numéro 64, il avait exposé un portrait du botaniste suédois Linné dans une pose proche de celle du d’Angiviller/Louis XVI. Les botanistes linnéens étaient depuis longtemps très impliqués dans la diplomatie secrète entre la France et la Suède, Catherine II le savait parfaitement. Avec son portrait de Linné copiant le d’Angiviller par Duplessis, Roslin prétendait couper l’herbe sous le pied de la tsarine et faire croire qu’il prenait son parti. En mettant sur le même plan Linné et d’Angiviller, il insinuait que d’Angiviller ne faisait pas que s’occuper des bâtiments et des jardins des résidences royales, il fricotait surtout avec les Linnéens pour servir la politique secrète de Louis XVI.

Alexandre Roslin, Carl von Linné, huile sur toile, 1779, Château de Versailles, RMN.

Toutefois, en agissant ainsi, Roslin éloignait surtout le public du problème principal : le fait que le portrait de d’Angiviller était originellement le portrait de Louis XVI et qu’il avait été transformé pour des raisons qui restaient à déterminer. Il fallait empêcher le public de se demander ce que le roi avait voulu cacher par cette transformation. D’autre part, en brûlant la cartouche linnéenne, qui était alors surtout devenue un secret de polichinelle, il cherchait à éviter des révélations bien plus compromettantes, émanant de Catherine II, sur le fonctionnement de la politique secrète française. Ces révélations compromettantes pouvaient notamment comprendre le fait que lui, Roslin, était l’un des agents de la véritable politique secrète de Louis XVI et Gustave III de Suède. En attirant l’attention sur les botanistes, il détournait le regard des agents œuvrant dans d’autres secteurs.

L’appui de Du Pont de Nemours

Les efforts de Roslin ont eux-mêmes été appuyés par Du Pont de Nemours. Dans ses lettres à la margrave de Bade, lettres destinées à circuler dans le cercle de la princesse, il soulignait lui-même la proximité entre le d’Angiviller et le Linné :

“De même que Roslin a jouté avec Duplessis pour la tête de Linné, Duplessis a jouté avec Roslin pour l’habillement de M. d’Angiviller.”1

Pierre Samuel Du Pont de Nemours, “Lettres sur les Salons de 1773, 1777 et 1779”, in Revue de l’art français ancien et moderne, 1908, p. 109.

Comme le tableau de Roslin, les propos de Du Pont de Nemours incitaient à considérer que la polémique autour du d’Angiviller par Duplessis provenait du rapprochement entre le d’Angiviller et le Linné de Roslin, et non pas de la transformation du d’Angiviller en Louis XVI.

Dans les années suivantes, la situation évolua considérablement. La rupture entre Louis XVI et la tsarine devint définitivement consommée et l’existence d’une diplomatie secrète du roi se trouva révélée. Ainsi, au Salon de 1781, Callet avait pu reprocher au roi, à travers un portrait du ministre des Affaires étrangères Vergennes, de mener sa propre diplomatie secrète dans le dos du ministre.

Louis XVI par Roslin

Quant à Roslin, il s’amusa à mettre en scène sa capitulation en réalisant son propre portrait de Louis XVI, copié sur les portraits de Louis XVI par Duplessis. Seulement, au lieu de montrer le roi en grand costume royal, il le revêtit de l’habit des chevaliers du Saint-Esprit, allusion directe à la polémique de 1779.

Alexandre Roslin, Louis XVI en habit de l’ordre du Saint-Esprit, huile sur toile, entre 1779 et 1789, Château royal de Varsovie, Wikimedia Commons.

En effet, Louis XVI avait alors voulu faire passer le cordon bleu de l’ordre du Saint-Esprit, ordre dont d’Angiviller n’était pas membre, par un cordon vert de l’ordre de Saint-Lazare.

De la sorte, Roslin continuait à servir apparemment les intérêts de la tsarine. Son tableau se moquait visiblement du mauvais tour de passe-passe de Louis XVI et Duplessis : il est évident que le cordon de l’ordre du Saint-Esprit est bleu. Il est donc tout aussi évident que celui qui porte le cordon bleu sur le portrait de Duplessis, c’est Louis XVI et non pas d’Angiviller. Pour que tout le monde en soit bien convaincu, il a montré le roi avec la poitrine barrée d’un énorme cordon bleu qui contraste avec les parties vertes de l’habit2.

