Archives par mot-clé : Voltaire

Jean-Baptiste de La Borde, valet de chambre de Louis XV, propulsé père de Louis XVI

On l’a vu, depuis le mariage du futur Louis XVI avec Marie-Antoinette en 1770, le parti anti-autrichien de la cour s’efforçait de le faire annuler et prêtait intentionnellement des amants à Marie-Antoinette, prioritairement Louis XV et le comte d’Artois

C’est dans cette perspective qu’il faut inscrire les quatre tomes de Choix de chansons mises en musique par M. de La Borde, Premier Valet de la chambre ordinaire du Roi, gouverneur du Louvre. Ornées d’estampes par J.-M. Moreau. Dédiées à Madame la Dauphine parus en 17731. L’objectif était de montrer que le premier valet de chambre de Louis XV, Jean-Benjamin de La Borde, faisait partie des intimes de Marie-Antoinette et que l’on suppose que c’est parce qu’il l’introduisait régulièrement dans la chambre du roi. Ce recueil de chansons galantes dédié à la dauphine montrait qu’il s’occupait même d’agrémenter leurs rencontres en leur composant de la musique. 

Seulement, la boutade finit pas se retourner contre Louis XVI quand la gravure commença à mettre La Borde en scène dans un autre but. 

Tout commence avec l’annonce d’une gravure intitulée Le Déjeuné de Ferney. Le 18 décembre 1775, elle est annoncée dans Affiches, annonces et avis divers comme ayant été dessinée à Ferney le 4 juillet dernier par De Non et gravée par Née et Masquelier. Elle représenterait Voltaire, Madame Denis et le père Adam2. Le même jour, Le Courrier en parle comme une “estampe dessinée d’après nature3. La Gazette de France l’évoque le 25 décembre4.

Le Mercure de France de janvier 1776 la décrit ainsi : “On dit que les personnages représentés dans cette estampe sont de la ressemblance la plus parfaite ; mais il y a un peu de caricature. On y voit M. de Voltaire, un de ses amis, Madame Denys, le père Adam, ex-jésuite, fixé depuis longtemps à Ferney, et une gouvernante. Cette estampe a été gravée par MM. Née et Masquelier, sur un dessin qui a été fait d’après nature par M. Denon5.”

Cependant, en août 1776, il était question d’une contrefaçon “dans laquelle on a gravé jusqu’aux noms des véritables graveurs6“. L’Année littéraire de 1776 évoque également cette contrefaçon7.

Suite à cela, les gravures ont été saisies, ce qui fut validé par un jugement du 10 septembre8. La justification en était que Esnauts et Rapilly avaient contrefait la gravure de Née et Masquelier. En réalité, ces sortes de choses arrivaient constamment et Louis XVI était le premier à les pratiquer. On en a notamment vu des exemples avec les gravures de Sergent, alors pourquoi saisir précisément ces gravures et pas d’autres ?  

Vraisemblablement parce que la contrefaçon n’était pas qu’une contrefaçon, elle modifiait aussi la gravure initiale. La contrefaçon était apparemment cette gravure. 

Attribuée à Louis-Joseph Masquelier et François-Denis Née, Le Déjeuné de Ferney, estampe, 1775, BNF/Gallica,, Hennin 9535.

On en connaît également une version avant la lettre et une version faite par Canot à Londres, peut-être après la saisie. 

Le Mercure ne précisait pas qui était “l’ami de Voltaire” représenté mais, ce que l’on remarque, c’est que cet ami a le nez de Louis XVI et que la scène se tient sous une gravure montrant la famille de Calas. Elle s’inspire de plusieurs œuvres : l’Allégorie sur la mort du dauphin de Lagrenée avec la gouvernante derrière Voltaire qui reprend la place de la France/Minerve et l’Erasistrate de David. Elle reprend aussi le format des Accords de Lépicié, présenté au Salon de 1775. 

