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La statue de Louis XVI à Louisville : la descendance cachée du roi pétrifiée, de Louis XVI à Aurore Chéry

Une statue sur la transmission dynastique

En 1819, la ville de Montpellier commanda une statue de Louis XVI et c’est le sculpteur Achille Valois qui fut chargé de la réaliser. Il travaillait essentiellement pour la duchesse d’Angoulême et son nom, on a déjà vu que ça avait de l’importance, était tout un programme. Il portait l’idée d’une guerre de Troie _ qui avait déjà été la toile de fond de l’alliance franco-autrichienne comme on l’a vu très souvent _ qui se perpétuait à travers les dynasties royales françaises, des Valois aux Bourbons. Dans cette commande de Montpellier, il y a donc intrinsèquement l’idée d’une transmission dynastique, d’une part à travers la duchesse d’Angoulême, et d’autre part à travers le nom du sculpteur, qui avait aussi été l’élève de Jacques-Louis David. Or Montpellier est également la ville où avait débuté la relation entre Louis XVI et les Boze. Par conséquent, cette transmission est surtout présentée comme légitime à travers les maîtresses royales : la duchesse d’Angoulême étant la fille de Louis XVI et de Marie-Phlippine Lambriquet et Françoise Boze étant la seconde maîtresse de Louis XVI. Cependant, il s’agit d’une statue et cette transmission apparaît pétrifiée. Et en effet, en 1819, ce n’est pas le fils de Louis XVI qui avait hérité du pouvoir, comme ça aurait dû être le cas, mais son frère. 

La statue ne fut livrée qu’en 1829 et, fait intéressant, la main droite était amovible, manière de signifier que Louis XVI ne menait qu’une politique de gauche. Inaugurée le 19 août 1829, la statue fut remisée à la citadelle de Montpellier dès juillet 1831, la main droite étant conservée aux archives municipales1.

Auparavant, elle avait été exposée au Salon de 1827, en compagnie d’un Louis XVII enchaîné par le même artiste. 

Achille Valois, Louis XVII enchaîné, marbre, 1827, Musée du Louvre, en dépôt au Château de Versailles.

On va voir que cela avait un sens de les présenter en même temps. 

Un vandalisme vecteur de vérité

En 1967, la statue de Louis XVI a été offerte à Louisville, dans le Kentucky, ville avec laquelle Montpellier est jumelée. Il se trouve aussi que Louisville a été ainsi nommée en l’honneur de Louis XVI. A quoi ressemble-t-elle ? 

Achille Valois, Louis XVI, marbre, 1827-1829, marbre, Louisville, Kentucky.

Classiquement, elle représente Louis XVI en grand costume royal, tenant le sceptre de la main gauche mais étendant la droite en avant. Bref, tout ce qu’il détestait : être pétrifié dans son rôle de roi, mais c’était bien là l’état où en étaient les choses sous la Restauration. 

Dans ce contexte, les émeutes Black Lives Matter de 2020, qui ont visé la statue de Louis XVI suite à l’assassinat, par la police, de la travailleuse médicale afro-américaine Breonna Taylor,  pouvaient apparaître comme une libération. La main droite lui fut à nouveau retirée et, maculé de rouge et de noir, Louis XVI renouait avec les tableaux de Debucourt qui le représentaient, en rouge et noir, avec sa maîtresse. 

Louis XVI à Louisville après les émeutes de 2020, source Reddit.

Son visage, couvert de rouge anglais, restituait la vérité que la flèche brisée du Lion de Lucerne voulait dissimuler : c’est William Pitt, en achetant la Convention, qui a condamné Louis XVI à mort2. Dès lors, on peut regretter qu’il soit désormais question, pour restaurer la statue retirée de l’espace public en septembre 2020, d’effacer ces graffitis : ils rendent à Louis XVI la vérité occultée par la Restauration. 

La descendance cachée de Louis XVI

Cette statue comprend surtout un élément dont on parle très peu. Dissimulé derrière le roi, on trouve un angelot qui tient la couronne de la main droite et tend une palme de la main gauche. Cette palme ressemble à une plume. 

Statue de Louis XVI, 2025 King Louis XVI treatment report, Louisville.