Cependant, la servilité apparente de Roslin envers la tsarine reflétait surtout la mise au pas de la Suède par la Russie. En effet, Roslin allait bien au-delà de la polémique de 1779, il corrigeait aussi le portrait en grand costume royal de Duplessis. Chez Roslin, le roi tenait son chapeau sous la couronne et il ne risquait plus, comme chez Duplessis, de la renverser malencontreusement. Il ne tenait plus de sceptre non plus. En fait, c’était un roi sans pouvoir, dont la couronne et la main de justice étaient disposées sous un buste de Marie-Antoinette. Dans l’ombre et en jouant l’impuissance, c’est en réalité elle qui avait l’œil sur tout selon Roslin.

Suprême ironie, le tableau a été commandé par Stanislas Auguste Poniatowski, l’ancien amant de Catherine II devenu roi de Pologne. C’était une manière d’insinuer que la Suède, tout comme la Pologne, était contrainte de se soumettre à la Russie, exactement de la même manière que Louis XVI devait se soumettre à l’Autriche.

Ce tableau de Louis XVI par Roslin a-t-il jamais été exposé au Salon ? C’est possible mais ça n’est pas précisé. Peut-être figurait-il dans les “Plusieurs portraits sous le même numéro”, rubrique dont Roslin était un habitué, tout comme Duplessis. Disons qu’il aurait été amusant de présenter un portrait de Louis XVI incognito pour rappeler un tableau de Duplessis sur lequel le roi apparaissait incognito. La question de l’incognito royal devint d’ailleurs un thème important des Salons, il faudra y revenir.

  1. Du Pont de Nemours obéissait vraisemblablement aussi à ses propres impératifs politiques dans l’intérêt des princes de Bade. En effet, ces derniers couvraient la fausse identité de Françoise Boze en tant que Madame Dupont de La Motte, or on remarque que Du Pont de Nemours insiste sur l’habillement, comme si Duplessis n’avait fait que copier Roslin pour l’habit lilas de d’Angiviller. Toutefois, sur le portrait de Linné conservé à Versailles, celui qui aurait inspiré Duplessis, Linné est en brun. On trouve néanmoins, à l’Académie royale de Stockholm, une version de Linné en lilas. Le problème semble donc bien concerner la couleur de l’habit. Que Du Pont de Nemours ait été mal à l’aise avec ce lilas, parce qu’il pouvait suggérer les infidélités de Louis XVI (comme il le fit très souvent à cause de la chanson populaire sur la rose et le lilas), auxquelles il n’aurait pas voulu mêler la cour de Bade, c’est fort probable. []
  2. En insistant sur l’affaire du cordon plutôt que sur l’habit lilas de d’Angiviller, il reprenait aussi la stratégie de Du Pont de Nemours. []

Duplessis, l’homme à tout faire du roi

Les péripéties dont il a été question dans les précédents billets au sujet du Salon de 1781 montrent que, avant l’exposition au Salon, les artistes passaient leur temps à s’épier les uns les autres afin de pouvoir à travers leurs œuvres. L’une des difficultés à contourner était toutefois qu’il fallait annoncer, en prévision de l’impression du livret de l’exposition, le titre de ces œuvres en amont de l’exposition. Par rapport à cette contrainte, certains artistes bénéficiaient d’une plus grande marge de manœuvre : on annonce précisément certains tableaux puis on ajoute qu’ils en exposent quelques autres sous le même numéro et dont on ne dit rien. Cela arrive souvent à Duplessis, qui peignait les portraits du roi. En outre, comme il réalisait des portraits, les descriptions n’avaient pas besoin d’être précises et le nom de ses modèles est même parfois gardé secret. Tout cela donnait à Duplessis plus de liberté pour pouvoir éventuellement répondre à ses confrères, le tout au nom du roi avec lequel il était directement en relation. En réalité, Duplessis avaient tant d’avantages qu’on lui permettait même d’utiliser le livret du Salon pour faire passer l’un de ses modèles pour un autre personnage si telle était la volonté du roi. C’est ce qui se produisit au Salon de 17791. Il est nécessaire de s’y arrêter un peu longuement pour comprendre ce qui s’est passé lors des Salons suivants et ce à quoi Lagrenée le jeune répondait.

L’étrange portrait de d’Angiviller

Sous le numéro 127, le livret annonça ainsi un “Portait de M. le comte d’Angiviller, Directeur et ordonnateur général des Bâtiments”. Il s’agit a priori de ce portrait.

Joseph Siffred Duplessis, portrait dit du comte d’Angiviller, huile sur toile, vers 1779, château de Versailles, RMN.