L’allusion à Calas rappelle l’affaire qui avait sauvé le futur Louis XVI enfant. et les citations des œuvres mentionnées nous indiquent qu’il s’agit de la succession du dauphin, père de Louis XVI, et d’une transaction entre un homme et une femme orchestrée par Voltaire, avatar de Louis XV, et l’Église, représentée par le père Adam. En fait, la gravure veut présenter l’adultère de Marie-Josèphe de Saxe, avec “l’ami de Voltaire”, qui aurait conduit à la naissance de Louis XVI. C’est de cet “ami de Voltaire” qu’il tiendrait son nez. Voilà manifestement la véritable raison qui nécessitait une saisie de la gravure. 

L’affaire retomba doucement et une autre gravure essaya peut-être de faire oublier celle-ci. On peut se demander, par exemple, si la gravure d’après Jean Huber, Le Déjeuner de Voltaire, ne visait pas ce but, comme on va le voir.

D’après Jean Huber, Le Déjeuner de Voltaire à Ferney, date inconnue, estampe, Art Institute Chicago.

Cependant, les Toulousains entretenaient toujours des relations compliquées avec Louis XVI et le 20 août 1777, les Affiches et annonces de Toulouse ressortirent le sujet de la gravure initiale en prenant soin d’en donner une description précise : on y voit Voltaire dans son lit et le reste est décrit ainsi : “Une dame dont la courte grosseur contraste bien avec la maigreur du vieillard, et qu’on prétend être Mme D., sa nièce, est assise à côté de lui. Vis-à-vis la dame est un cavalier, assis comme elle ; et dont l’embonpoint, quoique subordonné à celui de la dame, fait encore une opposition frappante avec le squelette vivant, pensant, parlant, plein de feu. Un ecclésiastique, que l’on dit encore être le P. A., ci-devant jésuite, est debout, au pied du lit, en face du malade : car la vieillesse est une maladie, même incurable. suivant un grand médecin de l’esprit (Rabelais). Enfin, au chevet du lit, on voit une assez jolie figure, une sorte de soubrette apparemment, qui fait groupe. Voilà les acteurs de la scène9.”

On ne connaît toujours pas l’identité de “l’ami de Voltaire” mais on nous dit qu’il s’agit d’un cavalier. Rien ne permet de l’affirmer au regard de la seule gravure et cette précision n’a qu’une fonction, préciser l’allusion sexuelle : l’homme est là pour monter. 

Tout cela ne semblait pas se faire oublier facilement parce que le 1er mai 1784 encore, le Journal de Paris eut besoin d’égarer les lecteurs en donnant une description de la gravure qui se rapprochait de celle d’Huber. Il s’appuyait sur un compte rendu des Œuvres du marquis de Villette pour écrire : “On lui apporta un jour, dit M. de Villette, une estampe intitulé : Le Déjeuner de Ferney. L’auteur de cette gravure y est représenté à table dans toute sa plénitude et beau comme un ange ; M. de Voltaire y est dans un coin, maigre comme la mort et laid comme le péché ; en jetant les yeux sur cette caricature, il s’est écrié  : C’est le Lazare au dîner du mauvais riche ((Journal de Paris, 1er mai 1784, p. 532.)).”

Enfin, en 1791, l’Encyclopediana, supplément à l’Encyclopédie, suivit Villette en expliquant que la gravure montrait Voltaire à table10

C’est en 1802 que l’on nous renseigne sur l’identité de “l’ami de Voltaire”. On lit en effet dans Pensées et maximes de J.-Benjamin de Laborde : “Ami de Voltaire, il fit plusieurs voyages en Suisse pour aller visiter le philosophe de Ferney ; et sa liaison avec cet homme célèbre est consacrée par une estampe connue sous le titre de Déjeuné du philosophe de Ferney, gravée par Née et Masquelier, d’après le dessin de Denon, et qui représente Voltaire, sa nièce, la descendante du grand Corneille, le père Adam, ex-jésuite, et Laborde11.

A quoi ressemblait vraiment La Borde ? c’est assez difficile de le savoir du fait de ces implications avec Louis XVI. Par exemple, les gravures qui le représentent de profil seraient toutes réalisées d’après le même dessin de Denon, qui est impliqué dans l’affaire de Ferney. La gravure de l’Österreichische Nationalbibliothek porte ainsi la mention “Denon del 1770 et J. M. Moreau le Jeune 1772”.

