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Louis XVI, Marlborough et les menaces de mort

Louis XVI accepte enfin sa puissance…

Dans les suites de Yorktown et de l’échange du dauphin par Louis XVI, la situation devint particulièrement tendue. Tout en relançant la guerre avec la Surprise de Saint-Eustache, l’objectif était de forcer les Anglais à avouer que leur défaite était feinte. Cornwallis, qui était celui qui avait été officiellement défait à Yorktown et qui était toujours soucieux d’exposer lui-même une situation qui le révoltait, prit soin de revenir en Europe avec Benedict Arnold après que le navire ramenant les officiers britanniques avait été obligé de relâcher1. Arnold était surtout connu pour avoir trahi les Américains et Cornwallis essayait donc de faire croire qu’il était lui-même un traître vendu aux Français. 

De leur côté, les Français et les Espagnols, tout en maintenant leur siège volontairement infructueux à Gibraltar, entreprirent de s’emparer de Minorque le 4 février 1782, où le fort Saint-Philippe se rendit le jour même. Cette reddition express ne plaisait pas trop aux Écossais mais ça ne dissuada pas le général Murray et les autres officiers britanniques d’accepter une invitation à dîner du camp ennemi. Un seul refusa, Draper, parce qu’il ne voulait pas dîner “avec un traître envers sa patrie2 .” L’intérêt de la prise de Minorque dans ces conditions où la trahison était évidente, c’est que l’on ne pourrait pas s’empêcher de faire le rapprochement avec la prise de Minorque de 1756, qui avait conduit à la condamnation à mort de l’amiral Byng. L’affaire avait fait scandale et on ne pourrait pas comprendre que l’Angleterre en fasse moins en 1782 alors que ses officiers trahissaient bien plus ouvertement que Byng. Bref, si avec la perte de Minorque, l’Angleterre ne s’exposait pas au même scandale qu’en 1756, elle montrerait que la victoire lui importait finalement peu et que l’enjeu était ailleurs. Entre Cornwallis, Murray et Darby à Gibraltar qui faisait enrager l’Angleterre en affirmant hautement sa puissance incontestable sur la forteresse, on remarque surtout qu’un vent de révolte s’élevait chez les officiers britanniques qui n’en pouvaient plus que le Parlement veuille les empêcher de faire leur travail. Et c’était ça la force de Louis XVI : la noblesse française ne voulait plus combattre et préférait mettre fin à la guerre le plus tôt possible mais les officiers britanniques n’acceptaient pas qu’on les fasse passer pour des traîtres et des couards et ils aidaient donc Louis XVI à poursuivre la guerre. 

Symboliquement, il y avait aussi à Minorque deux forts : le fort Saint-Philippe, qui s’est rendu, et le fort de Marlborough que les Français et les Espagnols ont réclamé. Cela répondait aux deux York de 1781 et à Louis XVI deux fois cocus, il avait enfin décidé d’en finir avec le cocufiage et l’impuissance à travers Philippe qui aime les chevaux, c’est-à-dire les femmes (voir les portraits équestres de Louis XVI) et Marlborough, le fameux général anglais à qui l’on reprochait également de ne pas vouloir faire cesser la guerre. Cette nouvelle disposition se traduisit aussi dans ses agissements à Versailles où il avait manifestement enfin décidé d’imposer ouvertement sa maîtresse à la cour. Le 21 janvier, à l’occasion des cérémonies parisiennes pour la naissance du dauphin, Françoise Boze avait pris place dans le carrosse de la reine.

…et on le lui fait amèrement regretter

Mais quand on voit le résultat, on comprend pourquoi  il était si réticent à dévoiler ses maîtresses. Il paya en effet son audace au prix fort. Dès le 14 février, les Autrichiens le forçaient à faire arrêter Françoise et à l’envoyer à la Bastille. Il est probable que les choses étaient sur le point de très mal tourner pour lui également parce que le 26 février, le comte d’Angiviller fit soudainement part à Louis Le Dreux La Châtre, architecte de Compiègne, du “goût du roi pour son château de Compiègne” et de la nécessité de travaux urgents3.  On peut être sûr qu’avec l’emprisonnement de sa maîtresse, sa priorité n’était certainement pas des travaux à Compiègne. Et d’ailleurs, que serait-il allait y faire et pourquoi se découvrait-il une soudaine passion pour Compiègne en 1782 ? Tout cela ressemblait plutôt à une volonté de l’écarter du pouvoir en l’exilant à Compiègne. 

Mieux encore, cette déclaration intervenait alors que Mesdames Victoire et Sophie, ainsi que la fille du roi, étaient tombées violemment malades4. Il en résulta la mort de Madame Sophie le 3 mars. Dans ce contexte, il semble bien que paraître accepter Compiègne, c’était le dernier recours pour faire retomber la pression et c’est peut-être ce qui a sauvé sa fille et Victoire. 

