Archives par mot-clé : Joseph Ducreux

Le mystérieux Joseph Ducreux et l’épineux problème des origines de Marie-Antoinette

Il y a un artiste du règne de Louis XVI qui, en dépit d’une certaine popularité, est encore très mal connu aujourd’hui et qui semble poser problème. Né à Nancy en 1735, c’est lui qui, à la demande du duc de Choiseul, a été le premier à réaliser un portrait de Marie-Antoinette, en 1769, en vue du mariage avec le dauphin. En dépit de cette commande prestigieuse, il n’a jamais été admis à l’Académie en France et ce n’est donc qu’à partir de 1791, quand il s’ouvrira à tous les artistes, qu’il pourra exposer au Salon. Bien sûr, c’est un point qui confirme à quel point l’alliance autrichienne était détestée, mais Joseph Ducreux a encore beaucoup d’autres choses à nous dire. 

Le problème Ducreux paraît surtout mettre en relief le problème Marie-Antoinette, un problème vers lequel David nous oriente dans son Erasistrate, comme on l’a vu : Marie-Antoinette n’était apparemment pas la fille de son père et Marie-Thérèse voulait saboter son mariage parce qu’elle était issue d’un viol. Dès lors, quand Choiseul, lorrain qui se prénommait Etienne-François en hommage au mari de Marie-Thérèse, déléguait un autre Lorrain prénommé Joseph, le cocu consentant, pour tenir le pinceau ou le crayon donnant naissance à Marie-Antoinette, cela avait un sens. Il s’agissait de démentir la naissance illégitime de Marie-Antoinette ou, au pire, de laisser penser que cela s’était fait avec l’assentiment d’Etienne-François, DIeu, qui avait choisi son Joseph. On a déjà vu que quand Louis XV choisissait des peintres se prénommant Jean-Baptiste, cela avait du sens aussi, de même quand il voulait qu’on montre explicitement qui était l’artiste qui tenait le crayon

Il y a eu beaucoup de spéculations concernant ce premier portrait de Marie-Antoinette, que l’on n’identifie pas aisément. Pour l’identification, on continue à se fonder sur le travail de Georgette Lyon, remontant à 1958, qui demande certainement une très sérieuse révision1

C’est Albert Vuaflart et Henri Bourin qui ont supposé que le portrait de Ducreux était un pastel2 Ils ont été suivis depuis. Cependant, je suis loin d’être convaincue par leur conclusion. En effet, je ne suis pas si certaine que Ducreux était un pastelliste parce que, là aussi, il y avait un enjeu. Dans le cas d’une peinture à l’huile, il n’y a qu’un pinceau, dans le cas d’un pastel, il y a plusieurs crayons et le procédé est volatile. Par conséquent, le pastel ne correspond pas à l’histoire que voulaient raconter Ducreux et Choiseul. Encore une fois, les Marie-Antoinette au pastel émanent plus certainement du parti anti-autrichien. De ce fait, il est fort probable que le vrai portrait de Ducreux soit celui à l’huile conservé à Versailles. 

Joseph Ducreux, Marie-Antoinette, huile sur toile, vers 1769, Château de Versailles, RMN.

C’est en effet celui qui paraît le plus cohérent avec les intentions de Ducreux et c’est cette version qui a été diffusée par la gravure. en indiquant clairement que Ducreux, ou “Du Creux” comme c’est écrit, est le peintre du modèle. Ce qui tend à confirmer toute la symbolique autour du nom du peintre, c’est le fait que ce portrait à l’huile a longtemps été donné à un certain Jean-Baptiste Charpentier. C’était une manière de démonter l’histoire écrite par Choiseul et Ducreux : celui qui tenait le pinceau, ou le crayon, avait surtout le pouvoir de baptiser et Joseph était réduit à son rôle de charpentier, bel et bien cocu et nullement consentant. 

Par ailleurs, en 1770, une gravure de Jean-Baptiste Gautier Dagoty nous montre la présentation à la cour du portrait de la dauphine. Il s’agit bien d’un portrait ovale. On notera que Gautier Dagoty est à nouveau un Jean-Baptiste qui permet de relancer la polémique. 