La gravure de 1774 renvoie toujours au dessin de Denon mais la gravure est de Masquelier. Or l’opposition Moreau Le Jeune/Masquelier est aussi celle que l’on trouve dans les différents tomes des chansons dédiées à la dauphine. Aussi, on a très bien pu présenter La Borde avec un profil proche de celui de Louis XVI dans le but de montrer que c’était lui qui était à l’origine des rumeurs concernant la relation de Marie-Antoinette et Louis XV et de l’idée de ce recueil de chansons galantes. Quand aux dates indiquées, sont elles réelles ou les œuvres ont-elles été antidatées, comme souvent ? 

Vivant Denon, Louis-Joseph Masquelier, Jean-Benjamin de La Borde, estampe, 1774, Musée d’art et d’histoire de Genève.

A l’inverse, le Louis XVI de Boze, s’est nourri du La Borde de la gravure de Ferney. Boze voulait faire un Louis XVI pour les Autrichiens, or ils voulaient le voir en fils de La Borde, coincé dans son mariage parce qu’il n’aurait pas eu plus de légitimité que Marie-Antoinette

  1. Il est possible que tous les tomes n’aient pas eu les mêmes commanditaires et qu’ils se répondent. On passe en effet de gravures attribuées à Moreau le Jeune dans le tome I à des gravures attribuées à Née et Masquelier dans le tome II. Il faudrait étudier cela plus spécifiquement, []
  2. Affiches, annonces et avis divers, 18 décembre 1775, p. 1122. []
  3. Le Courrier, 18 décembre 1775, p. 450. []
  4. Gazette de France, 25 décembre 1775, p. 458. []
  5. Mercure de France, janvier 1776, p. 167-168. []
  6. Suite de la clef ou journal historique sur les matières du tems, août 1776, p. 137. []
  7. L’Année littéraire, 1776, t. II, p. 70. []
  8. Jugement rendu par M. Le Noir… lieutenant-général de police, Paris, Lottin l’aîné, 1776. []
  9. Affiches et annonces de Toulouse, 20 août 1777, p. 137-138. []
  10. Encyclopediana, article “Voltaire”, Paris, 1791, p. 948. []
  11. Pensées et maximes de J.-Benjamin de Laborde, Paris, 1802, p. XXVI, []

Louis XVI au Panthéon

La mémoire de Louis XVI dans la capitale française laisse certes des traces discrètes mais néanmoins très présentes, ce que l’on doit en grande partie à la monarchie de Juillet. Dans  un précédent billet, il a été question de la matérialisation de la mémoire de Louis XVI sur la place de la Concorde, ici, on verra que Louis XVI s’est également fait une place au Panthéon.

Ces deux espaces étaient originellement marqués par le souvenir de Louis XV : la Concorde avait été la place Louis XV, avant de devenir celle de la Révolution puis de la Concorde, et le Panthéon avait auparavant été l’église Sainte-Geneviève, construite sur les ordres de Louis XV pour célébrer son rétablissement suite à sa maladie intervenue à Metz en 1744. Par conséquent, introduire Louis XVI dans de tels lieux est loin d’être un geste anodin : c’est faire le choix de la politique révolutionnaire de Louis XVI contre la politique réactionnaire de Louis XV.

Notons pour commencer que bien que l’église Sainte-Geneviève ait été commandée par Louis XV, son décor sculpté n’a été réalisé que sous Louis XVI. Ceci explique pourquoi ce décor comprenait un profil de Louis XVI, profil lauré dont une version en plâtre est aujourd’hui exposée dans la crypte1.

Profil de Louis XVI, plâtre, date inconnue, Panthéon, cliché personnel.