La paix face à Marlborough

Cette situation compliqua nécessairement la poursuite de la guerre et les partisans de la paix crurent avoir enfin remporté la partie quand les préliminaires de paix furent signés le 20 janvier 1783.

C’est probablement vers cette période qu’apparut la chanson Malbrourgh s’en va-t-en guerre. Les Mémoires secrets, à la date du 9 mars 1783, sont apparemment les premiers à vouloir lui trouver une origine. La chanson daterait de la mort de Marlborough en 1722, Beaumarchais en aurait rajeuni l’air, elle aurait été popularisée par Madame Poitrine, nourrice du dauphin, qui l’avait apprise dans son village, le roi et la reine la lui font chanter5

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les Mémoires secrets se mobilisent en général en faveur du roi, pour inventer de nouveaux récits à des faits qui le dérangent. Ici, on a donc l’impression que l’objectif est de réinventer l’origine de la chanson pour que le public ne soit pas incité à penser qu’elle évoque le roi et sa maîtresse. En même temps, la nouvelle est placée à la date du 9 mars, la saint Françoise, et c’était déjà la date choisie par le Courrier du Bas-Rhin en 1782 pour son article sur la prise de Minorque associé aux soudaines maladies de Victoire, Sophie et de la fille du roi. Par conséquent, tout en cherchant à voiler, ces articles dévoilent. On veut apparemment cacher qu’il est question de Françoise tout en choisissant une date qui dit : il s’agit bien de Françoise. Et je pense que nous sommes là face à une manœuvre de l’ordre de celle de la harpie en 1784, déjà étudiée. 

En 1783, Louis XVI cherche à perdre l’adversaire en allumant des incendies partout pour qu’il ne sache plus lequel éteindre en premier, qu’il soit dépassé. Avec la chanson, il choisit de mettre en avant l’existence de sa maîtresse et sa stratégie de poursuite de la guerre mais pour les faire passer au second plan, derrière la mort de Marlborough, c’est-à-dire derrière les menaces de mort dont il faisait l’objet, notamment depuis le Léonard de Ménageot en 1781

Les paroles de la chanson tournent en effet presque uniquement autour de la mort de Malbrouk et les gravures montrent par exemple ses funérailles. On se moque de lui parce qu’il veut toujours poursuivre la guerre et qu’on ne sait pas quand il en reviendra, mais le fait est qu’il en revient surtout mort. C’est une mort symbolique, la fin du combat, mais qui se doublait d’une menace réelle : si Louis XVI poursuivait la guerre, on pourrait n’avoir pas d’autre choix que de l’éliminer. 

Anonyme, Les Funerailles du Grand General Malbrough, estampe en couleur, vers 1783, BNF/Gallica, De Vinck 883.

La chanson tire l’essentiel de son inspiration du tableau de Brenet sur la mort de Du Guesclin. Il évoquait la mort de Louis XV et le représentait en traître vendu à l’ennemi, avec un Louis XVI en page ses pieds. Dans la chanson, Louis XVI est donc à la fois Malbrouk que l’on caricature en Louis XV vendu aux Anglais, et le page qui va annoncer sa mort.

La puissance sexuelle de Malbrouk est célébrée par l’allusion à son grand sabre et la plantation de romarin, associé à Aphrodite, autour de sa tombe. On porte aussi en triomphe sa culotte de peau. Malbrouk est ainsi laissé sans culotte pour l’éternité, plus rien ne l’entravant pour dégainer son phallus6.

En achevant sa chanson par une célébration des femmes, le page laisse supposer qu’il a l’intention de consoler celle de Malbrouk. Il chante : “les blondes, les brunes et les châtaignes aussi”, ce qui est une double grivoiserie, la châtaigne (pour châtaine) étant connue comme le “gland de Zeus”. 

La femme de Malbrouk est elle-même associée à la sexualité, à travers sa robe rose, et à des symboles phalliques : la tour où elle monte et la lunette, probable rappel de l’épisode de Minorque puisque outre les forts Saint-Philippe et Marlborough, la France avait récupéré les  fortifications de la redoute de la reine et de la lunette de Kane 7.

A côté de cela, j’avoue que je ne sais pas ce qu’il faut penser des différentes versions de la chanson qui font tantôt voler son âme à travers les lauriers, les choux ou les jambons. 

Si certaines gravures illustrent simplement la chanson, d’autres provenant probablement réellement des Autrichiens, associent Malbrouk à d’autres personnages, plus particulièrement à Jeannot, comme si on voulait pointer un tour de passe-passe consistant à vouloir substituer Malbrouk à Jeannot. 