Le problème, c’est tout d’abord que d’Angiviller paraît ici bien jeune pour un homme âgé de près de 50 ans en 1779. En outre, il ne ressemble pas vraiment non plus à ses autres portraits connus. Chez Greuze, vers 1763, il avait l’air déjà plus âgé que sur le portrait de Duplessis.

Jean-Baptiste Greuze, le Comte d’Angiviller, huile sur toile, vers 1763, Metropolitan Museum of Art, Wikimedia Commons.

Il en va de même pour son portrait par Étienne Aubry, vers 1771.

Etienne Charles Aubry, le Comte d’Angiviller, huile sur toile. Paris, vers 1771, musée Carnavalet.

Autre particularité, le portrait de d’Angiviller par Duplessis est présenté dans un cadre qui siérait mieux à un portrait du roi puisqu’il est surmonté des armes royales et que le chiffre du roi est affiché dans les deux angles inférieurs. Sans compter que la tête de d’Angiviller est figurée exactement de la même manière que celle de Louis XVI sur les portraits du roi réalisés par Duplessis. Pourrait-il s’agir d’un portrait du roi rapidement retouché pour le maquiller en d’Angiviller ? C’est très probable d’autant que, selon les Petites Affiches, c’est dans les derniers jours du Salon de 1779 que le portrait aurait été accroché et présenté sous l’identité de d’Angiviller2.

Ce qui semble encore confirmer le changement d’identité du modèle, c’est que ce d’Angiviller porte l’ordre du Saint-Esprit autour du cou. Or il n’apparaît pas dans les listes de chevaliers et d’officiers de l’ordre3. Son portrait par Greuze le montre bien sans l’ordre du Saint-Esprit.

Alors pourquoi Louis XVI aurait fait transformer son portrait en celui d’Angiviller ? Tentons une explication.

Le problème de Louis XVI avec l’Espagne

En 1779, la France était entrée dans la guerre d’Indépendance américaine et, le 12 avril 1779, elle avait enfin obtenu, après de longues négociations, l’entrée en guerre de l’Espagne par le traité d’Aranjuez. L’Espagne déclara ainsi la guerre à la Grande-Bretagne le 21 juin 1779 mais, pour conserver l’effet de surprise, le traité d’Aranjuez avait été tenu secret. Le portrait de Louis XVI devenu d’Angiviller peut s’éclairer à la lumière de ce contexte. Le roi s’y présente désarmé, comme si, dépité des refus de l’Espagne, il n’avait pas la possibilité de poursuivre la guerre. C’est ce que traduit la manière très particulière dont il arbore ses décorations. On remarque tout d’abord qu’il ne porte pas l’ordre de la toison d’or, ordre espagnol. En y renonçant, Louis XVI exprimait son animosité envers l’Espagne, signe qu’aucun accord n’avait été trouvé. A défaut de la toison d’or, il porte trois autres ordres : la plaque de l’ordre de Saint-Lazare sur son habit, un ordre dont il avait autrefois été grand maître. Il porte également l’ordre du Saint-Esprit mais, encore une fois, d’une façon peu courante. Il n’a pas le cordon bleu distinctif qui lui barre le corps. Il porte l’insigne de l’ordre au bout d’un ruban bleu passé autour de son cou, comme on porte parfois la toison d’or. Il se substitue ainsi à elle. C’est aussi la manière dont le portent les ecclésiastiques. Il est peut-être utile de préciser ici que Duplessis avait été formé par un chartreux, un ordre que Louis XVI avait également remis à l’honneur en faisant l’acquisition, en 1776, du cycle de la vie de saint Bruno par Le Sueur. Là encore, cette décision pouvait se lire comme un commentaire de la politique du moment puisque, à l’été 1776, le roi avait été très près de mettre définitivement fin à son mariage et à l’alliance autrichienne4. En se présentant en saint Bruno, le roi avait signifié sa volonté de jouer les chartreux et de ne pas se remarier. C’est donc tout ce passif qui pouvait être évoqué par cette manière de porter l’ordre en sautoir. Il porte enfin l’ordre de Saint-Louis, celui que l’on voit aussi sur le portrait de d’Angiviller par Greuze. On peut déduire de tout cela que Louis XVI cherchait à valoriser les ordres de la chevalerie française. Il montrait qu’il n’avait pas besoin de l’Espagne pour partir en croisade. Puisqu’il ne pouvait pas le faire par les armes, il le ferait pas les arts, en promouvant le patriotisme grâce au Muséum. C’était toujours une manière de leurrer l’ennemi en se présentant désarmé. En effet, on constate également qu’il ne porte pas d’épée.

