Il existe un tableau dont, depuis des années, je ne sais comment parler. Je ne sais comment en parler parce que les archives donnent difficilement prise sur lui et qu’il n’en existe que de mauvaises reproductions. On ne peut véritablement l’aborder qu’en soulignant les incohérences dans les discours à son propos, mais au fond peut-être est-ce suffisant pour lui redonner du sens. Quoi qu’il en soit, il faut en parler parce que c’est un tableau essentiel.
Ce tableau est conservé au Musée Condé de Chantilly, il est attribué à Duplessis, daté de 1777 et il est censé représenter la duchesse de Chartres.

La première chose qui pose problème, c’est la datation. Il est signé “J.S. Duplessis 1777” mais dans ce cas, il est impossible qu’il représente la bataille d’Ouessant en arrière-plan, comme on le prétend, parce qu’elle a eu lieu le 27 juillet 1778. Il aurait été exposé au Salon de 1779. En effet, le livret du Salon mentionne que Duplessis a exposé un portrait de la duchesse de Chartres à ce Salon, mais était-ce celui-là ? Il n’en donne pas de description.
Reste les Mémoires secrets, qui donnent une description du tableau dans la lettre du 25 septembre 1779, qui ne fut publiée que dans l’édition de 1780.
Mais est-ce bien le même tableau ? Vraisemblablement pas, même si la composition générale est la même, il y a des différences notables. Chez Duplessis, la duchesse a les pieds nus, à Chantilly elle porte des sandales, des spartiates. Chez Duplessis, il n’y a qu’un vaisseau, on en distingue au moins trois autres à Chantilly. Chez le premier, la duchessse a les “yeux collés à terre”, à Chantilly, elle regarde le spectateur. Enfin chez Duplessis, elle porte une lévite, à Chantilly, elle est beaucoup plus clairement en déshabillé. Le véritable tableau de Duplessis a apparemment été perdu. Ce premier tableau tournait en dérision le duc de Chartres. Sa femme, alliée à Louis XVI, tourne le dos à son mari parce qu’il avait donné une piètre prestation à la bataille d’Ouessant. En réalité, c’est probablement Louis XVI qui avait discrédité son cousin, par rancoeur. On peut le comprendre : si Chartres n’était pas capable de résister à l’ennemi de l’intérieur, et s’il s’était incliné devant Louis XV en 1773, quel ennemi comptait-il aller combattre sur mer ? Le roi n’avait pas besoin d’officiers vendus à l’ennemi et il ne voulait pas laisser les honneurs à son cousin alors qu’il s’était montré si couard à la cour.
Avec ce tableau de Duplessis, Louis XVI pensait ridiculiser son cousin au Salon de 1779, mais au lieu de cela, tout le monde avait ri de lui à cause d’un autre portrait de Duplessis, le prétendu portrait de d’Angiviller.
Est-ce pour cette raison que le premier portrait a disparu ? Le roi a-t-il pensé que la situation était devenue assez compliquée avec Duplessis pour ne pas en rajouter en provoquant outrageusement Chartres ? Toujours est-il que Chartres n’a pas oublié et que c’est certainement lui qui a commandé le portrait de Chantilly, mais pas avant le Salon de 1781. La fausse signature de Duplessis et la fausse date, incohérente, de 1777 se référaient simplement aux procédés auxquels Louis XVI avait recours pour censurer les tableaux qui ne lui convenaient pas ou aiguiller le public vers les pistes qui l’arrangeaient. On en a vu de nombreux exemples ici, plus particulièrement pour le Salon de 1781.
Le portrait de Chantilly tenait d’ailleurs compte du vandalisme pratiqué sur le tableau de Lagrenée le jeune qui y avait été exposé. Par là, Louis XVI avait voulu empêcher que l’on puisse remonter jusqu’à sa maîtresse. En faisant redécouper le tableau, il avait notamment supprimé les vaisseaux qui y étaient visibles à l’origine. Cela explique qu’il y en ait plusieurs sur le tableau de Chantilly, ce sont ceux que Louis XVI avait fait supprimer. On remarque qu’ils sont presque transparents, comme pour faciliter le travail de celui qui voudrait les ôter.
Si l’on tient compte du vrai portrait de la duchesse de Chartres par Duplessis, on comprend également mieux la présence de la bite d’amarrage chez Lagrenée le jeune. C’était une façon de faire remarquer à Louis XVI qu’il avait beau jeu de reprocher à son cousin de ne pas être assez vaillant sur mer, alors que lui-même n’arrivait pas à quitter le port et qu’il n’avait même jamais vu la mer.
Par ailleurs, il est fort probable que cette nouvelle duchesse de Chartres ne soit pas une vraie duchesse de Chartres, mais le portrait d’une femme mêlant les deux maîtresses de Louis XVI, une Françoise Boze avec les yeux bleus de Marie-Philippine Lambriquet. Louis XVI avait essayé de les confondre pour mieux brouiller les pistes au Salon de 1781. De la même manière, le tableau de la duchesse de Chartres reprend le format paysage de la série sur les amours du roi par Lagrenée l’aîné. Elle est en déshabillé parce que c’est une allusion directe à la correspondance amoureuse du roi, comme on l’a déjà vu. On la voit dans ce moment où, faute de voir le roi, elle quitte sa lecture et tient son stylet pour recommencer à alimenter cette correspondance. Etant en pleine nature, sans autre accessoire, elle est condamnée à graver ce qu’elle a à exprimer sur les rochers. Mais n’est-ce pas écrire à un rocher que d’adresser une correspondance amoureuse à un impuissant ? Le rocher qui, en 1783, traverse Sully dans la caricature de Marlborough au Sallon du Louvre reprend la même métaphore.