C’est le cas par exemple du Réveil de Marlboroug. Alors que ce dernier sort de sa tombe comme un nouveau Christ ressuscité, il fait fuir sa femme et tomber Jeannot à la renverse. Ce réveil  de Marlboroug, c’était la guerre qui continuait malgré les préliminaires de paix du 20 janvier.

Anonyme, Réveil de Marlboroug, estampe en couleur, 1783, BNF/Gallica, De Vinck 882.

A l’arrière-plan, on distingue Notre-Dame, rappelant la présence de Françoise avec la reine le 21 janvier 1782. Tout à gauche, des personnages sont arrêtés devant un écriteau où on lit : “Avis au public, tête à changer pour 1783” qui fait référence à l’une des brochures ironiques du Salon : Changez-moi cette tête ou Lustucru au Sallon ((Il y avait aussi un Marlborough  au Sallon du Louvre dont il a déjà été question ici.)). Il faut surtout y voir une référence au Salon de 1779, quand Louis XVI avait demande à Duplessis de remplacer sa tête par celle de d’Angiviller. En 1783, les Autrichiens s’étaient donné pour but d’exposer la censure exercée par Louis XVI, notamment sur le Salon. Les deux portraits successifs de Marie-Antoinette exposés par Vigée-Le Brun devaient apparaître comme le résultat de cette censure. 

D’autres gravures de Malbrouk cherchent surtout à diluer le message principal de la menace de mort.

Dans Le Retour de Malbrouk, on a ainsi un Malbrouk, au registre supérieur, ressuscitant et refaisant surface sur un Pégase à tête d’âne auprès du page et de sa femme. 

Anonyme, Le Retour de Malbrouk, estampe en couleur, 1783, BNF/Gallica, De Vinck 885.

Avec de nouvelles paroles de chanson, il est associé, au registre inférieur, à une foule de personnages de théâtre se moquant de Louis XVI issus de pièces dans lesquelles à triomphé l’acteur Volange. 

On reconnaît ainsi les personnages de Jérôme Pointu à gauche, Jeannot des Battus paient l’amende recevant le contenu du pot de chambre de Simon qui sort d’une corne d’abondance, Gilles ayant volé la pendule dans Gilles Ravisseur, et les perruques de Chacun son métier, les champs sont bien gardés. Au milieu de tout cela, un abbé fait mine de s’offusquer en se cachant les yeux. Il représente la fausse prétention à la vertu du roi, démentie par toutes ces pièces. Malbrouk, représentant Louis XVI en censeur, est montré en armure et avec son grand sabre pour essayer de mettre bon ordre à tout cela. Il porte un bouclier représentant un tambour et sur lequel on peut lire : “Plus de bruit que de besogne”, sans savoir s’il faut l’appliquer à lui-même ou à ceux qui commandent ces pièces. 

  1. Le Courrier, 8 février 1782, p. 50-51. []
  2. Courrier du Bas-Rhin, 9 mars 1782, p. 161-162. []
  3. Il lui écrivit : “Bien sûr maintenant du goût du roi pour son château de Compiègne il faut que j’y apporte des soins sinon entièrement exclusifs, du moins une préférence marquée.” Cité par Jean-Marie Moulin, Le Château de Compiègne, RMN, 1987, p. 35. []
  4. Courrier du Bas-Rhin, 9 mars 1782, p. 163. Ces soudaines maladies intervenant dans un contexte tendu expliquent peut-être les représailles de Toulouse et la mort de Joseph-Marie de Saget ainsi que François et Bertrand Garipuy, aux mois d’avril et mai, que François Lucas semble vouloir attribuer au roi. []
  5. Mémoires secrets, 9 mars 1783, t. XXII, 1782 p. 130. []
  6. On retrouve la même idée dans l’Herminie de Durameau. []
  7. Courrier du Bas-Rhin, 9 mars 1782, p. 164. []

Louis XVI et les trois mousquetaires contre l’alliance autrichienne chez l’abbé de Lubersac

En 1775, l’abbé Charles-François de Lubersac fit paraître un Discours sur les monuments publics de tous les âges et de tous les peuples connus. Il y proposait aussi un projet de monument dédié à Louis XVI qu’il décrit longuement. 

