Le 19 novembre 1751, on devait donner à Versailles Acanthe et Céphise ou La Sympathie, pastorale héroïque de Rameau et Marmontel. C’est du moins ce qu’annonce le livret. Un mois plus tard, les Nouvelles littéraires écrivent en effet : “La Cour s’étant excusée, c’est aujourd’hui la ville qui bâille en attendant la 33e représentation1.” Que faut-il entendre par là ? La représentation versaillaise avait-elle été annulée, ou la Cour avait-elle simplement renoncé à entendre de nouveau un ouvrage qu’elle avait déjà vu ? La formule ne permet pas de trancher, mais elle montre au moins que les rapports entre Acanthe et Céphise et la Cour furent moins simples que ne le laisse penser la page de titre.
L’œuvre célébrait la naissance du duc de Bourgogne, fils du dauphin et de Marie-Josèphe de Saxe, né le 13 septembre précédent.
Le livret est précédé d’un très étrange avertissement dans lequel l’auteur explique qu’il “a cru plus convenable de faire dépendre l’action de ce poème de la naissance du prince qui en est l’objet, et d’en tirer le dénouement, au lieu d’en faire l’avant scène.” Il parle ensuite de l’enchaînement de “deux actions étrangères l’une à l’autre” qui ne pouvait s’opérer que par le merveilleux. L’intrigue nous présente en effet les péripéties d’un couple qui s’aime, Acanthe et Céphise, qu’Oroès veut séparer. Quand ils parviennent à se réunir, la naissance du duc de Bourgogne survient, mais Acanthe et Céphise ne sont nullement présentés comme les parents héroïsés de Bourgogne, c’est-à-dire comme des représentations mythologiques du dauphin et de la dauphine, et le prince paraît à vrai dire être tombé du ciel. L’enfant n’est pas produit par leur union ; c’est sa naissance qui rend leur union possible. Pourquoi avoir ainsi dissocié le couple amoureux de la filiation dynastique, au lieu de faire d’Acanthe et Céphise les doubles héroïsés du dauphin et de la dauphine ?
Acanthe et Céphise s’aiment et sont protégés par la fée Zirphile, mais Céphise est poursuivie par un tyran, Oroès, le Génie des airs.
Zirphile remet un talisman sous forme de bracelet aux deux amants qui doit leur rendre communs leurs maux et leurs plaisirs même quand ils sont séparés.
Acanthe et Céphise s’en vont au temple de l’Amour pour espérer y trouver une protection contre Oroès. L’oracle leur répond que le jour où tous les coeurs rendront grâce à l’amour, ils seront unis sans retour. Acante se lamente : “Dans l’empire amoureux, on n’entend que des plaintes (p. 33.).”, des paroles qui semblent vouloir rappeler un autre Acante, celui des Plaintes d’Acante de Tristan L’Hermite, publiées en 1633.
Oroès fait semblant de renoncer à Céphise et de vouloir l’unir à Acante. Le Génie des airs se dévoile enfin, fait enlever les amants et leur promet qu’ils se verront mais dans les supplices. Acante et Céphise se retrouvent dans un désert, enchaînés à des rochers. Oroès vient leur rendre visite, monté sur un dragon. Il veut les tuer. C’est alors que surgit Zirphile et toute sa cour, accompagnée de la cour d’Oroès, qu’elle a soumise. Elle délivre les amants.
Dans la dernière scène, Zirphile, assise sur son trône, est célébrée comme la nouvelle reine. Elle annonce la naissance d’un héros, “échappé des fureurs de la guerre”, et qui vient assurer la paix. Acante révèle que l’oracle de l’Amour s’est réalisé : tous les cœurs sont heureux.
Il compare le nouveau-né à un aigle et ajoute :
“La Gloire, astre de tes ayeux
Trace de ses rayons, ta brillante carrière”.
Le choeur chante le Bourbon qui reçoit le jour et Céphise enchaîne avec :
“Lance tes feux naissante Aurore.
Que tes bienfaits marquent ton cours”, ce qui semble produire l’effet d’une double naissance, celles du Bourbon et de l’Aurore.
Enfin, l’opéra se clôt sur un grand chœur dont les paroles sont :
“Vive la race de nos rois,
C’est la source de notre gloire.
Puissent leurs règnes et leurs lois
Durer autant que leur mémoire.”
Les paroles pouvaient paraître classiques pour une célébration dynastique, mais on venait aussi surtout de voir une reine, et non un roi, monter sur le trône, ce qui donnait l’impression que c’est à la fois la consécration de Zirphile et la naissance du Bourbon qui perpétuait “la race de nos rois”. De la même manière, il est question de règnes au pluriel, et la mise en scène vient de nous offrir le règne d’une reine se surimposant symboliquement à celui du roi.
Que pouvait comprendre le public de 1751 de tout cela ?