En 1791, lors de la transformation de l’église Sainte-Geneviève en Panthéon, ce décor sculpté a été modifié et le profil de Louis XVI a disparu et il n’avait a priori aucune raison d’y réapparaître par la suite. Le corps de Louis XVI n’est pas au Panthéon. Cependant, il est intéressant, comme on va le voir, de mettre en regard le fragment en plâtre ci-dessus avec un autre profil que l’on peut voir sur le  bas-relief réalisé pour le fronton du Panthéon par David d’Angers à partir de 1830. Il fut inauguré le 31 août 1837, soit un peu moins d’un an après l’érection de l’obélisque de la Concorde et, comme l’obélisque, il nous en dit beaucoup  sur le rapport complexe que Louis-Philippe entretenait avec l’histoire.

Le bas-relief de David d’Angers avait clairement pour projet de renouer avec le bas-relief réalisé par Jean-Guillaume Moitte pendant la Révolution et qui avait été remplacé sous la Restauration. Moitte avait représenté la Patrie couronnant les vertus civiques et militaires sous forme d’allégories. On retrouve exactement la même idée chez David d’Angers à la différence près que les allégories ont été remplacées par des personnalités aux traits bien identifiables.

Pierre-Jean David d’Angers, bas-relief pour le fronton du Panthéon, Wikimedia Commons.

L’autre différence c’est que David d’Angers a donné à son œuvre un ton bien moins solennel que Moitte. Chez ce dernier, la composition était plus aérée et le recours à l’allégorie éloignait toute interprétation pouvant laisser penser à une querelle d’egos.

Jean-Baptiste Hilair, le Panthéon vers 1794/1795, plume, encre de Chine, aquarelle, BNF Gallica, détail.

Au contraire, chez David d’Angers, l’espace est saturé par les personnages et cette saturation donne l’impression que tous se battent pour aller récolter les lauriers distribués par une Patrie, à laquelle les traits froids, hérités de Moitte, donnent un air de lassitude. En d’autres termes, chez David d’Angers la Patrie, assaillie par des hommes avides de gloire qui lui réclament ce qui est devenu un dû, se trouve un peu contrainte de distribuer des lauriers.

Deux personnages méritent plus particulièrement attention : Voltaire et Rousseau.

Détail d’un cliché Wikimedia Commons.

Assis côte à côte, ils affichent une attitude faite de contrastes. Même s’ils tournent tous les deux le dos à la Patrie et à la distribution de lauriers parce qu’ils ont déjà reçu les leurs, ils réagissent chacun à leur manière. On a tout d’abord Voltaire au premier plan,  qui ne peut s’empêcher de tourner la tête pour continuer à observer le spectacle. Serrant bien fermement sa couronne dans une main, il tient son œuvre roulée dans l’autre main. En tournant la tête, c’est comme s’il signifiait qu’il n’était pas rassasié, qu’il voulait plus de reconnaissance encore. Au deuxième plan, c’est Rousseau. Il est l’un des seuls personnages à ne pas s’intéresser à la distribution. Il tient sa couronne avec indifférence et, dans l’attitude du penseur, il paraît tout absorbé par ses réflexions. Littéralement, Rousseau ne se repose pas sur ses lauriers, il continue à construire son œuvre. Subtilement, David d’Angers laisse ainsi percer où va sa préférence ; il est indéniablement rousseauiste. Au demeurant, cela correspond tout à fait à la démarche qu’il a entrepris en réalisant ce bas-relief puisqu’il avait pour but de réhabiliter le bas-relief de la Révolution. Voltaire, c’était le philosophe de Louis XV. Quant à Rousseau, David d’Angers nous dit qu’il était plus que le philosophe de Louis XVI : il était Louis XVI. En effet, c’est d’autant plus clair quand on compare le profil de Rousseau à celui du Louis XVI de l’église Sainte-Geneviève, David d’Angers a donné les traits de Louis XVI à Rousseau.

Pierre-Jean David d’Angers, profil de Rousseau/Louis XVI, détail du modèle en plâtre, 1830-1837, Musée David d’Angers, Angers, cliché personnel.

