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Lépicié et le peuple indifférent à l’occupation

Au Salon de 1775, Nicolas-Bernard Lépicié a exposé un tableau représentant l‘intérieur d’une douane

Nicolas-Bernard Lépicié, L’Intérieur d’une douane, huile sur toile, 1775, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

S’il s’agit avant tout d’une scène de genre, on peut aussi y voir une métaphore de la France et de son gouvernement.

Le format paysage invite à le rapprocher des scènes des célébrations de l’Hôtel de ville, comme la Paix de 1763 par Hallé, qui montrent des jeux de pouvoir dont le peuple est exclu. Ici, Lépicié postule que ces jeux de pouvoir sont visibles, accessibles, mais que le peuple y est indifférent. On peut y voir une réponse concernant la guerre des Farines, comme chez Brenet. Louis XVI essayait en effet de faire porter la responsabilité de la disette sur les mauvaises pratiques du règne de Louis XV, pendant lequel on aurait négligé l’agriculture. Le tableau de Lépicié laisse entendre que lui-même s’est retrouvé dans l’incapacité d’y remédier parce qu’on ne le laisse pas libre d’agir à sa guise. 

Diderot nous aide à comprendre la scène, il explique : 

“La principale figure est un portrait, celui du peintre. Encore s’il y avait de la ressemblance et de la vérité ! Il a placé sa tête sur les épaules d’un autre1. “

Le peintre c’est celui qui tient le pinceau, celui qui agit et qui est une figure divine pour les personnages de la toile. Et ici, l’analogie que Diderot établit entre le peintre et le roi est encore plus claire par l’allusion au fait qu’il ait placé sa tête sur le corps de quelqu’un d’autre puisque d’Angiviller proposait précisément de placer la tête de Louis XVI sur le corps de Louis XV. Ce personnage, c’est la figure centrale, en habit vert, tournée vers le public. Seulement, on remarque que ce personnage, habillé des mêmes couleurs que le futur Louis XVI sur l’Allégorie sur la mort du dauphin de Lagrenée, n’est pas aussi libre d’agir qu’on pourrait le penser. Il est figuré dans l’expectative. Il attend les ordres d’un personnage de profil en habit brun lisant une feuille. On peut y voir une autre représentation du roi, non pas en tant qu’héritier de son père, mais paralysé dans son mariage autrichien, le brun renvoyant à l’Autriche. En outre, un abbé est à ses côtés. Il tient un bâton, comme un sceptre, et paraît être le véritable décisionnaire. Il renvoie au fait que l’alliance autrichienne renforçait le pouvoir de l’Eglise mais aussi au rôle de l’abbé Terray, qui apparaît ici tout puissant. Il fera partie de sa collection lors de la vente de 1779.  Autre frein au pouvoir du roi, un homme en noir attend l’autorisation de l’homme en brun pour ouvrir la caisse de l’homme en vert. Le noir renvoie à la richesse de Cluny, on peut donc y voir une représentation des classes privilégiées qui entendent avoir un droit de regard sur les caisses du roi, c’est-à-dire sur sa politique. 

Au-delà de cette mise en scène de l’impuissance royale, Lépicié ne balayait pas totalement la critique orléaniste, notamment exposée par Cochin. Loin d’être dupe de cette impuissance, il reprochait au roi d’organiser les pénuries de farine. Lépicié laisse entendre que cela est peut-être vrai mais que, quoi qu’il en soit, ça ne relève pas d’un sadisme gratuit. En effet, quelle alternative reste-t-il quand le peuple accepte l’occupation sans broncher ? Des personnages en habit brun autrichien observent et effectuent des contrôles un peu partout dans la scène. On aperçoit aussi un chien nonchalant, représentation du peuple, 

Sur la gauche, des scènes amoureuses se déroulant sous les yeux d’un homme assis en habit brun peuvent également éclairer d’autres enjeux du temps. Un homme en habit bleu foncé, catholique, embrasse une femme en jaune, traîtresse. On peut y voir un renvoi à la mort du dauphin et à Bélisaire. Le dauphin, transformé en dévot, embrasse la fausse révolution réformiste de Bélisaire. Devant eux un autre homme portant une culotte jaune, donc toujours un traître, semble faire la paix avec une femme en rose, adultère, sous le regard étonné d’une fille en bleu céleste protestant. Cette fois, on pourrait à nouveau voir une évocation de ce dauphin/Bélisaire se réconciliant avec Marie-Josèphe de Saxe à condition qu’elle soit la seule à paraître adultère. Lépicié dialogue là avec d’autres toiles de Lagrenée. Du fait de cette réconciliation, la fille adultérine du dauphin, Marie-Aurore, qui incarne la révolution protestante, se trouve écartée et elle-même accusée de traîtrise, d’où son étonnement. 

En 1779, Lépicié réalisera un pendant à son Intérieur de douane avec Vue de l’intérieur d’une grande halle

Nicolas-Bernard Lépicié, Vue de l’intérieur d’une grande halle, huile sur toile, 1779, collection particulière, Wikimedia Commons.

Comme pour confirmer que la solution de la révolte provoquée par des pénuries était la bonne, Lépicié montre ici une scène d’où le gouvernement est complètement absent. Il est entièrement remplacé par le commerce. Comme une subversion du nom de Hallé en rapport avec sa Paix de 1763, Lépicié montre une halle qui contraint à la paix. En effet, on tentait d’empêcher Louis XVI de poursuivre la guerre en Amérique parce que la guerre nuisait au commerce. Au premier plan domine le brun autrichien et le rouge anglais, prouvant que le peuple s’accommodait très bien des ingérences étrangères et d’un roi impuissant du moment qu’il pouvait vaquer à ses petites affaires. 