Le personnage d’Acante ou Acanthe, porte déjà un nom qui veut dire “épine” en grec. En 1751, il renvoyait à un jeune prince métamorphosé dans la plante à laquelle il a donné son nom2. Aussi bien L’Hermite dans Les Plaintes d’Acante que La Fontaine dans Les Amours de Psyché et Cupidon en font un personnage masculin. Acante s’inscrivait déjà dans un univers de métamorphoses végétales chez L’Hermite. Or une modification se produit immédiatement après l’opéra de Rameau. Dès 1752, Acanthe devient “une nymphe changée en une plante ainsi nommée3.” La proximité chronologique permet de se demander si l’opéra n’a pas contribué à cette féminisation du personnage. En 1762, Voltaire en fait lui-même un personnage féminin dans Le Droit du seigneur.
Deux choses peuvent avoir conditionné cette évolution par rapport à Acanthe et Céphise. D’une part, du fait de l’étymologie (épine) et de son rôle chez Rameau (disputer Céphise à un tyran), Acanthe se rapprochait du personnage féminin de Fleur d’Épine du conte du même nom par Antoine Hamilton en 1730. On a déjà vu que Fleur d’Épine pouvait y être lue comme une personnification de la révolution. D’autre part, Acanthe a pu changer de sexe par effet de contamination avec Céphise. On a déjà vu, là aussi, dans Renaud d’Ast, que Céphise désigne un dieu-fleuve, donc masculin, or c’est un personnage féminin. Le Céphise renvoie en outre à deux fleuves grecs : l’un en Attique, l’autre en Béotie. Cette nature double de Céphise n’est pas tout à fait innocente chez Rameau.
Plusieurs éléments permettent de reconnaître Louis XV dans le personnage d’Oroès : il est monté sur un dragon, animal que l’on associait à Louis XV, on en a déjà parlé, et il est le Génie des airs. Or on a vu que Louis XV avait été représenté en Éole, le dieu des vents, par Lagrenée le jeune dans son Hiver pour la galerie d’Apollon.
Dans ce contexte, Zirphile, la reine s’imposant à la cour et soumettant même la cour d’Oroès, nous incite à voir Marie Leszczynska qui, à travers ses adultères dont il a déjà été question, devenait la garante de “la race de nos rois” en redonnant la couronne de France, que Louis XV avait usurpée, à la descendance d’Henri IV.
Si Zirphile renvoie à Marie Leszczynska, Acanthe, qu’elle protège, peut alors renvoyer au dauphin. Reste Céphise. Et c’est là que la nature double du personnage importe : fallait-il y voir Marie-Josèphe de Saxe ou Marie Rinteau, la maîtresse du dauphin ? L’ambiguïté est entretenue à dessein. Le contexte de célébration de la naissance du duc de Bourgogne penche plutôt en faveur de Marie-Josèphe de Saxe et, dès lors, la représentation de Louis XV en Génie des airs cherchant à la séduire pouvait faire peser la suspicion sur l’origine de ses enfants. Elle avait donné naissance à une fille, le 26 août 1750. Le duc de Croÿ, dans son journal, décrit Louis XV comme bien plus présent que le dauphin lors de l’accouchement. Il le représente comme tenant le rôle du mari : “Le roi lui tint toujours une main et fut charmé de son courage et des choses tendres qu’elle lui dit malgré ses douleurs4.” La petite fille ne fut baptisée que peu avant sa mort, en 1755, sous l’étrange prénom de Marie-Zéphyrine5. Le choix de Zéphyrine pouvait ainsi, rétrospectivement, rapprocher sa naissance du Génie des airs d’Acanthe et Céphise.
Fait curieux pour la postérité de cette ambiguïté, Dubu ira jusqu’à la présenter comme la fille de Louis XV en 1854 : “30 août. Te Deum pour la naissance de Marie-Zéphyrine de France, fille de Louis XV6.”
Cependant, la maîtresse du dauphin apparait également en filigrane, à travers la célébration de la naissante Aurore alors que la fille qu’elle avait eue avec le dauphin s’appelait Marie-Aurore. Ce qui importe ici, c’est que le livret ne dissipait donc pas l’incertitude entourant la filiation du duc de Bourgogne : en détachant expressément sa naissance du couple Acanthe/Céphise, il ménageait au contraire un vide autour de ses origines. Ce vide autorisa par la suite d’autres surimpositions, notamment celle du duc de Bourgogne à Jacques-Louis David, présenté comme un fils du dauphin élevé en Bourgogne. On en a vu des exemples dans les tableaux de Drouais ou de Lagrenée l’aîné.
- Nouvelles littéraires, 15 décembre 1751, p. 3. [↩]
- Louis Moreri, Le Grand dictionnaire historique, ou le Mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, Lyon, t. I, 1681, p. 29. [↩]
- Pierre Massuet, La Science des personnes de cour, d’épée et de robe, Amsterdam, 1752, t. V, p. 643. [↩]
- Journal inédit du duc de Croÿ, Paris, 1906, t, I, p. 142, [↩]
- Gazette, 6 septembre 1755, p. 429. [↩]
- M. Dubu, Histoire, description et annales de la basilique de Notre-Dame de Paris, Paris, 1854, p. 269. [↩]



















