De fait, à la cour, c’est le surnom que l’on aimait donner au roi par dérision, surnom notamment employé dans la correspondance de Malesherbes. Ce surnom se justifiait parce que Louis XVI adhérait aux idées de Rousseau, qu’il s’agisse du contrat social ou de l’égalité parmi les hommes. Ce sont les principes au nom desquels il a financé la Révolution et c’est bien ce qui est rappelé au Panthéon. L’attitude de Rousseau sur le bas-relief résume aussi ce qui s’est passé avec Louis XVI : en rendant hommage aux grands hommes de la Révolution, le Panthéon n’en a pas moins écarté le principal artisan de cette Révolution, c’est-à-dire le roi, qui s’est entièrement consacré à son œuvre sans prendre le temps de regarder vers la distribution de lauriers.

  1. Sur l’histoire des plâtres du décor de l’église initiale, voir Élisabeth Portet, « Les collections du Panthéon. Étude, inventaire et perspectives scientifiques  »In Situ [En ligne], 29 | 2016, mis en ligne le 27 juillet 2018, consulté le 16 octobre 2021. URL : http://journals.openedition.org/insitu/16152 ; DOI : https://doi.org/10.4000/insitu.16152. []

Le Masque de fer et le Doppelgänger

Ce qu’on lit dans les œuvres attribuées à Voltaire

Le thème du Doppelgänger, évoqué dans le précédent billet, est resté l’un des plus féconds de la littérature et il a continué à irriguer notre imaginaire. Il est bon de s’en souvenir car il peut éventuellement nous aider à éclairer certaines “énigmes” historiques que l’on prend peut-être parfois un peu trop au pied de la lettre. Ainsi l’hypothèse du Masque de fer comme frère jumeau de Louis XIV résonne étrangement avec cette problématique. On explique que c’est Voltaire qui aurait le premier émis cette hypothèse. En réalité, s’il est bien fait mention du Masque de fer dans le volume 2 du Siècle de Louis XIV, publié en 1751 à Berlin, sans nom d’auteur, par un certain Francheville au service de Frédéric II, on n’y parle nullement du frère du Roi-Soleil. On y apprend plutôt que le Masque de fer était jeune lorsqu’il a été envoyé  à Sainte-Marguerite, après la mort de Mazarin, et qu’il avait en tout et pour tout l’air d’un très grand personnage par les égards qu’on lui témoignait. On précise :

“ce qui redouble l’étonnement, c’est que quand on l’envoya aux îles Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable.”

Le Siècle de Louis XIV, 1751, vol. 2, p. 11-12.

Puis ensuite, en 1770, il fut à nouveau traité du Masque de fer dans la première partie des Questions sur l’Encyclopédie (p. 251-254). Cependant le volume n’était toujours pas signé par Voltaire, mais par “des amateurs” et, d’autre part, il ne parlait pas explicitement du frère jumeau de Louis XIV non plus. L’auteur se contente d’exclure les précédentes hypothèses, insiste sur le fait qu’il était nécessaire de dissimuler les traits du prisonnier et rappelle qu’on lui donnait un surnom italien, Marchiali. On comprend là que l’idée était de suggérer que le Masque de fer n’était autre que le fils d’Anne d’Autriche et de Mazarin mais, par conséquent, pas le frère jumeau de Louis XIV.

La réponse d’Alexandre Dumas

C’est en fait Alexandre Dumas qui, en 1847, a explicitement fait du Masque de fer le jumeau de Louis XIV dans Le Vicomte de Bragelonne. En cela, il ne faisait que rendre accessible à un plus large public les sous-entendus contenus dans le Siècle de Louis XIV, tout en y répondant. En effet, quand cette dernière publication affirmait que, à la mort de Mazarin, donc au moment de la prise de pouvoir par Louis XIV, un grand personnage, auquel on rendait des hommages dûs à un roi, avait été enfermé alors qu’aucune disparition d’un personnage de cette importance n’avait été signalée, on devait en conclure que l’emprisonnement était symbolique1. L’auteur du Siècle de Louis XIV faisait allusion au double d’un personnage existant et manifestement au double de Louis XIV. Seulement, pour cet auteur, c’était le corps mystique que l’on avait escamoté, celui devant lequel on ne s’asseyait pas et qui avait des goûts futiles, celui qui s’accommodait bien, aussi, d’être prisonnier, “ne se plaignant jamais de son état” : 

“son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire, et pour les dentelles, on lui laissait la plus grande chère et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui.”