C’est comme si l’angelot se proposait de continuer à écrire la véritable histoire de Louis XVI, une histoire de gauche, mais qu’il était lui aussi pétrifié ou, comme le buste de Louis XVII, enchaîné. Il est vraisemblablement inspiré du putto qui guidait la plume d’Anacréon chez Jean-Baptiste Leprince en 1767. Selon L’Histoire de Montpellier de Fabre et Rouville, il tiendrait aussi le testament de Louis XVI derrière la couronne, mais on le distingue à peine, il l’écrase et il est complètement rejeté sur l’arrière. L’angelot semble plutôt vouloir l’effacer pour écrire une nouvelle histoire. Mais pourquoi cet angelot est-il caché ? 

C’est ici que se pose le problème de l’histoire orale, déjà abordé dans un précédent billet. Cet angelot est caché, et peut être comparé à Louis XVII, parce qu’il est le fils caché de Louis XVI et Françoise Boze. Ce fils avait pris la place du dauphin et, contrairement à ce que l’on prétend, il n’est pas mort le 4 juin 1789. Sa mort a été simplement simulée par Louis XVI afin de pouvoir mettre son fils, de plus en plus menacé, en sécurité. Il fut apparemment envoyé à Metz où le roi avait l’intention de le rejoindre. Le véritable projet de Louis XVI pour Varennes était en effet d’aller à Metz3.

Dans ce cas, il est normal que l’angelot cherche à effacer le testament de Louis XVI, parce que le roi s’était trouvé obligé d’y reconnaître comme son fils le duc de Normandie. Je me trouve ici dans une position très particulière en tant qu’historienne parce que je ne suis pas en mesure d’apporter un document prouvant que le dauphin a bien survécu. A partir du 4 juin 1789, son existence est entrée dans la clandestinité. Pourtant, je possède une preuve irréfutable de ce fait, qui prouve que le dauphin a non seulement vécu mais qu’il a eu une descendance : cette preuve c’est moi-même. Si je suis réellement en train d’écrire ce billet, si vous êtes en train de le lire, c’est que cet enfant a vécu. Sa descendance a continué à vivre dans la clandestinité et je suis l’une de ses descendantes. Une telle preuve vaut mieux que n’importe quel document4. Cette histoire se transmet tout de même, oralement. Elle se transmet aussi à travers l’art. Les nombreuses analyses d’oeuvres présentées ici montrent à quel point leur analyse est complémentaire des documents écrits, comment elles éclairent ce qui ne pouvaient que s’écrire entre les lignes. Mon objectif est de rendre les clefs fournies par ces oeuvres accessibles à tous, pour que l’entre-soi et la clandestinité cessent et que l’on puisse, sur la base de ces connaissances partagées, fonder enfin une société véritablement démocratique. Mon travail est un acte de résistance. 

Les noms d’artistes ont leur importance, on l’a vu. Leur choix participe à véhiculer du sens. En 2025, le photographe Jon Cherry a succédé au sculpteur Achille Valois pour illustrer cet article du Louisville Public Media sur la statue de Louis XVI5. De Valois à Cherry, la statue de Louisville, même retirée de la voie publique, continue à nous parler de la descendance cachée de Louis XVI. 

 

  1. Albert Fabre, Paul de Rouville, Histoire de Montpellier de son origine jusqu’à la fin de la Révolution, 1897. [↩]
  2. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 450-453. [↩]
  3. Ibid., p. 372-375. [↩]
  4. On pourra trouver un résumé de mon histoire ici. [↩]
  5. Justin Hicks, “Louisville could remove grafffitti from King Louis XVI statue despite objections on ethics and costs”, Louisville Public Media, 30 mai 2025. [↩]

L’Enlèvement et la mort de Virginie, prélude révolutionnaire

Tout comme le Mathatias étudié dans le précédent billet, le Virginius prêt à poignarder sa fille de Brenet, a été commandé par le comte d’Angiviller pour le roi. Et tout comme pour le Mathatias, le livret du Salon de 1783  se contente de donner une version succincte de l’évènement représenté et de renvoyer à une source extérieure pour plus d’informations.

“Le moment est celui où Virginius, après avoir demandé à Appius, de parler à l’écart un moment à sa fille, saisit un couteau sur l’étal d’un boucher, et en tue Virginie, en lui disant : Voilà le seul moyen de sauver ton honneur et ta liberté. Sujet tiré des révolutions romaines de l’abbé de Vertot.”

Nicolas Guy Brenet, Virginius prêt à poignarder sa fille, huile sur toile, 1783, Musée des Beaux-Arts de Nantes, RMN.