Elle porte une ceinture bleu céleste parce que c’est le bleu protestant et que Françoise Boze était protestante. Elle porte des spartiates parce que Louis XVI avait reproché à Chartres d’être trop athénien à son goût. Manifestement chez lui, tout se résumait à une question de mode : il fallait être en chemise pour qu’il bande et porter les chaussures du bon bord politique. Chartres trouvait qu’il avait une drôle de façon de faire la guerre pour se permettre de donner des leçons sur le sujet et quand il trouvait la fortune de sa femme assez spartiate pour pouvoir y puiser sans scrupule avant d’aller jouer les Dom Juan.
Le tableau rappelle aussi une caricature anglaise, vraisemblablement commandée par Louis XVI pour tromper l’ennemi, sur laquelle on distinguait une gravure d’Ariane abandonnée par Thésée. C’est en effet ici une duchesse de Chartres en Ariane abandonnée qui est représentée (des représentations de Louis XVI en Bacchus et Françoise en bacchante prendront la suite). Cependant, Thésée compte aller combattre le taureau anglais avec des navires qu’il fait disparaître et des officiers qu’il discrédite avant de les laisser se battre.
Que s’est-il réellement passer pour Chartres à la bataille d’Ouessant ? Il est vraisemblablement assez difficile de le dire parce que c’est ce qu’on a voulu en raconter qui a pris le dessus. Avait-il vraiment embarqué sur le Saint-Esprit ou est-ce après la polémique sur la couleur du ruban de l’ordre du Saint-Esprit de d’Angiviller qu’il a décidé d’en profiter pour retourner les moqueries contre Louis XVI ? C’est très vraisemblable.
En décembre 1782, le portrait a été gravé par Benoït-Louis Henriquez, qui avait été au service de Catherine II, ce qui rappelait la polémique sur le portrait de d’Angiviller par Duplessis. Henriquez gravera ensuite des portraits de Louis XVI en imbécile par Boze, le mari de Françoise. Le titre porté sur la gravure indique bien évidemment qu’il s’agit d’un banal portrait de la duchesse de Chartres. Elle a été exposée au Salon de 1783.

Cependant, la presse traduit bien un malaise à propos de ce tableau. Publication favorable à l’alliance franco-autrichienne, le Mercure de France, dans son numéro de janvier 1783, tentait de faire comprendre qu’il ne s’agissait pas du portrait du Salon de 1779 en précisant :
“Le portrait de la duchesse de Chartres, peint par M. Duplessis, a été justement admiré au Salon de 1773.”
Ca n’avait pas de sens puisqu’il était encore moins possible d’envisager la bataille d’Ouessant qu’en 1777. Ca rappelait simplement l’année de la brouille entre Louis XVI et son cousin. Le journal précise aussi que la princesse écrit : “Vainement je veux lire. A chaque mot…” On comprend par là qu’elle est émoustillée et que c’est bien à ses sentiments qu’elle préfère se livrer.
A l’inverse dans son numéro du 18 décembre 1782, le Journal de Paris, favorable au roi, s’empresse de renforcer l’idée qu’il s’agit bien du tableau de 1779 et qu’il n’a rien de polémique :
“Ce portrait nous a paru bien rendre le tableau que l’on a vu exposé au Salon, il est exécuté avec soin et harmonie, et nous paraît être un des meilleurs ouvrages de ce graveur.”
La notice du Musée Condé, que je me permets de citer ici en partie parce qu’elle risque bien de disparaître, est en elle-même un chef-d’oeuvre directement inspiré des erreurs volontaires autour du Salon de 1781 :
“La jeune duchesse de vingt-cinq ans est représentée assise dans les rochers en bord de mer, tandis que s’éloigne le Saint-Esprit, navire que commandait son mari à la bataille d’Ouessant le 17 juillet 1778. Le tableau fut exposé au Salon de 1779. Selon une lettre de Pierre au Directeur des Bâtiments, Duplessis obtint une séance de pose de son modèle au mois d’avril 1776 et le tableau est daté de 1777. Or, le combat d’Ouessant n’ayant eu lieu qu’en 1778, il semblerait que l’artiste ait transformé le décor d’un portrait déjà terminé en fonction de l’événement, ce qui expliquerait l’attitude de la duchesse tournant le dos à son époux, sa robe de satin et son air calme. Cette attitude a d’ailleurs étonné Bachaumont dans sa critique du Salon.
Selon une autre hypothèse, une version différente, autrefois dans une collection particulière à Lyon, présentée comme une esquisse de ce portrait, pourrait être en fait l’original peint en 1776. Le tableau est en effet de grande qualité et très fini, mais on n’y voit pas le bateau au loin, et la jeune duchesse est saisie dans son intimité, sans perruque, ce qui laisse à penser que ce dernier serait l’original, et celui du musée Condé une réplique réalisée au moment de la bataille d’Ouessant d’après le premier tableau.”
La date de la bataille est erronée, les documents cités ne sont pas sourcés, On parle bien d’un tableau original disparu mais qui est totalement évanescent, et qui serait une esquisse qui serait en fait l’original, comme l’Amphitrite de Taraval. Sans compter qu’on n’y voit plus de bateau comme chez Lagrenée le jeune. Et à la fin, on n’y comprend plus rien. Il me semble qu’il est temps d’en finir avec les énigmes à propos d’affaires qui auraient dû être closes depuis bien longtemps. Il est urgent de reprendre la Bastille et d’en libérer les maîtresses de Louis XVI.