La caisse noire de Saint-Lazare

Si le roi avait besoin de mettre en avant les ordres de la chevalerie française, c’est aussi qu’il avait manifestement besoin de traiter avec eux à cette période de sa vie. En 1778, il avait commencé à remettre un patriotisme chevaleresque à l’honneur à travers la reprise de livrets de Quinault à l’opéra : ce fut d’abord Roland puis Amadis de Gaule l’année suivante. Le portrait par Duplessis prenait donc place dans ce contexte, qui a également favorisé l’émergence du style troubadour. C’est l’ordre de Saint-Lazare qui a fait l’objet d’une attention toute particulière, un ordre hospitalier. Le 31 décembre 1778, un nouveau règlement a été édicté pour les ordres de Notre-Dame du Mont-Carmel – et il peut être intéressant de rappeler que Madame Louise, la tante du roi, était carmélite – et l’ordre de Saint-Lazare, dont le comte de Provence était grand maître5. Ce nouveau règlement n’attirait l’attention que sur des aspects très formels : les règles d’admission et les décorations.

L’ordre de Saint-Lazare pouvait en réalité présenter bien d’autres avantages pour Louis XVI. Il avait besoin de sources de financement pour sa politique secrète et pour continuer à soutenir les patriotes américains. Or l’ordre de Saint-Lazare était un ordre hospitalier et j’explique dans L’Intrigant que Louis XVI avait réussi à organiser tout un système de caisses noires dont l’Hôpital général se trouvait être le centre6. L’ordre de Saint-Lazare pouvait parfaitement s’intégrer dans ce système de financement, une branche sur laquelle le comte de Provence aurait la haute main.

La rupture avec Catherine II

Si le roi avait particulièrement besoin de la caisse noire de Saint-Lazare, c’est qu’il venait de se brouiller avec Catherine II, dont il avait été proche jusqu’à présent. La tsarine savait que Louis XVI avait l’intention de mettre fin à son mariage, et elle avait parié sur lui contre l’Autriche. Ayant constaté qu’il avait échoué et s’apercevant qu’il apportait son soutien à son ennemi suédois, en 1779, à la faveur de la crise de Bavière, elle prit quant à elle le parti de soutenir l’Autriche7. Elle connaissait donc le système de financement mis en place par Louis XVI et celui-ci devait en inventer un nouveau.  C’est probablement ce contexte qui peut expliquer la transformation du portrait de Louis XVI en portrait de d’Angiviller. Ce portrait devait originellement servir de couverture et expliquer pourquoi le roi se souciait davantage des arts et des ordres de chevalerie. Avec le retournement de la Russie, l’œuvre de Duplessis risquait d’attirer l’attention sur les activités de l’ordre de Saint-Lazare. Il était donc urgent de dissocier l’image du roi et celle de Saint-Lazare. C’est ce qui devenait possible en expliquant qu’il s’agissait d’un portrait du comte d’Angiviller et non pas de Louis XVI. D’Angiviller avait en effet été reçu dans cet ordre le 20 janvier 1763 et il en devint commandeur quelques années plus tard. Les couleurs étant très proches, on misait sur la confusion entre le ruban vert de Saint-Lazare et le ruban bleu du Saint-Esprit. L’échelle à laquelle les croix des ordres étaient représentées ne permettaient pas de les distinguer aisément. Une fois devenu d’Angiviller, le portrait témoignait du fait que le roi n’avait plus d’autre ressource que de prôner le patriotisme par les arts et d’autre allié que le Directeur général des Bâtiments.

 

  1. J’ai abordé cette problématique lors de ma communication au colloque « Artistes et collections royales et princières. France XVIe-XVIIIe siècles » (Guyancourt et Versailles 16-18 mai 2019). []
  2. Voir Jules Belleudy, Duplessis, peintre du Roi, Chartres, Imprimerie Durand, 1913, p. 87. []
  3. Voir Alexandre Teulet, Liste chronologique et alphabétique des chevaliers et des officiers de l’ordre du Saint-Esprit depuis sa création en 1578 et jusqu’à son extinction en 1830, Paris, 1864. []
  4. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 141-144 et ce billet. []
  5. Règlement concernant les ordres royaux militaires et hospitaliers de Notre-Dame du Mont-Carmel et de S. Lazare de Jérusalem du 31 décembre 1778, à Paris, de l’Imprimerie de Monsieur, 1779. []
  6. Voir Aurore Chéry L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 166-168 []
  7. Voir L’Intrigant, p. 173 []

La relève de Jupiter

En 1793, Nicolai Abildgaard a peint une représentation de Jupiter pesant la destinée de l’humanité. La date inscrite sur la toile rend encore plus clair ce dont il s’agit : c’est un commentaire sur la Révolution.