  1. Diderot, Salon de 1775 []

Louis XVI ou l’art de la couverture

Tout au long de son règne, Louis XVI s’est efforcé de susciter des révoltes dans l’espoir de provoquer une révolution qui renverserait la monarchie.  En tant que roi, il avait accès à des leviers de pouvoir qui pouvaient faciliter cet objectif.  J’ai notamment évoqué, dans un précédent billet, l’usage qu’il avait pu faire de la police. Cependant, le système monarchique versaillais n’était pas non plus conçu pour que le roi le détruise. Être un roi révolutionnaire, c’était à première vue un paradoxe et persister dans cette voie, c’était risquer d’être écarté du pouvoir parce que ce paradoxe pouvait passer pour une folie. Aussi, tout en suscitant des révoltes, Louis XVI faisait attention à ne pas être regardé comme le principal agitateur. Il cherchait à se couvrir. Il l’a fait en 1789, comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer sur le blog du Citoyen Basset, mais auparavant, il l’avait fait en 1775, suite à la guerre des Farines dont le ressort était déjà les émeutes frumentaires. 

Au Salon de 1775, Nicolas-Guy Brenet exposa un tableau sur le thème de Cressinus accusé de sortilège. Le livret précisait :

“Cayus Furius Cressinus, affranchi, cité devant un Édile pour se disculper d’une accusation de magie, fondée sur les récoltes abondantes qu’il faisoit dans un champ d’une petite étendue, montre des instrumens d’Agriculture en bon état, sa femme, sa fille & des bœufs gras & vigoureux ; alors s’adressant au Peuple assemblé, ô Romains, s’écria-t-il, voilà mes sortilèges ! mais je ne puis apporter avec moi, dans la place publique, mes soins, mes fatigues & mes veilles. Pline, Hist. nat. liv. 18, chap. 6.
Tableau de 3 pieds de haut sur 5 de large.”

Selon le catalogue de la vente des tableaux de l’abbé Terray en 1779, cette toile aurait appartenu à l’ancien contrôleur général des finances de Louis XV. Ce n’était pas précisé dans le livret de 1775 et on peut donc supposer qu’il l’a fait après le Salon, peut-être dans l’intention de faire plaisir au nouveau roi. Louis XVI commanda en effet, en 1776, une nouvelle version du même tableau qui fut exposée au Salon de 1777 sous le titre L’Agriculteur romain. C’est la version de Louis XVI qui se trouve aujourd’hui au Musée des Augustins de Toulouse.

Nicolas-Guy Brenet, L’agriculteur romain, huile sur toile, 1777, Musée des Augustins, Toulouse, Wahooart.com.

Même si la version exposée en 1775 n’avait pas été commandée par Louis XVI, les tableaux exposés au Salon étaient soigneusement sélectionnés et, dès 1775, le roi pouvait tirer un bénéfice très politique de l’exposition de ce tableau.

En effet, au premier plan, c’est une charrue que l’on distingue. Cela ne pouvait que rappeler la gravure devenue iconique du dauphin, futur Louis XVI, labourant. Il en a été question dans cet autre billet. Dès lors, Cressinus pouvait être assimilé au roi. Or ce que Cressinus explique dans cette scène, c’est que pour obtenir des récoltes abondantes, il n’y a pas de miracles : il faut de bons outils et une main d’œuvre vigoureuse. Par voie de conséquence, si le grain vient à manquer, comme en 1775, c’est forcément que l’on a négligé l’un et/ou l’autre de ces deux éléments. Bref, si les récoltes ne sont pas bonnes, c’est que l’on n’a pas accordé assez d’attention à l’agriculture. Louis XVI pouvait-il être incriminé dans une telle configuration ? Certainement pas, puisque l’on savait qu’il avait reçu une éducation physiocrate, donc centrée sur l’agriculture, ce qu’il avait en outre pris soin de promouvoir à travers la gravure du Dauphin labourant. Ceux qui pouvaient être incriminés, en revanche, c’était les tenants de la supériorité du commerce sur l’agriculture, et surtout les promoteurs du commerce du luxe, dont les principaux représentants se trouvaient à la cour. En définitive, s’il y avait eu des émeutes frumentaires en 1775, c’était à cause de Louis XV, mort l’année précédente, qui avait négligé l’agriculture et c’était à cause de Versailles, où l’on se préoccupait plus de mode que d’agriculture.  Que la noblesse, plutôt que de se pavaner dans les salons versaillais, se préoccupe d’aller sur le terrain faire fructifier ses terres, comme Cressinus, et tout rentrera dans l’ordre. Louis XVI excitait ainsi le ressentiment contre une aristocratie qu’il haïssait.

Il était d’autre part très intéressant pour le roi que l’abbé Terray achète la première version du tableau. Ce dernier ayant été le dernier contrôleur général des finances de Louis XV, il semblait avoir une certaine responsabilité dans ce qui s’était passé à la fin du règne. C’est lui qui avait l’air de se justifier en achetant ce tableau, pas le nouveau roi. L’achat réalisé par Terray accréditait l’idée selon laquelle c’était bien l’incurie du règne de Louis XV qui était responsable de la disette de 1775. Ce qui allait encore dans ce sens, c’est la parution des Mémoires de l’abbé Terray, en 1776, assortis d’une Relation de l’émeute arrivée à Paris en 1775, qui fit en quelque sorte figure de récit officiel de la guerre des Farines. Par ce procédé, Louis XVI semblait faire preuve de magnanimité en laissant la possibilité à l’abbé Terray, ce grand coupable, de se justifier alors qu’en réalité c’était Terray qui couvrait le jeune roi ayant volontairement suscité la disette pour provoquer l’émeute.