Jean-Baptiste André Gautier d’Agoty, Présentation du portrait de Marie-Antoinette à la cour, estampe, 1770, INHA.

Lyon donne à Ducreux une version en pastel avec une palatine jaune pâle, conservée dans une collection privée, mais cette version paraît  être un détournement de Ducreux. Aucune gravure ne reprend le détail de la palatine et Ducreux n’allait certainement pas la faire jaune, la couleur de la trahison. 

De la même manière, Lyon estime que ce pastel serait la deuxième version du portrait de Ducreux, celui que Louis XV aurait fait accrocher dans ses appartements. 

?, Marie-Antoinette, pastel, vers 1769, Château de Versailles, Wikimedia Commons.

Mais là encore, on n’en connaît aucune version gravée et surtout, Ducreux n’allait pas représenter Marie-Antoinette dans une pose aguicheuse, une rose à la main demandant qu’on vienne lui cueillir cette rose. Le faire, ça aurait été confirmer les rumeurs du parti anti-autrichien selon lesquelles il comptait se réserver la primeur de la rose de la dauphine. Marie-Antoinette finira par en jouer, dans les portraits de Vigée Le Brun en montrant précisément que, au fil du temps, elle conserve désespérément sa rose que personne ne vient cueillir. Ducreux se serait également bien gardé de mettre en fond un rideau bleu marial laissant penser que l’on cache quelque chose derrière cette affaire un peu trop catholique pour être honnête. 

Le portrait de Marie-Antoinette par Duplessis vient également confirmer  le véritable aspect du portrait de Marie-Antoinette par Ducreux. Duplessis place en effet Marie-Antoinette dans la même position, également dans un cadre ovale et toujours avec une robe bleue. 

Joseph-Siffred Duplessis, Marie-Antoinette, huile sur toile, 1773, Château de Versailles, Wikimedia Commons.

Duplessis jouait en effet les conservateurs catholiques tout acquis à l’alliance autrichienne. Dès lors, il était normal qu’il se coule dans le modèle de Ducreux. Néanmoins, il fait preuve d’un excès de zèle qui ne pouvait que déplaire. Lui qui avait la réputation d’être si bon en ressemblances donne à Marie-Antoinette… la tête d’Etienne-François de Lorraine. Il intègre d’autre part une puissante colonne (que l’on retrouvera dans ses portraits de Louis XVI) qui semble affirmer qu’il ne peut y avoir aucune ambiguïté sur le géniteur, mais un rideau rose s’interpose entre la dauphine et la colonne pour semer le doute. 

Ducreux a apparemment été anobli en Autriche à un moment que je ne parviens pas à identifier. En 1777, il est en effet présenté comme “chevalier du Saint-Empire, premier peintre de la reine3” C’est aussi ce que tendrait à montrer le choix du “Du Creux” pour signer la gravure. Ce n’est pas très courant pour un artiste. Ce pouvait être un moyen pour l’Autriche de retourner la politesse à Choiseul : en anoblissant Ducreux, elle pouvait signifier que le véritable père de Marie-Antoinette était à rechercher du côté de la noblesse du Saint-Empire. Cette affaire a visiblement laissé des traces puisque, en 1788 encore, une comédie de Michel Paul Guy de Chabanon intitulée Le Faux noble inclut un personnage nommé Ducreux. 

Concluons en ajoutant que cette introduction à l’oeuvre de Ducreux est aussi la genèse nécessaire à la carrière de Joseph Boze. Boze était surtout peintre en miniatures, certainement spécialisé dans le décor de montres et, à la cour, il s’est soudain vu propulser pastelliste et peintre à l’huile. Au Salon de la Correspondance en 1782, contrairement à Ducreux, il assuma d’être un Joseph qui produisait une oeuvre au pastel, soit à plusieurs crayons. 