Cet abbé se présentait comme vicaire général de Narbonne, abbé de Noirlac et prieur de Brive et ce qui est intéressant, c’est qu’il avait un homonyme à la cour, un cousin, Jean-Baptiste-Joseph, un autre abbé de Lubersac qui était devenu aumônier de Louis XV en 1767, puis premier aumônier de Madame Sophie en 1773. L’un de ces abbés était né dans le Bas Limousin, l’autre y poursuivant sa carrière : leurs itinéraires se croisaient et s’inversaient. La relation entre les deux abbés de Lubersac rejouait donc en quelque sorte les relations entre les deux familles issues du dauphin, l’une évoluant à la cour et l’autre pas, Ceci explique sans doute la prédisposition de Lubersac pour les ambiguïtés à la Lagrenée l’Aîné, et plus particulièrement pour les trois Etats qui sont quatre qui, comme on l’a déjà vu, pouvaient se lire comme une métaphore à propos des descendances légitime et illégitime du dauphin. 

Ainsi, son ouvrage s’ouvre par un frontispice dessiné par Charles Monnet et gravé par Louis-Joseph Masquelier et François-Denis Née, exactement comme une autre gravure, qui lui succèdera quelques mois plus tard, sur un thème similaire et dont il a déjà été question ici. Cette deuxième gravure signe en quelque sorte l’échec des aspirations postulées dans la première.

Charles Monnet, Louis-Joseph Masquelier, François-Denis Née, Allégorie sur le sacre, estampe, 1775, BNF/Gallica.

Présentée à la reine le 23 juillet 1775, la gravure bénéficie d’une longue description dans l’ouvrage de l’abbé

On y voit le roi, en grand costume royal, jurer entre les mains de la Religion l’observation des lois fondamentales du royaume sous les yeux de la France. Seulement, si l’abbé prend soin de nous préciser que la Religion prend les traits de Madame Louise, la tante religieuse du roi, il se garde bien de dire que la France prend, elle, les traits de Marie-Antoinette. Comme chez Louise Massard, la composition s’inspire de la gravure de Schenau et Littret de Montigny sur la mort du dauphin, la différence étant que la France semble ici tout à fait satisfaite de confier le roi à la Religion. On peut cependant supposer que comme chez Schenau, la victoire mise en scène n’est qu’apparente. 

Elle est en effet mise à mal par les Génies qui se trouvent devant l’autel et qui sont au nombre de quatre. Il y en a un, dont Lubersac ne dit rien, qui semble se placer en concurrent de la France. Il se trouve devant elle et lui a pris son bouclier fleurdelisé. Un autre est censé briser des épées en signe d’opposition au duel, mais on a plutôt l’impression qu’il fourbit ses armes. Un troisième est supposé écraser avec sa croix le masque de l’Erreur, mais il semble plutôt se reposer sur une croix qu’il a pris soin de renverser, si bien que l’on a plutôt l’impression que c’est la croix de saint Pierre, et donc l’Église, qui est le fruit de l’Erreur. Le quatrième a encore moins de sens selon les explications de Lubersac puisqu’il est censé, avec son cordon bleu, porter “les honneurs du roi”. En réalité, tout nu avec son cordon, il renvoie surtout à l’ambigu duc de Bourgogne de L’Allégorie sur la mort du dauphin de Lagrenée dont on ne savait trop s’il s’agissait du duc de Bourgogne ou de Jacques-Louis David. Les quatre Génies seraient donc des représentations de tous les fils du dauphin, Louis XVI étant représenté par celui qui fait concurrence à la France sous les traits de Marie-Antoinette. 

Sur la droite, Lubersac nous dit qu’on voit trois autres génies représentant les grands officiers de la couronne : l’un avec la main de justice, l’autre avec l’épée du connétable. En réalité, cette opposition entre quatre Génies d’un côté et trois autres de l’autre, rejoue le jeu des trois ordres qui sont quatre, soit l’opposition entre tous les fils du dauphin, incluant David, et les trois seuls fils de Marie-Josèphe de Saxe. 

Mais le plus intéressant, c’est sans doute la bordure. On y voit les écussons des armes des six pairs ecclésiastiques et des six pairs laïques, mais il y a surtout, aux angles, quatre petits bas-reliefs dans lesquels apparaissent à nouveau des petits Génies qui font écho à ceux qui sont représentés au premier plan de la gravure. L’auteur dit qu’ils représentent les biens dont le roi veut faire jouir ses sujets et qu’ils n’ont pas besoin d’être expliqués. On en voit un qui tient le coq gaulois et écrase un serpent, l’autre représente la Justice avec la balance et un glaive, le troisième emporte une botte de foin pour la stocker (Dans quelle intention au moment de la guerre des farines ? L’image ne permet pas de le déterminer) et le dernier se dissimule pour sortir d’une prison. Les biens dont le roi veut faire jouir ses sujets tournent donc beaucoup autour de l’idée d’une libération suite à une occupation, ce qu’une France incarnée par Marie-Antoinette ne représentait pas. Les Génies portent donc bien la contradiction à ce qui est présenté dans la scène centrale : ils veulent ruiner l’alliance autrichienne et les fondements catholiques sur lesquels elle repose. 