Le Siècle de Louis XIV, 1751, vol. 2, p. 11-12.

En conséquence, si le corps mystique était prisonnier, il faut en déduire que c’est le corps réel du roi qui avait pris le pouvoir en 1661 ? (Mais pour combien de temps ? La vie sur l’île Sainte-Marguerite et à la Bastille du Siècle de Louis XIV ressemblant fort à celle menée à Versailles)

Chez Dumas, c’est le contraire, c’est le corps réel qui est prisonnier d’un masque et qui souffre de sa situation :

“Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête, à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir semblable à un rugissement.”

Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, chapitre CCXXXVIII
“captif et geôliers”.

Pour apaiser cette souffrance, on ne lui propose que de lui rappeler son rang, ce qui lui est bien égal  :

“— Ne m’appelez ni Monsieur ni Monseigneur, dit à son tour le prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des entrailles ; appelez-moi maudit !

Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, chapitre CCXXXVIII
“captif et geôliers”.

Le Masque de fer de  Dumas est donc le parfait opposé de celui du Siècle de Louis XIV.

Postérité cinématographique

Louis XIV et le Masque de fer, c’est donc un peu comme Louis XVI et Lepeletier de Saint-Fargeau. Il y a d’un côté les partisans du Siècle de Louis XIV, qui n’aiment pas trop le pouvoir personnel de Louis XIV et lui préfèrent la société de cour, grosso modo les monarchistes, et il y a les partisans de Dumas, qui soutiennent la prise de pouvoir du roi contre la cour et qui sont, comme Dumas, plutôt républicains. Ces clivages sont donc, au XIXe siècle, vraiment beaucoup plus complexes que ce à quoi on les réduit le plus souvent aujourd’hui.

Cet héritage républicain et partisan du pouvoir personnel du roi peut expliquer, par exemple, le choix de Roberto Rossellini de réaliser La Prise de pouvoir par Louis XIV en 1966. L’histoire vue par un néoréaliste et pour l’ORTF dans la France du général de Gaulle, c’est un positionnement assez glissant puisque ça prétend à l’objectivité totale et ça veut en quelque sorte imposer une vision de Versailles et de Louis XIV qu’on ne pourrait plus contester. De fait, on y retrouve un héritage républicain très ambigu.

Certes Rossellini s’intéresse au pouvoir personnel du roi, il accepte d’embrasser le point de vue de Louis XIV, il développe également, comme Dumas, une perspective critique sur Versailles, en montrant un chantier ruineux et sur lequel les hommes se tuent littéralement à la tâche, mais il n’oppose plus Louis XIV et Versailles comme on avait pu le faire dans la littérature du siècle précédent. Au contraire, il rapproche ce qui était autrefois conflictuel et il contribue à forger nos représentations, à la fois, de la société de cour et des oppositions entre royalistes et républicains.

Albert Serra, lui, a pris le parti contraire de Rossellini dans La Mort de Louis XIV en 2016.

Son film est tout empreint de la lenteur rossellinienne, il embrasse lui aussi le point de vue de Louis XIV, mais il restitue l’opposition entre le roi et la cour, ou du moins il montre la victoire de la cour face à un Louis XIV empêché, à la toute fin de sa vie, ridicule parce qu’il est complètement mangé par l’étiquette et pathétique parce qu’il n’a plus la force de lutter. C’est la déprise de pouvoir par Louis XIV et, quoi que très esthétique, elle n’est pas très belle à voir.

  1. Si l’on veut plus d’informations sur la probable identité du Masque de fer et sur les archives qui s’y rapportent, on pourra consulter Paul Sonnino, The Search for the Man in the Iron Mask. A Historical Detective Story, Rowman & Littlefield Publishers, Lanham, 2016. []