Nicolai Abildgaard, Jupiter pesant la destinée de l’humanité, huile sur toile, 1793, Ribe Kunstmuseum.

Abildgaard nous offre d’abord un Jupiter qui n’intervient plus directement auprès des mortels et qui ne frappe plus non plus. C’est l’aigle qui a confisqué le foudre sur lequel il repose sagement. Jupiter est  ici une espèce de dieu mort. Abildgaard nous dit en quelque sorte avant Nietzsche : “Dieu est mort”. Ce Jupiter, c’est assurément Louis XVI, parce que c’est en Jupiter qu’il a voulu être personnifié à la laiterie de Rambouillet1. En outre, déjà dans Niels Klim en 1741, le griffon, mi-aigle mi-lion, représentait le roi absolu parce qu’il est la parfaite symbiose entre le symbole de Jupiter et le roi des animaux2 Dieu est donc bel et bien mort en 1793.

Suivant Patrick Kragelung, Thomas Lederballe met lui-même ce tableau en lien avec la Révolution française en raison de la dominante du bleu, du blanc et du rouge3. Cela me semble évident mais je voudrais ajouter quelques précisions. Abildgaard tient ici à être exact sur la révolution qu’il soutient, car c’est l’enjeu du tableau.

La scène semble être inspirée du chant VIII de l’Iliade, dans lequel Jupiter, du sommet du mont Ida, pèse la destinée des Troyens et des Achéens. Ici, on distingue ce mont Ida au second plan. Il renvoie à l’idée d’une révolution qui ressemble à l’ascension difficile d’une montagne, avec filigrane le mont Sinaï et les tables de la Loi (l’idée est déjà présente dans la façon dont Le Barbier a illustré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) mais aussi le mont Nebo, d’où Moïse a pu contempler la terre promise sans y entrer. Ici, Jupiter continue à observer la terre promise par en haut. Le rôle du roi absolu, surtout dans l’imaginaire danois de l’époque moderne4 et même si cela nous paraît paradoxal aujourd’hui, c’est de mener son peuple à la terre promise républicaine. Quant à la forêt qui se trouve devant la montagne, c’est une référence à l’état de nature : la terre promise, c’est la république, mais une république égalitaire.

Abildgaard martèle ces idées parce que le grand problème de la période, c’était le confusionnisme. Ainsi, les anarchistes du temps ont repris à leur compte l’idée républicaine mais pour défendre une république sans roi. C’est leur conception qui a fini par prédominer jusqu’à aujourd’hui. Le problème c’est qu’en se focalisant sur le roi, et en le rendant responsable de tous les maux, ils rejetaient au second plan le problème de l’aristocratie et des inégalités, ce qui pouvait avoir un intérêt stratégique. D’une part, ils éliminaient celui qui avait le plus directement intérêt à se débarrasser de l’aristocratie avec laquelle il était en conflit et, d’autre part, il était plus fin de se faire passer pour un révolutionnaire ennemi des tyrans plutôt que de se présenter ouvertement comme un partisan du maintien des inégalités. Certains ont même poussé le confusionnisme jusqu’à défendre un anarchisme spartiate.  G. Lenôtre rappelle par exemple le cas de Chaumette, qui avait troqué son prénom de Gaspard contre celui d’Anaxagoras, personnage dont il aimait dire qu’il s’agissait d’un “fameux Lacédémonien pendu pour son républicanisme”. Parce qu’il savait précisément que la référence de Louis XVI, c’était Sparte, Chaumette prenait d’autant plus plaisir à jouer ironiquement les Spartiates devant lui. Cela explique les propos qu’on lui prête, le 11 décembre 1792, quand il partagea un morceau de pain avec le roi : “c’est un déjeuner de Spartiate ; si j’avais une racine, je vous en donnerais la moitié.”5

Ce confusionnisme favorisait les desseins des puissances étrangères hostiles à la Révolution, l’Angleterre en premier lieu. C’est ce contre quoi Abildgaard cherche à se positionner dans ce tableau. En effet, on attendrait que Jupiter soit vêtu de rouge pour parfaire la façon dont il utilise le tricolore, mais Abildgaard préfère employer un rose pâle, c’est-à-dire un rose mélangé à beaucoup de blanc. Cela s’explique parce que le rouge était la couleur de l’uniforme anglais, tandis que le blanc, employé notamment par Henri IV et Gustave III de Suède, était la couleur de la révolution de Louis XVI. Abildgaard met donc en scène un tricolore qui reste l’apanage de Louis XVI, une révolution non dévoyée. Ce qui est rouge, c’est le coussin sur lequel il s’assoit, et qu’il vient recouvrir presque entièrement, signe que tout espoir de remettre la révolution sur le droit chemin n’est pas évanoui.