La vestale et ses connotations politiques sous Louis XV

En 1721, dans le ballet Les Éléments, l’histoire de la vestale Émilie prit un tour éminemment politique. C’était par Émilie que s’affirmait le projet de tourner définitivement le dos à l’Empire romain (voir billet précédent). Ce qu’il faut comprendre par là, c’est que la monarchie française renonçait à être, comme les empereurs romains, à la tête du temporel et du spirituel : le roi ne deviendrait pas protestant, il ne serait pas le chef de la religion de l’État, il resterait soumis au pape. C’était un pied de nez à Henri IV et au long combat qu’il avait mené en vain pour rester un roi protestant. C’est parce que la vestale devint dès lors un objet si politique qu’elle prit de plus en plus de place dans l’iconographie.

Jean Raoux et la subtile critique du catholicisme

On le sait, c’est le peintre Jean Raoux qui a été pionnier dans le thème iconographique de la vestale. Jean Raoux était certes un peintre catholique mais il était aussi montpelliérain or j’ai montré dans L’Intrigant1 que Montpellier était au cœur du réseau protestant de Louis XVI et l’analyse de l’œuvre de Raoux laisse penser que Montpellier était déjà, au début du siècle, une capitale de la résistance au catholicisme. J’aborderai plus particulièrement ici ses deux tableaux mettant en opposition les vierges antiques et les vierges modernes. Bruno-Nassim Aboudrar a consacré un excellent article à ces deux œuvres et j’en recommande chaudement la lecture2. Vous y lirez notamment qu’Aboudrar inscrit les deux œuvres dans la continuité des représentations des Vierges sages et des Vierges folles dont l’artiste protestant Abraham Bosse s’était fait une spécialité au cours du siècle précédent.

Jean Raoux, Vierges antiques et Vierges modernes, huiles sur toile, 1727, 1728, Palais des Beaux-Arts de Lille, RMN.

L’auteur explique également que Raoux a dépeint les vestales qui figurent les vierges antiques comme des religieuses contemporaines. Ce sont elles les héritières des vierges sages tandis que l’oisiveté et la frivolité des vierges modernes et profanes rappellent les vierges folles. A priori, il s’agit donc de valoriser le catholicisme : ce sont les religieuses qui entretiennent le nouveau feu sacré, celui du Christ, ce sont elles qui ont succédé, pour le mieux, à l’Empire romain. Toutefois, cette valorisation apparente du catholicisme cache en fait une critique du luxe : oui les religieuses qui font vœu de pauvreté véhiculent le message du Christ, mais pas la cour de Louis XV, où l’on ne trouve que des vierges qui répondent au type moderne. En conséquence, lorsque le roi se targue de se soumettre au pape, ce qui était sous-entendu dans le ballet Les Éléments,  il ne suit pas pour autant le message du Christ, il ne fait qu’obéir à des raisons politiques pour lesquelles la religion n’est qu’un prétexte. A travers ces deux œuvres, le peintre catholique Raoux défend le message christique et s’oppose au pape. Il est donc plus proche du protestantisme qu’on pourrait le penser en premier lieu.  On peut y voir également une réponse à deux ouvrages qui avaient paru sur les vestales, celui du chevalier de Mailly en 1700 : Anecdote ou histoire secrète des vestales et celui de l’abbé Nadal en 1725 :  Histoire des vestales, avec un traité du luxe des dames romaines. Le premier montrait les vestales comme des femmes galantes et le second comme des élégantes qui vivaient dans le luxe. En d’autres termes, il fallait comprendre que les partisans de l’Empire romain avaient mauvaise grâce de se gargariser de la luxure et du faste du haut-clergé catholique puisque le clergé romain ne valait guère mieux.

Marie Leszczynska en vestale

Comme je l’ai expliqué dans ce billet, en 1733, un tableau attribué à Raoux (mais est-il bien de lui ?), qui se donnait comme un portrait d’une certaine Madame Boucher en vestale, véhiculait en réalité l’idée que Marie Leszczynska était une femme adultère qui se faisait passer pour vertueuse. Au lieu de renier cette iconographie et d’en paraître embarrassée, Marie Leszczynska sembla l’assumer pleinement puisque l’on connaît au moins deux autres portraits d’elle en vestale. Le premier est attribué à Jean Girardet, peintre de Stanislas Leszczynski. Il a été exposé lors de l’exposition du Musée Lambinet de Versailles, Cent portraits pour un siècle, l’autre est attribué à Stanislas lui-même et il est conservé au Musée lorrain de Nancy. Il a vraisemblablement été copié d’après le portrait de Girardet.