  1. Georgette Lyon, Joseph Ducreux, premier peintre de Marie-Antoinette (1735-1802), La Nef de Paris, 1958. []
  2. Les Portraits de Marie-Antoinette, étude d’iconographie critique, I, L’Archiduchesse, Paris, 1909, p. 42. []
  3. Au Roi Très-humbles et très-respectueuses représentations des Chevaliers, Voyageurs et Confreres de devotion du Saint-Sépulchre de Jerusalem, 1777, p . 8. Probablement pour se moquer de Ducreux, le prince de Limbourg-Styrum décerna le titre de Chevalier de l’ordre de Limbourg à Jean-Baptiste-André Gautier-d’Agoty pour son tableau représentant le Trait de d’humanité de Madame la dauphine en 1776. Voir Pierre-François Bruel, Collection De Vinck : inventaire analytique. Ancien Régime. Tome 1, p. 81. []

Intriguants portraits du château de Sychrov

On m’a récemment parlé du château de Sychrov qui se trouve en république tchèque. Acquis par la famille de Rohan dans les années 1820, il a notamment accueilli Charles X et la duchesse d’Angoulême en exil.

On y trouve une très importante collection de portraits français dont les identifications ne vont pas sans poser question.

Prenons ainsi ce premier pastel, généralement attribué à Joseph Ducreux et présenté comme Victoire de Rohan, princesse de Guéméné, gouvernante des enfants de France.

Le premier problème, c’est que le château présente un autre portrait, dont on ne connaît pas l’auteur, comme étant également Victoire de Rohan, princesse de Guéméné et qu’il n’a aucun rapport avec le premier.

Pour celui-ci, normalement, aucun problème d’identification puisque le nom du personnage a été peint sur la toile. Mais si nous sommes bien en présence de la princesse de Guéméné, il faut se rendre à l’évidence, le premier pastel n’était pas la princesse de Guéméné. Il n’est absolument pas possible de les confondre et les différences s’étendent jusqu’à la couleur des yeux, la première les ayant bruns et la seconde, bleus.

Pour l’auteur, cette fois-ci, ce n’est pas du côté de Ducreux qu’il faudrait chercher, mais plus chez son grand rival, Joseph Boze. En effet, le catalogue réalisé par Gérard Fabre à l’occasion de l’exposition monographique de 2004 nous montre, p. 53, un portrait qui est sans conteste une version resserrée de la princesse de Guéméné de Sychrov.  On la trouve reproduite à la page 5 de l’article sur Boze écrit par Neil Jeffares. Longtemps considéré comme un portrait d’Ursule, la fille de Boze, ce serait donc plutôt la princesse de Guéméné. Mais est-ce si sûr ?

La princesse de Guéméné est née en 1743, le costume de ce portrait nous replace dans les années 1775-1777. La personne représentée a l’air bien jeune et ne paraît guère avoir plus de 20 ans. Aussi, l’inscription portée sur l’identification peinte sur la toile pourrait bien être trompeuse et bien postérieure à la réalisation du portrait.

En résumé, il est bien possible que ni l’un ni l’autre portrait ne représente la mystérieuse princesse de Guéméné et, par exemple, le premier modèle n’est pas sans rappeler Clotilde, la sœur de Louis XVI, un peu avant son mariage avec le prince de Piémont-Sardaigne en 1775.

François-Hubert Drouais, Clotilde de France, huile sur toile, vers 1775, Château de Versailles.

Ajout du 4 décembre 2019 :

Suite à la publication de ce billet, l’historien de l’art Johannes Schwabe, que je remercie, m’a fait savoir qu’une autre inscription portée sur un portrait conservé à Sychrov est manifestement fautive et a donc probablement été portée sur la toile tardivement. Il s’agit d’un portrait équestre de Louis XIV sur lequel on lit l’inscription “Louis XIV Roy de France au passage du Rhin”. Or il est apparemment évident qu’il ne s’agit pas du passage du Rhin mais plutôt du siège de Namur ou de Besançon, ce qui correspondrait mieux à l’âge du roi sur le portrait.