Sous ce coussin rouge apparaît également une figure féminine, une figure de la Victoire. Si tout espoir n’est pas perdu, c’est qu’il y a une femme pour assurer la relève de Jupiter, une femme qui semble sortir non pas de la cuisse de Jupiter mais de sous la cuisse de Jupiter, allusion plus grivoise. Cette femme, c’est bien évidemment Françoise Boze et, après elle, la fille qu’elle a eue avec le roi et qui se prénomme justement Victoire. Cette femme est cachée, écrasée par le coussin anglais, mais ce n’est qu’un coussin et elle continue à avancer puisqu’elle est représentée en marche.

Quant à Jupiter, il est selon Abildgaard, la seule voie de salut de l’humanité. La destinée de l’humanité est enfermée dans une urne placée sous la protection de l’aigle et c’est ainsi qu’elle pourra trouver l’équilibre avec la Sagesse, représentée par une tête de Minerve du côté de la Victoire et donc de la relève de Jupiter.

Patrick Kragelung évoque le Jugement dernier à propos de ce Jupiter6. Je dirais qu’il s’agit plutôt d’un Jugement dernier inversé : Jupiter/Louis XVI est ici un dieu mort qui juge les vivants et non pas un dieu vivant qui juge les morts. Sans doute ne faut-il pas oublier également la pesée des âmes dans l’Égypte antique, qui vient renforcer l’analogie entre Jupiter et Louis XVI. C’est en effet à Osiris que les Égyptiens devaient rendre compte de leurs actions et Louis XVI avait été comparé à Osiris dès sa naissance7. D’autre part, il ne s’agit pas du jugement d’un dieu vengeur : il a posé le foudre. C’est un jugement dans l’intérêt des mortels, pour qu’ils trouvent le bonheur de leur vivant. C’est une simple indication, une façon de montrer la voie, leur destin reste dans leurs mains.

Ce qui achève enfin de convaincre que ce Jupiter est bien Louis XVI, c’est le fait que l’image ait été reprise par Clemens et Abildgaard pour une gravure représentant Bonaparte pesant les destins de l’humanité.

Johann Friedrich Clemens d’après Abildgaard, Bonaparte pesant les destins de l’humanité, eau-forte, Statens Museum for Kunst, Copenhague.

On se trompe en y voyant une critique de Bonaparte. C’est au contraire une célébration du Bonaparte de la campagne d’Égypte, de celui qui reprenait le projet de Louis XVI et qui, pour bien marquer qu’il se situait dans cet héritage, avait quitté l’Égypte un 23 août, jour de l’anniversaire de Louis XVI. C’est cette continuité que représente la gravure en plaçant Bonaparte devant un drap blanc (couleur de la révolution de Louis XVI) qui recouvre lui-même un énorme fût de canon (représentation phallique) dont les boulets se trouvent aux pieds du général. Bonaparte s’apprête à recharger le canon de Louis XVI et à lui rendre sa puissance.

  1. Voir ce billet et mon article pour En Marges. []
  2. Voir cet autre billet. []
  3. Catalogue de l’exposition Nicolai Abildgaard, Revolution Embodied, Statens Museum for Kunst, Copenhague, 2009, p. 114. []
  4. Voir ce billet []
  5. G. Lenôtre, Vieilles maisons, vieux papiers, deuxième série, Paris, Perrin, 1948, p. 22-23. []
  6. Patrick Kragelung, Abildgaard: kunstneren mellem oprørerne, Copenhague, Museum Tusculanum Press, 1999, t. II, p. 408-412 []
  7. Voir notamment le ballet de Rameau, La Naissance d’Osiris, représenté en 1754 pour la naissance du duc de Berry. Il mêle déjà les personnages de Jupiter et d’Osiris. []