Attribué à Jean Girardet, Marie Leszczynska en vestale, huile sur toile, date inconnue, collection particulière, cliché personnel.
 
Attribué à Stanislas Leszczynski, Marie Leszczynska en vestale, huile sur toile, date inconnue, Musée lorrain de Nancy.

Le portrait de Girardet n’est probablement pas de Girardet parce que plusieurs détails viennent ruiner l’image de la vestale et insinue que la reine n’était pas aussi vertueuse qu’elle voulait le laisser penser. On remarque tout d’abord qu’elle pose devant un rideau, signe qu’il y a quelque chose à cacher. Elle porte aussi une ceinture rose qui renvoie à la sexualité  à travers l’expression “cueillir la rose”.  A côté de la reine, au-dessus du feu sacré, on peut voir deux colonnes salomoniques qui rappellent le baldaquin de Saint-Pierre de Rome. Elle indiquent qu’il y a bien deux hommes dans la vie de la reine, bien qu’elle paraisse entièrement soumise à l’Eglise.

Peut-être faudrait-il également ajouter à cette iconographie le buste de Jean-Baptiste Lemoyne acquis par la Fondation Custodia. Il a en effet été identifié comme une représentation de Marie Leszczynska par Marie-Noëlle Grison3. Le costume pourrait bien correspondre à une représentation en vestale.

Jean-Baptiste Lemoyne, Marie Leszczynska en vestale ?, terre cuite, vers 1750, Fondation Custodia.

Nattier à la rescousse

Si Jean Girardet était le peintre de Stanislas Leszczynski, sa fille avait aussi un peintre qui lui était tout dévoué à Versailles, c’était Jean-Marc Nattier, qui avait auparavant été le peintre de la famille d’Orléans. Or Nattier, à partir de 1748, se mit à peindre les filles de Marie Leszczynska en vestales.

Ce fut d’abord Madame Sophie, en 1748.

Jean-Marc Nattier, Madame Sophie en vestale, huile sur toile, 1748, Château de Versailles, Wikimedia Commons.

C’est un portrait qui s’inscrit dans la tradition des vierges antiques de Jean Raoux puisqu’il fut réalisé alors que la jeune fille se trouvait à l’abbaye de Fontevrault : le cloître conservait l’esprit du Christ tandis que le luxe de la cour le pervertissait. En cela,  même si elle était éloignée de sa mère, Madame Sophie échappait à la perversion de Versailles et c’est grâce à cela qu’elle pourrait devenir une bonne servante de l’Empire. On note que l’architecture qui sert de décor comporte deux pilastres ioniques qui rappellent le pilastre ionique du portrait de Marie Leszczynska en vestale par Girardet et pourraient figurer métaphoriquement la mère et la fille soutenant le même projet.

En contraste, il faut considérer un autre portrait de Nattier : celui de Madame Henriette représentant le Feu sous les traits d’une vestale.

Jean-Marc Nattier, Madame Henriette en vestale représentant le Feu, huile sur toile, 1751, Musée des Beaux-Arts de Sao Paulo, Wikimedia Commons.

Henriette avait été élevée à la cour, elle n’était pas allée à Fontevrault. C’est bien ce que traduit ce portrait qui la montre sous les traits d’une vestale de cour. Son bras droit repose sur un volume de l’Histoire des vestales, de l’abbé Nadal, l’ouvrage qui montrait les vestales comme éprises de luxe. Le costume est en effet plus luxueux que celui de Sophie : elle porte une ceinture de perles et un diamant retient son voile. Quant à celui-ci, il est rayé, ce qui renvoie à la bouffonnerie, c’est une parodie de vestale. C’est encore ce qu’affirment les fleurs colorées dans ses cheveux, signes de galanterie. Enfin, chez elle, l’architecture antique est reléguée au second plan et les pilastres sont doriques ; l’agneau de Dieu a disparu.

Mentionnons encore, au registre des bouffonneries, le portrait de Madame Infante en vestale. Elle aussi avait échappé à Fontevrault mais elle était surtout, au moment où elle a été représentée ainsi, la seule des filles de Louis XV à être mariée.

Jean-Marc Nattier, Madame Infante en vestale, huile sur toile, date inconnue, Musée des Beaux-Arts de Pau, Wikimedia Commons.

Chez Madame Infante, l’architecture est indiscernable et c’est le feu lui-même qui est relégué à l’arrière-plan. En revanche, un grand rideau bleu tombe derrière elle et elle s’enveloppe dans un châle de la même couleur. Contrairement à ses soeurs, Madame Infante n’avait l’air d’avoir que faire de l’Empire et son mariage avait vraisemblablement pour but de renforcer le catholicisme.