Vertot donne un récit assez long mais qui ne manque pas d’intérêt. Il explique que Virginie, dont le père était un centurion plébéien, était convoitée par Appius Claudius, magistrat patricien. Ce dernier était déjà marié et c’était une simple aventure qu’il cherchait auprès d’une Virginie alors âgée de 15 ans. Ses tentatives de séduction, par l’intermédiaire de la nourrice de Virginie, n’ayant pas abouti, Claudius s’adressa à l’un de ses clients, nommé Marcus Claudius, pour qu’il trouve un moyen d’enlever Virginie. Ce dernier s’empara de Virginie et la fit entrer chez lui en prétendant qu’elle était la fille d’une de ses esclaves et que, en conséquence, Virginie était elle-même une esclave qui n’aurait jamais dû quitter sa maison. Il raconta que la mère de Virginie était stérile et qu’elle avait acheté Virginie à son esclave, qui avait fait croire qu’elle avait accouché d’un enfant mort.

Tout cela était faux, la mère de Virginie avait d’autres enfants, elle n’était aucunement stérile. L’affaire fut portée en justice mais le magistrat qui jugeait l’affaire n’était autre qu’Appius Claudius lui-même. Sans surprise, en dépit de toutes les preuves apportées contre Claudius, il jugea en sa faveur et déclara que Virginie était bien l’esclave de Claudius,

Outré, le père de Virginie tenta de soulever la foule présente contre Appius en lui découvrant les véritables motifs du jugement et en déclarant notamment au magistrat : “As-tu pu croire que les Romains laissent enlever leurs filles et leurs femmes pour satisfaire la passion d’un tyran ?” Mais cette tentative échoua car, comme le fait fort justement remarquer Vertot :

“Le peuple, qui craint toujours quand on ne le craint point, se voyant poussé par les soldats d’Appius, s’écarte, se retire, et livre pour ainsi dire la fille de Virginius à la passion du Décemvir.”

René Aubert de Vertot, Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la république romaine, Paris, 1772, volume 1, p. 317.

C’est alors qu’intervient la scène représentée par Brenet. N’ayant plus d’autres recours, Virginius prit le parti de tuer sa fille pour lui éviter d’être réduite en esclavage (décision qui paraît sans doute cruelle à notre société contemporaine qui n’a plus qu’une idée lointaine de ce que peut être l’esclavage, mais décision certainement la plus sensée quand on veut bien prendre la peine d’y réfléchir sérieusement).

Si le livret évitait de relater toute l’histoire, c’est qu’elle résonnait de façon embarrassante avec les actions de Louis XVI. Comme Appius, il en a été question à plusieurs reprises dans ce carnet, il avait fait enlever la fille et le fils qu’il avait eus avec Marie-Antoinette et les avait arrachés à leur condition royale pour les remplacer par les enfants qu’il avait eus avec ses maîtresses. Cependant, la scène représentée dans le tableau dit surtout qu’il ne craint plus que cette affaire soit évoquée. Brenet présente Virginie comme une vestale, toute vêtue de blanc. En cela, elle est une allégorie de la révolution royale. Louis XVI, sous l’apparence de Virginius, est donc prêt à sacrifier sa fille, la révolution, mais s’il le fait, gare à la réaction en chaîne.

En effet, c’est la nourrice qui se cache derrière Virginie et c’est donc elle qui va apparaître. Or la nourrice, comme le montrait le tableau de Labille-Guiard, c’est la maîtresse du roi, Françoise Boze. Par conséquent, si on forçait Louis XVI à sacrifier la révolution, si on lui ôtait toute source de financement pour sa politique personnelle, il n’hésiterait pas à révéler l’existence de sa maîtresse et ce qu’on l’avait forcé à lui faire subir. On retrouvait une idée similaire dans le Mathatias de Lépicié.  En outre, il ne fallait pas oublier que la mort de Virginie avait créé le climat favorable pour soulever réellement le peuple et le conduire à mettre fin au Décemvirat. Aussi, peu importait que Louis XVI passe pour un tyran comme Appius si on révélait qu’il avait fait enlever les enfants de Marie-Antoinette. Cela  ne pourrait que contribuer à ternir immanquablement l’image de la monarchie et risquer de provoquer la révolution que la cour voulait éviter mais que le roi appelait de ses vœux. Dans tous les cas, la cour était perdante et la révolution inévitable.