Ludwig ou les vices du régime monarchique

Arte a récemment rediffusé le Ludwig ou le crépuscule des dieux de Visconti, un film qui se présente comme un biopic sur Louis II de Bavière mais qui n’en pose pas moins d’intéressantes questions sur la monarchie en général, même si le réalisateur n’a pas cherché à rendre compte des arcanes de la politique du souverain bavarois. Il n’entre pas dans des considérations exagérément intimes ou psychologisantes pour expliquer la situation du roi si bien que ce sont finalement surtout les rouages de la monarchie qui se montrent crûment au spectateur. Or ce qui s’est passé en Bavière rejoint en fait des schémas assez récurrents dans le régime monarchique, récurrence qui n’apparaît pas toujours clairement parce que l’on a tendance à percevoir chaque règne comme une unité propre et que la télévision et les ouvrages grand public traitent constamment de la monarchie sur le mode anecdotique. Ainsi, par exemple, quand un roi met du temps à concevoir un héritier, ou n’en conçoit pas du tout, on va considérer qu’il s’agit d’une anomalie et on va plus aisément rechercher des causes personnelles pour l’expliquer (homosexualité latente, maladie…) que des raisons structurelles. En effet, il s’agit là d’un pilier de la monarchie héréditaire et, en conséquence, le roi ne pourrait que l’approuver puisqu’il est le roi. Seulement, l’argument est tautologique. Le film de Visconti fait toutefois ressortir trois grands problèmes de la monarchie que je voudrais rapidement présenter ici : le mariage du prince, la guerre et la révocation du souverain pour cause de folie. Je voudrais ici proposer quelques pistes de réflexion, inspirées par mes travaux sur le XVIIIè siècle, pour essayer de percevoir la monarchie sous un angle un peu différent et comprendre en quoi elle pouvait poser problème au monarque lui-même.

Le mariage

Tout le monde sait que les mariages entre dynasties royales obéissent d’abord à des critères d’intérêts politiques et diplomatiques. Si le prince cherche une relation fondée sur de réelles affinités, il a la possibilité de prendre une maîtresse. Cependant, la maîtresse ne règle pas tous les problèmes posés par la mariage dynastique qui repose avant tout sur des rapports de pouvoir. La princesse qui entre dans une nouvelle famille a généralement la mission de servir de cheval de Troie et de noyauter, si possible, les rouages de l’Etat de son mari pour qu’il puisse servir les intérêts de sa famille. Louis II de Bavière ne s’est pas marié et ils étaient nombreux qui l’auraient bien imité avant lui. 

De plus en plus de rois se seraient bien mis à suivre l’exemple de certaines reines qui avaient renoncé au mariage, à l’instar d’Elisabeth Ière d’Angleterre. Frédéric II de Prusse, Christian VII du Danemark, Gustave III de Suède et Louis XVI en France se sont tous mariés à regret en considérant que l’on cherchait à introduire l’ennemi dans leur lit.1  En conséquence, ces rois étaient tout aussi réticents à l’idée de produire un héritier puisqu’il ne ferait que renforcer le pouvoir de cet ennemi. La masculinité n’était pas l’assurance d’avoir le dessus dans la lutte contre la belle-famille. Tout dépendait des rapports de force géopolitiques et de l’arbitrage de la noblesse de cour. En cas de conflictualité entre le roi et la noblesse, cette dernière pouvait avoir intérêt à soutenir la reine pour mieux tenir le roi en bride. Elle disposait pour cela d’une arme déterminante : elle commandait les troupes.2 C’est ce qui nous amène au second point.

La guerre

Visconti fait de la guerre un point nodal de son film c’est, pour Louis II, le début de la fin. En effet, la guerre est souvent un puissant révélateur du pouvoir réel du roi. Avec l’émergence de la société de cour, la noblesse avait de moins en moins d’avantages à aller combattre. Au contraire, surtout si le roi restait à la cour, elle pouvait éventuellement manquer des occasions d’obtenir des grâces et des pensions. Mais surtout, plaçons-nous dans une situation où le roi n’a pas souhaité son mariage et où il se trouve en conflit avec la noblesse, il n’a alors pas la possibilité de faire respecter sa position contre les ambitions de sa belle-famille. En effet, si la noblesse a intérêt à soutenir la reine contre le roi, elle le fera aussi sur le champ de bataille. Le roi peut alors éventuellement compter sur une défaite qui lui permettra de discréditer la noblesse, mais cela peut aussi très bien se retourner contre lui si la noblesse parvient à laisser penser que c’est le roi qui est le véritable responsable de la défaite.