Le souvenir entretenu par Madame Adélaïde

On ne connaît pas, pour l’instant, de portrait de Madame Adélaïde en vestale. Néanmoins, après la mort de sa mère, c’est elle qui a tenu à reprendre le flambeau et à signifier qu’elle soutenait l’Empire. C’est important parce qu’Adélaïde était la marraine du futur Louis XVI, qu’elle était très proche de lui et que c’est notamment elle qui lui a fait découvrir Shakespeare.

Cet attachement à Marie Leszczynska se lit d’une part dans son buste par Houdon qui s’orne d’un voile n’étant pas sans rappeler celui des vestales.

Jean Antoine Houdon, Madame Adélaïde, marbre, 1777, Musée du Louvre, Wikimedia Commons.

Enfin, c’est Adélaïde qui a mené à bien le chantier du couvent que sa mère avait souhaité à Versailles, l’actuel lycée Hoche. Avec cet établissement, la boucle était en quelque sorte bouclée puisque sur le bas-relief central, la reine et ses filles font face à des religieuses qui sont représentées en vestale, comme chez Raoux. A l’extrême droite, on remarque aussi une cassolette, qui est vraisemblablement destinée à accueillir le feu sacré, reposant sur une console ornée d’une tête de bélier et d’une volute en forme de corne de bélier.

Joseph Deschamps, Bas-relief central du lycée Hoche de Versailles, site web du lycée Hoche.

 

  1. Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020. []
  2. Aboudrar Bruno-Nassim. Du genre des vierges. In: Espaces Temps, 78-79, 2002. A quoi œuvre l’art ? Esthétique et espace public, sous la direction de Bruno-Nassim Aboudrar et Christian Ruby. pp. 26-38. []
  3. Marie-Noëlle Grison, “A Newly Discovered Bust of a Woman by Jean-Baptiste Lemoyne,” The Burlington Magazine, n° 157, p. 9–13. []

Changer l’identification de portraits dits de Marie-Antoinette

Marie-Antoinette est un personnage qui devient périodiquement un phénomène de mode. Actuellement, c’est le cas depuis une dizaine d’années en France. On ne compte plus les publications à son sujet ainsi que les produits dérivés. Signe manifeste de cet engouement très lucratif, le Petit Trianon a été rebaptisé “Domaine de Marie-Antoinette” par l’établissement public de Versailles. Tout cela n’est pas sans conséquences relativement aux arts. Les maisons de vente, les antiquaires et mêmes les vendeurs occasionnels n’hésitent pas à faire de n’importe quel portrait d’aristocrate de la seconde moitié du XVIIIè siècle une Marie-Antoinette. Par ricochet, il est d’autant plus compliqué pour une collection publique de changer l’identification d’un portrait qui était connu comme un portrait de la reine.

  • Marie-Antoinette/Marie-Josèphe

Le Palais de Schönbrunn à Vienne s’y est risqué en 2009, mais il est vrai que l’archiduchesse Antonia y est considérée pour peu de choses en regard de sa mère, Marie-Thérèse, de Mozart ou de Sissi.

Ainsi ce portrait, attribué au maître des portraits des archiduchesses et autrefois présenté comme Marie-Antoinette, est désormais celui de sa soeur, Marie-Josèphe.

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Maître des portraits des archiduchesses, Portrait dit de Marie-Josèphe, Palais de Schönbrunn

C’est sans doute le changement d’identification le moins nécessaire. Il s’agirait plus exactement d’un portrait de Marie-Josèphe modifié, après le décès de cette dernière en 1767, pour passer en portrait de Marie-Antoinette. Certains amateurs des archiduchesses ont établi ce constat et on ne peut qu’y souscrire. On voit en effet que l’archiduchesse du portrait viennois présente un visage très différent de celui du portrait de Marie-Josèphe envoyé à Naples et exposé au Palais de Caserte

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Maître des portraits des archiduchesses, Marie-Josèphe, Palais de Caserte

De même, on ne comprend pas pourquoi Jean-Baptiste Fouache, un artisan parisien, ornerait des tabatières, qui ne peuvent avoir été réalisées avant 1779, du portrait d’une archiduchesse morte depuis plus de dix ans.

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Tabatière par Jean-Baptiste Fouache, portrait daté de 1779, proposée aux enchères en ligne. Cliquer sur la photographie pour suivre le lien.

Le phénomène est relativement courant, les portraits coûtent cher et en cette période de préparation active du mariage de Marie-Antoinette, on avait besoin de portraits. A titre d’exemple, rappelons que le portrait de Louis XVI par Jean-François Carteaux de 1791 serait originellement un portrait de Frédéric-Guillaume II de Prusse transformé en Louis XVI.  Carteaux était revenu en France sans avoir pu écouler son portrait du souverain prussien.

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Jean-François Carteaux, Louis XVI, huile sur toile, 1791, Château de Versailles.

A vrai dire, l’importance croissante accordée à l’art du portrait, à la quête de la ressemblance, induit cette nouveauté pour les familles royale de la seconde moitié du XVIIIe siècle : on se donne la peine de transformer le portrait pour modifier l’identification alors que, auparavant (comme le faisaient nombre de graveurs), on aurait simplement pu se contenter de changer le titre de l’œuvre, l’efficacité symbolique de la représentation pesant plus que la ressemblance.

  • Marie-Antoinette/Madame Sophie

Lors de l’exposition Marie-Antoinette du Grand Palais en 2008, c’est également cette oeuvre de Lié Louis Périn-Salbreux qui, de Marie-Antoinette est devenue Madame Sophie, fille de Louis XV.

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Lié Louis Périn-Salbreux, Madame Sophie, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts de Reims

Xavier Salmon s’appuie notamment, pour cette modification, sur la couleur des yeux marron-vert de la jeune femme alors que la reine avait les yeux bleus. Ce n’est sans doute pas l’argument le plus convaincant. Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, de croiser des couleurs fantaisistes pour les yeux de personnages bien identifiés même si, évidemment, cela devient plus rare au XVIIIe siècle.

En revanche, la jeune femme est représentée dans la bibliothèque de Madame Sophie, ce qui semble plus déterminant. A cela, on pourrait ajouter qu’on imagine mal Marie-Antoinette vêtue de la sorte alors qu’elle n’a pas trente ans. Elle était prude, sans doute, mais coquette plus que tout et l’on ne peut concevoir, à la cour de Versailles, qu’une jeune fille dissimule ainsi sa gorge. D’ailleurs, aucun portrait de Marie-Antoinette ne la représente ainsi.

  • Marie-Antoinette/Marie-Joséphine de Savoie, comtesse de Provence

Le dernier portrait n’a pas encore changé d’identification mais il faudra sans doute songer à y venir prochainement. Depuis longtemps, ce tableau de Louis-Auguste Brun de Versoix fait l’objet de questionnements.

Les Girault de Coursac refusaient déjà d’y voir Marie-Antoinette suivie de Louis XVI et suggéraient d’y reconnaître la duchesse et le duc de Luynes, pour lesquels Brun avait travaillé.  On sait toutefois que leurs interprétations sont très partiales, et plus encore en matière de peinture.

Dans le catalogue de l’exposition Marie-Antoinette de 2008, Xavier Salmon conserve le titre Marie-Antoinette à cheval mais ne dit mot des autres personnages présents dans la scène. C’est une certaine évolution par rapport à la notice présente sur le site du Musée de l’histoire de France,  qui y reconnaît Marie-Antoinette et Louis XVI.

Pour ma part, il me paraît hautement improbable d’envisager une représentation du roi dans l’ombre de la reine, la suivant, avec ce que cela implique sur le plan symbolique. Mais faut-il même conserver l’identification de Marie-Antoinette ? Elle ne m’a jamais convaincue et j’opte plutôt pour une représentation de la comtesse de Provence ou de la comtesse d’Artois. Comme les filles de Louis XV, elles sont un peu les grandes perdantes dans le jeu des identifications.

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Louis-Auguste Brun, dit “Marie-Antoinette à cheval”, huile sur toile, vers 1783, Château de Versailles

Dans le catalogue de l’exposition Louis-Auguste Brun, qui a eu lieu au château de Prangins en 2016, Laurent Hugues émet les mêmes doutes.  Au passage, je ne peux que recommander ses travaux puisqu’il est un remarquable connaisseur des portraits de la famille royale sous Louis XV. On devrait se fier à ses jugements bien plus souvent et adopter plus particulièrement sa terminologie du roi “en grand costume royal” plutôt que de parler improprement du roi “en habit de sacre” pour évoquer les portraits d’apparat avec le manteau royal et les regalia.

Laurent Hugues donc, y voit une représentation de la comtesse de Provence, qu’il reconnaît au “profil, l’oeil noir, le sourcil épais et brun”. Au demeurant, cette identification semble parfaitement logique puisque, avant de venir en France, Brun avait travaillé pour la cour de Turin et était en outre muni de lettres d’introduction du roi de Piémont-Sardaigne. D’autre part, la comtesse de Provence a commandé de très nombreux portraits à cet artiste qu’elle appréciait particulièrement.

Il est donc à souhaiter que ce tableau soit prochainement présenté comme une représentation de la comtesse de Provence.