Bien avant Valmy il y a des batailles dans l’histoire dont l’issue est pour le moins surprenante et qui interrogent. Pensons, par exemple, à l’étonnante défaite anglaise face aux Écossais à Bannockburn en 1314. La situation était alors extrêmement conflictuelle entre Edouard II et les barons et, comme dans le film de Visconti, la guerre a marqué le début de la fin pour le roi. Le pouvoir croissant des barons était l’un des reproches que Thomas Paine adressait à la monarchie anglaise et, en cela, elle se rapprochait de la monarchie française en dépit du parlementarisme, voire grâce à lui.

La folie

Lorsque le roi a commencé à être discrédité, notamment à la suite d’une guerre, il devient plus aisé, s’il persiste dans l’indocilité, de tenter de l’écarter du pouvoir en l’accusant de folie ou du moins de faire peser cette menace sur lui comme une épée de Damoclès. Cela s’est fait assez fréquemment au XVIIIè siècle. Le cas de Christian VII au Danemark est sans doute le plus éloquent, mais la menace a été brandie contre Louis XVI dans tous les moments de crise de son règne.3

Louis XVI, qui avait beaucoup d’humour et d’autodérision, est même allé jusqu’à faire représenter une marotte dans le décor de son cabinet de garde-robe à Versailles.

Etaient-ils vraiment fous ? D’une part, il est toujours délicat de poser des diagnostics rétrospectifs et, d’autre part, les critères de déviance, surtout dans un contexte de pouvoir, ne correspondent pas nécessairement à nos critères actuels. Le biographe de Christian VII, Ulrik Langen, considère qu’il n’était pas fou et ma propre analyse tend de plus en plus à aller dans son sens. Dans un tel contexte, il me semble nécessaire de poser la question de la réalité de la folie de Pierre III en Russie, finalement assassiné, et surtout de celle de George III en Angleterre. Il s’agit d’un souverain dont l’historiographie est au moins aussi problématique que celle de Louis XVI.4. Les recherches actuellement menées sur les Georgian papers essayent surtout d’identifier la maladie dont souffrait le roi en se fondant sur les rapports médicaux. Cela me semble toujours un peu risqué et surtout la question qui se pose, à mon  sens, c’est quelle valeur accorder à ces rapports ? Il est évident qu’un parti qui a intérêt à accréditer la folie du roi a besoin de se couvrir derrière des rapports médicaux, il est donc nécessaire de comprendre la nature des rapports de force pour comprendre si George III posait problème au moment où il a été déclaré fou et à qui pouvait profiter sa folie ?

 

Pour en revenir à Louis II de Bavière, là aussi le psychiatre Bernhard von Gudden a attesté de la folie du roi mais son diagnostic a posé question dès l’origine et la réalité de la folie de Louis II est aussi sujette à caution que dans le cas des précédents souverains évoqués.

  1. Certains pouvaient aussi avoir intérêt à feindre leur hostilité au mariage pour mieux dissimuler leur complicité politique avec la reine. La question mérite certainement d’être posée pour Christian VII. Certains rois ont probablement tenté de retourner le système à leur avantage. Il est en effet remarquable que presque tous les membres de la famille royale de Suède aient entretenu des relations intimes avec les membres de la famille de Fersen, qui se trouvait être aussi la plus riche du pays et la première opposante au roi. Mieux valait la circonvenir que la provoquer. []
  2. Ce sont des éléments que Norbert Elias n’a certainement pas assez pris en compte pour sa Société de Cour. A Versailles, le roi est surtout très isolé et dans une position minoritaire par rapport à la noblesse. Il est donc loin de la domestiquer. Le contrôle est au moins réciproque et peut clairement tourner au désavantage du roi en fonction des rapports de force notés ici. []
  3. En attendant un développement plus complet sur le cas Louis XVI, je renvoie à mes deux articles :

    Aurore Chéry, “Du souverain sans femme à la peur de l’onanisme, une crise de la masculinité royale dans l’Europe du XVIIIè siècle”, Revue Circé

    Aurore Chéry, “Le pouvoir des Lumières et l’effroi onaniste: les cas de Christian VII de Danemark et Louis XVI de France”, Medizinhistorisches Journal, 2018, vol. 53, p. 263-281. []

  4. C’est un constat que Herbert Butterfield avait posé dès 1957 dans son George III and the Historians. Il estimait que c’est surtout la confusion qui régnait à son propos et que cette confusion n’avait fait que s’accentuer au cours du XXè siècle, propos que je reprendrais tout à fait à mon compte concernant Louis XVI  []